Publié le 4 Octobre 2026

L’Europe est un abime sans fond : si tu veux accéder à ses fonds,
Il faut essayer de l’amadouer, un jeu auquel nulle âme n’est douée ;
Il n’y a pas 36 règlements, ainsi que l’a dit un Allemand :
VA-S-Y REGARDE L’EURO, MAIS L’EURO TE REGARDERA !
Une monnaie pour les gouverner tous… Une monnaie pour les trouver…
Une monnaie pour les amener tous… Et dans les ténèbres les lier…
AU PAYS D’ORDNUNG OÙ S’ÉTENDENT LES OMBRES !
L’œil de Sauron saura tout, alors quels sont tes atouts ?
Gollum, sais-tu comment te sevrer ? Ceux qui redemandent finissent manœuvrés !
Gandalf, on va bientôt te descendre ! Sais-tu comment renaître de tes cendres ?
La Troïka attrape tes banques, patatras ; plus vite que des tanks ;
Car la BCE a baissé le pouce, jusqu’à la City se sent la secousse ;
Et le FMI n’est plus ton ami, car pour le tiers-monde, l’Europe t’inonde ;
Et la Commission va comme en mission, te civiliser et va tout oser :
Le goudron et les plumes, comme aux temps du Far-West,
Ils auront le costume des médecins de Peste !
Alors Alexis, es-tu bien certain d’être assez fort pour changer ton destin ?
Et Yanis, dis-nous, as-tu bien compris : pour être un héros, quel en est le prix ?
Tous vos discours bêtes radotent la dette, pas de bol Schäuble en a ras-le-bol !
Mais jusqu’à où marcherez-vous au pas… si les petits PIGS ne le mangent pas ?
La francocratie a bien rétréci ; et la roulette russe, ce n’est pas Crésus ;
Tes liquidités sont évaporées, il faut t’inspirer de l’antiquité :
LA REMISE DU FARDEAU DES PÉONS AU MARTEAU,
ET LE TIRAGE AU SORT QUI SERA LEUR RESSORT !
Il faut aveugler le cyclope capitan pacha de l’Europe !
Les protestants protesteront, les catholiques les quitteront,
Mais les philosophes seront rois, la raison seule fera la loi !
Alexis, regarde ! La Grèce se soulève ; enfonce ton glaive, là, jusqu’à la garde !
Et dis à Yanis que la carabine bat la moraline de Beloyánnis !
AUTOFINANCE-TOI, POUR L’AMOUR DE DIEU,
AUTONOMISE-TOI, OU CRÈVE-TOI LES YEUX !
Alexis, mais pourquoi diable t’es-tu transformé en sable ?
L’espace d’un référendum, je t’avais pris pour un homme !
Le dernier d’un continent d’usuriers impénitents,
Où les damnés de la terre s’échouent pour toujours se taire…
Tant pis, vous serez un cuirassé Potemkine :
DOUZE ANS APRÈS VOUS, LA FRANCE AUSSI SE MUTINE !

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Publié dans #Poèmes

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Publié le 1 Octobre 2026

Sur les blogs des « néoréactionnaires » qui ont dernièrement jobardé ce qu’il reste des États-Désunis d’Amérique, on trouve tout un tas d’arguments plus ou moins foireux qui ont de quoi alerter tout irréductible gaulois qui se respecte : le citoyen Curtis Yarvin et ses partenaires de fortune ont forgé l’idéologie de droite la plus élitiste du moment, celle qui acclame l’entrepreneur-Roi, comme Elon Musk, mandaté par ses adulateurs pour rendre l’État fédéral aussi efficace et hiérarchisé qu’une start-up. C’est le genre d’idéologie que seule une classe intellectuelle d’ingénieurs pouvait engendrer : il faut croire avoir des compétences rares et indispensables pour mépriser la plèbe à ce point.

On parle parfois de « modernisme réactionnaire » pour désigner tous ceux qui idolâtrent la technique tout en méprisant les idéologies des Lumières — mais la modernité n’est pas la technique, c’est un rapport particulier au passé. En plus, une technocratie est vaguement oligarchique, qu'elle soit favorable aux Lumières ou non. Je les qualifierai de « techno-césaristes », pour bien désigner leur mépris absolu pour les aspects les moins inégalitaires et autoritaires de la république de 1776.

Les néoréacs sont également connus pour un mépris anticlérical assumé pour la « Cathédrale », ainsi qu’ils surnomment le politiquement correct de l’égalité entre les êtres humains et de la démocratie qui va avec, incarné par les universités publiques, les médias sociaux-démocrates, et les fonctionnaires supposément trop nombreux. Cette cathédrale serait issue du « Synopsis », du fond anthropologique puritain évangélique de la blanchité nord-américaine, expliquant pourquoi elle manifesterait autant de vertu ostentatoire hypocrite. C'est une chose curieuse que la droituration visible en Amérique du Nord.

Mais ne nous racontons pas d’Histoire : lorsqu’un droitard méprise le christianisme, ce n’est jamais pour les bonnes raisons. Par exemple, l’un de ces bloggeurs s’est choisi pour pseudonyme « Bronze Age Pervert », et il n’y a pas de faux-ami là-dedans. C’est du virilisme païen à la mords-moi-le-nœud, du genre à accuser le christianisme d’avoir efféminé le monde. Espérons que ce phallosophe scélérotomane au cerveau ramolli par la testostérone finisse sa vie minable dans le même asile de fou que Friedrich Nietzche après avoir embrassé le cul d’un cheval.

L’âge de bronze n’est pas une période de l’Histoire de l’humanité qui évoque quelque chose de positif pour les gens de gauche. Elle dura plus de mille ans, mais on y trouve surtout des manières de roi et des fronts prosternés. Ce n’est vraiment qu’avec les premières démocraties grecques de l’âge du fer que la malédiction a été vaincu, lorsque les Athéniens et leurs alliés triomphèrent de l’empire Perse. Pour expliquer cette anomalie, les néoréacs assureront que cette démocratie-là était vachement inégalitaire, et personne ne me viendra en aide face à cet argument massue répandu à droite et à gauche.

Aujourd’hui, au lieu de réfuter cet argument massue, on va plutôt parler de l’enrobage scientifique auquel carbure la néoréaction : les neurosciences réductionnistes qui nous assurent que le statut social serait corrélé au QI, et que notre cerveau serait tant câblé pour la domination que la démocratie serait condamnée à l’émotivité tribale, l’opportunisme factieux, et la guerre de tous contre tous. 

Moi aussi je suis HPI, mais du point de vue de ces gugusses partisans d’une technocratie absolue de droit darwiniste, j’ai gâché mon potentiel, parce que j’ai préféré faire confiance au peuple et cogiter pour l’abolition des privilèges. Pour cette première vulgarisation de l’Académie des Shadoksciences, consacrée à la neuropolitique, j’offrirai mes fiches de lectures à partir de trois livres :

L’impossible démocratie : Comment nos instincts façonnent et déforment l’idéal politique (2026) de Pascal Boyer aux éditions Robert Laffont — A-t-on besoin d’un chef ? Petit traité d’intelligence collective (2025) de Medhi Moussaïd aux éditions Allary. Le tout saupoudré des chapitres pertinents de la somme La cognition : du neurone à la société (2018) sous la direction de Thérèse Collins et les autres.

Face à ces Étasuniens en fin de règne avec leur esprit de clocher étroit comme le chas de l’aiguille qui les sépare du paradis, assez ethnocentrés du bulbe pour croire que leur pays serait représentatif de l’humanité des anthropopithèques aux spationautes, nous argumenterons que ce n’est pas parce que la république anglo-américaine est en proie au techno-césarisme qu’il faut généraliser hâtivement.

On y verra que la démocratie est un cerf-volant qui n'a pas le cerveau lent, puisqu'il suffit de l'expérimenter à l'air libre en chair et en os dans certaines conditions expérimentales bien précises pour que la réflexivité collective aboutisse à un soleil plus beau que les anciens mensonges.

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Publié le 30 Août 2026

Venons-en au fait... qu'est-ce que les Athéniens atteignirent ?
Après tout, on sait tous que certains barbares tenaient haut la barre !

Il est de bon ton, en ces temps d'autodéconstruction de la civilisation occidentale, de dire que les Grecs n'ont rien inventé : on les compare avec telles peuplades périphériques des empires modernes, et puisqu'on y trouve des assemblées délibérantes avec des sages qui racontent des trucs intéressants, on vous dira que la démocratie et la philosophie ont toujours existé. Mais la question n'est pas de savoir qui a inventé quoi en premier, parce que la gloire des Grecs est ailleurs.

Même aux époques où tout le monde supposait la supériorité des Grecs, par exemple au XIXe siècle, on savait déjà, depuis la conquêtes des Amériques, qu'il était possible que l'État de nature soit semblable à celui de certains « sauvages » nord-américains, comme la glorieuse Ligue des cinq (puis six) nations Iroquoises Haudenosaunee, celle des « peuples des bâtisseurs de la maison longue », avec leur sympathique structure familiale matrilinéaire, et une constitution orale confédérale avec des structures participatives et délibératives telles que les Européens purent la qualifier sans beaucoup d'hésitation de « république iroquoise » en référence au souvenir de l'Occident avant Jules César — par opposition aux monarchies divines bien moins séduisantes des Natchez du Mississipi.

Drapeau de l'Iroquoisie (supposément confédérée peu après l'éclipse solaire du 31 août 1142).

Cette glorieuse confédération d'Iroquoisie fut étudiée de près en 1851 par Lewis Henry Morgan, et son œuvre scientifique, League of the Ho-de-no-sau-nee, or Iroquois, éditée à New York, est généralement considérée comme la toute première œuvre d'anthropologie au sens avancé du terme. Morgan espérait démontrer à ses concitoyens que les Indiens raisonnaient correctement et étaient tout à fait capables de devenir des citoyens étasuniens comme les autres — c'est qui est inespéré avant la Guerre de Sécession, puisque chez les Européen d'Amérique du Nord, le racisme systémique était beaucoup plus scéléradicalisé qu'aujourd'hui. Cependant, le bouquin reste évolutionniste, et continue de juger que les primitifs seraient en retard et devraient rattraper les Européens, ce qui est de nos jours assez lourdingue. Mais c'est l'une des premières sources favorables aux Indiens à connaître un tel succès, et Karl Marx basa presque toute sa théorie du « communisme primitif » là-dessus.

Enfin, il faut noter que Morgan lui-même assurait que les Iroquois étaient dignes des Grecs. Et en conséquence, Marx lui-même savait parfaitement qu'il y avait quelque chose de démocratique ailleurs qu'en Grèce, et personne n'a rien découvert lorsque la pensée décoloniale s'est propagée en Occident à partir des années 1970. On constate qu'à l'époque de Marx, presque personne à gauche du spectre politique n'aurait eu l'idée bizarre autant qu'étrange de minorer la gloire des Grecs en se servant des autochtones nord-américains. On sait que certains européens malpropres et bornés se sont servis de l'autorité logique des Grecs pour prétendre que l'esclavage serait logique, mais Marx n'en pensait pas moins que les Grecs avaient arpenté un sentier glorieux, parce qu'il comparait les Grecs non avec les Iroquois, mais avec leurs ennemis, c'est-à-dire les « despote orientaux », une catégorie basée sur leur dédain pour l'empire Perse achéménide, et dont Marx s'est servi pour inventer le mystérieux « mode de production asiatique », un vocable assez orientaliste, mais qui recouvrait les réalités de l'Égypte, de Mésopotamie, ou de la Chine de l'antiquité — des sociétés tout ce qu'il y avait de plus impérialistes.

Il y avait de quoi être tenté par le fatalisme : même si les archéologues modernes ne voient plus l’histoire de l’humanité en termes aussi sombres que Thomas Hobbes, le fameux philosophe moderne du contrat social qui théorisait la sortie d’un état de nature de « guerre de tous contre tous » par l’allégeance à un Léviathan (1651), la tendance à associer la prospérité et la sécurité d'une civilisation avancée avec l’émergence et le maintien d’un État centralisé autoritaire reste banale chez les antiquisants.

Le raisonnement de Hobbes est tout sauf infaillible, mais il domine parce qu'il est simple : dès qu'il y a richesse, il y a jalousie ; dès qu'il y a jalousie, il y a discorde ; et dès qu'il y a discorde, il y a monopolisation de la violence pour contenir tout risque de guerre civile. C'est ce qu'on observe surtout à partir de l'âge du bronze, de - 2200 à - 800 av.  J.-C. Les premières sociétés assez techniquement avancées pour accumuler des armes en bronze avaient tendance à opter pour une monarchie absolue de droit divin, puis à user de ses armes de qualité supérieure pour assujettir ou anéantir les sociétés voisines.

Mais ce raisonnement est de plus en plus contesté, et les anarchistes connaisseurs en archéologie ne se privent jamais de rappeler que la réalité est bien plus complexe que ce croyait Marx.

Ces trois modes de production chez Marx, on sait aujourd'hui qu'ils ne se succèdent pas les uns aux autres comme salamèche devient reptincel et reptincel devient dracofeu. Les sociétés évoluent, vu qu'elle vont d'un point A à un point B ; mais cette évolution n'est pas linéaire, c'est un arbre de décision collective. On imagine spontanément que les sociétés paléolithiques étaient égalitaires, puis que c'est la révolution néolithique, c'est-à-dire l'invention de l'agriculture, qui classa l'humanité en deux. Mais les archéologues connaissent des contre-exemples : certaines sociétés paléolithiques avaient des chefs, et certaines sociétés néolithiques ont laissé des traces matérielles égalitaires.

Et puisque les archéologues qui ont étudié ces sociétés égalitaires assurent depuis peu qu'elles étaient quand même assez complexes, on a cru pouvoir se débarrasser des vieilles lunes pointées du doigt par Marx. Mais arrêtons de regarder le doigt de Marx, et observons ces vielles lunes franchement :

  • D'abord, les Grecs sont les premiers démocrates à nous avoir légué des traces écrites de leurs raisonnements. Même les déconstructeurs des Grecs, ceux qui vous assurent que la démocratie serait un fil à couper le beurre, comme l'helléniste Marcel Detienne, reconnaissent que nous employons quotidiennement leurs concepts ou techniques, souvent sans y penser, vu que les Grecs ont fixé certaines références, pas seulement dans la démocratie qu'ils n'ont pas inventée, mais aussi en médecine, mathématiques, architecture, histoire, etc. C'est que leurs démocraties leur servaient surtout à protéger les innovations d'une classe moyenne unique au monde contre la spoliation des oligarques, comme on le verra avec Josiah Ober. Du reste, les Iroquois n'ont pas à rougir face aux inventions des Grecs, parce qu'on supposera que leur démocratie aurait pu inventer les mêmes choses, si la monarchie aztèque avait été assez menaçante pour les contraindre à être ingénieux.
  • Mais ce sont quand même les Grecs qui ont vécu en contexte leur ayant permis d'immortaliser ces contributions avant le reste du monde. Avec leurs écrits, on sait qu'ils étaient à la fois dominés et dominants, et résistaient tout en opprimant. Peut-être était-ce aussi le cas de certaines sociétés à urbanisme égalitaire qui les précédaient. Même là où il n'y a pas de trace de servitude, certaines servitudes ne laissent pas de trace : il existe des sociétés où les chefs ne sont pas beaucoup plus riches — si, si, je vous assure, les Spartiates étaient de gros oppresseurs, mais ils étaient assez pauvres. En tous cas, il serait dommage de jeter à la poubelle toutes les précieuses Lumières de la Grèce classique à cause de son côté le plus obscur, ce serait un gâchis monumental.
  • Ensuite, la philosophie grecque n'est pas particulièrement plus sage que les sagesses du monde au sens où la sagesse consisterait à avoir raison tout seul contre le reste du monde, mais chez les Grecs elle est née dans un contexte particulier, celui d'une société où l'usage de la parole publique était si compétitif qu'il fallait développer des techniques rhétoriques aussi implacables que possible pour se faire respecter, dans une atmosphère où tout ce qui est stable devient contestable, pour peu qu'on s'y prenne avec une logique que n'importe quel citoyen puisse comprendre, et sans laquelle nul ne serait censé vous accorder un poste à responsabilité. Si les discours des Grecs sont étudiés partout dans le monde, ce n'est pas une simple affaire d'hégémonie blanche — en plus, la blanchité n'est même pas une notion grecque. En fait, leurs discours avaient une mathématisation exacerbée absente des textes chinois de la même époque, comme on le verra avec Paul Jorion.
  • Et enfin, les Grecs sont les premières structures démocratiques connues à avoir résisté à un grand empire centralisé, celui des Perses. Peut-être qu'ailleurs dans le monde, des irréductibles gaulois avaient déjà réussi le coup grâce à une potion magique dont la recette n'a pas été conservée ; mais puisque seuls les Grecs nous ont été assez inventifs pour y arriver, leur héritage reste précieux. Comme l'argumentait l'helléniste Jacqueline de Romilly, lorsque les Grecs se sont heurté à Darius puis à Xerxès, ils ont défini un modèle pour la civilisation occidentale — si légendaire qu'il a été détourné par des réactionnaires, qui méprisent à la fois les civilisations orientales et ce qu'il y avait de révolutionnaire dans la démocratie grecque. Mais si vous n'étiez pas du genre à renoncer à la laïcité parce que les réactionnaires la détournent, alors pourquoi renonceriez-vous aux Grecs ?
  • Dernier élément, anecdotique à l'époque de Marx mais décisif aujourd'hui : les Grecs étaient sobre. Leur idéologie méfiante envers la démesure sembla être le seul mécanisme capable de les empêcher de se servir de leur éolipyle, un prototype de la machine à vapeur, pour provoquer une révolution industrielle. On pourrait être tenté de dire qu'ils avaient assez bien d'esclaves pour se reposer sur leurs lauriers, mais ils avaient un respect inespéré pour le cynisme, c'est-à-dire à trouver que ceux qui n'ont besoin de rien sont l'égal des dieux. De nos jours, les écoféministes sont tentées de faire un rapprochement entre la masculinité occidentale et la destruction de la planète. Alors oui, mais en fait non : Diogène de Sinope, l'artisan du brocard, balançait parfois de son tonneau des scuds assez toxiques ; mais c'était un précurseur de la décroissance, le premier à se servir de la logique contre toute forme d'accumulation. De nos jours, l'Occident en déclin terminal se vautre dans l'hédonisme utilitariste comme s'il relevait de la nature humaine . mais chez les Grecs, l'hédonisme n'était qu'une école philosophique parmi d'autres, et pas la mieux réputée. Donc étudier la richesse de leurs définitions diverses et variées de la vertu est absolument libératoire.

En bref, les Grecs étaient inventifs, coriaces, et sobres. Alors leur fallait-il forcément exploiter les autres pour en arriver là ? Tout ce qu'on peut dire, c'est que pour fonder sa zone à défendre sans esclavage ni patriarcat, il suffit de quelques dizaines de kilomètres carrés de verdure cultivable et d'un bon stock d'armes pour tenir en respect les flics. Cela étant, le défi reste de généraliser la démocratie aux marges à une zone aussi vaste qu'un État moderne. Mais ne commencez par à partir du principe que ça va forcément finir avec des exploiteurs et des exploités quoiqu'on fasse ! Un tel défaitisme ne serait en rien révolutionnaire, et les exploits des Grecs sont justement un remède contre le défaitisme.

Leur société, nonobstant l'esclavage décomplexé qui la rend si sulfureuse de nos jours, était tout de même capable de rivaliser techniquement avec les empires Perses, Égyptiens, Babyloniens, Assyriens et Chinois, tout en ayant bien plus de liberté et d'égalité — et depuis quelques années, les archéologues ont aussi établi que les Grecs classiques étaient supérieurement prospères, alors qu'il y avait jusque-là un courant primitiviste qui conduisait certains archéologues à croire qu'ils étaient pauvres, parce que les aristocrates occidentaux avaient besoin de croire que la démocratie par tirage au sort condamnait à la pauvreté, ce qui les conduisait à surinterpréter les historiens grecs lorsqu'ils comparaient la sobriété spartiates avec l'opulence des palais impériaux perses. Il est donc permis d'espérer.

Alors voilà : Marx admirait les Grecs pour leurs sciences, leurs arts, leurs autogouvernements citoyens et leur résistance contre l'envahisseur. Donc les Grecs ont fait autre chose qu'inventer la démocratie, de tout aussi estimable. Et même à l'intérieur de la Grèce, les tyrans et les oligarques méprisaient tellement les démocraties grecques pour la puissance qu'elles accordaient aux dominés qu'il me semble permis de les qualifier de savoirs dominés au sens de l'anglais woke « subjugated knowledges ».

Sur la bordure sud-est de l'Europe, faisant saillie dans la Méditerranée, se trouve une petite péninsule que nous appelons la Grèce. Elle est infertile et montagneuse, ceinte de côtes déchiquetées, parcourue de cours d'eau. Tout au long de son histoire, la Grèce a toujours été entourée d'États plus grands, plus riches et plus puissants. Comparée à ses voisins sur la carte, toujours elle a paru moindre et sans importance. Aucune terre n'est pourtant aussi fameuse que la Grèce, et aucun peuple n'a laissé plus grande marque dans l'histoire que les Grecs.

Isaac Asimov, incipit de Les Grecs, une aventure grandiose, 1965.

C'est pas faux, les Hellènes n'avaient pas mauvaise haleine...
...mais dis-nous, est-ce que leurs esclaves s'esclaffaient ?

Quant à savoir à quel point Marx croyait que ce triomphe était dû à l'esclavage, il a en effet commencé par croire que c'était déterminant — sinon il n'aurait pas qualifié leur mode de production avec le terme « esclavagiste ». Cela étant, il est devenu un peu plus hésitant à la fin de sa vie, lorsqu'il en a appris plus sur l'infrastructure élémentaire de la cité Grecque classique. Il a découvert qu'à côté de la distinction entre esclave et citoyen, il y avait aussi la distinction entre citoyen pauvre et citoyen riche, ce qui brouillait les pistes. On pouvait constater l'existence d'unités économiques trop petites pour être esclavagistes, avec de la petite paysannerie parcellaire et du petit artisanat indépendant. Au surplus, à Athènes, les partisans de l'oligarchie abhorraient la démocratie, c'était pour eux le « règne des pauvres », ils en parlaient avec morgue et suffisance, comme la dictature du prolétariat avant l'heure. On aurait dit les romano-droitards à la botte du méprisant Macron face à une armée de Gilets-Jaunes triomphant ! Donc peut-être le citoyen pauvre était-il plus proche de l'esclave que du citoyen riche ? Mais à l'époque, on n'avait pas les moyens de trancher, et Marx en resta à la notion d'esclavagisme.

Mais avec les progrès de l'archéologie la plus récente, il devient de plus en plus compliqué d'en rester à l'esclavage. Depuis les années 1950, la question de l'articulation exacte de ces deux moteurs de la lutte des classes à Athènes a engendré une littérature copieuse, et pour tout dire assez indigeste, avec des règlements de compte sans honneur ni humanité entre chercheurs, qui ont fait beaucoup de bruit dans le Landernau, mais très peu dans le reste du monde. On ne va pas arbitrer une telle querelle dans un article aussi succinct, quand même ? Bon, allez, si, faisons-le. au diable la prudence !

Aujourd'hui, on sait qu'une classe moyenne cossue unique au monde est apparue à Athènes et dans les cités démocratiques classiques. Pour l'expliquer, nous avons deux genres de théories : la première, c'est la redistribution de la richesse esclavagiste des citoyens les plus riches vers les plus pauvres, en gros la théorie keynésienne ; et la seconde, c'est que les citoyens pauvres auraient participé à l'écriture de lois leur permettant d'emprunter à l'abris de la faillite et de contribuer à la production dans un artisanat honnête à l'abris de la spoliation oligarchique, en gros la théorie schumpétérienne.

Donc on peut dire que dans les deux cas, les Athéniens étaient moins cons que les néolibéraux.

Comme on le verra, on sait que les Athéniens étaient tellement riches que l'esclavage n'explique pas grand-chose. En effet, si cette richesse grandiose étaient seulement due à l'esclavage, alors cela voudrait dire que les Athéniens auraient su comment coopérer pour extorquer des rentes supérieures et à moindre cout que toutes les autres sociétés fondées sur le travail forcé de la même époque — or rien ne nous ne dispose à croire de que la terreur de masse des empires néobabyloniens et assyriens aurait été plus douce que celle des Grecs, bien au contraire : les Hébreux se souviendront pour l'éternité de la cruauté de Nabuchodonosor II. Les Chinois eux aussi ont un souvenir particulier pour la cruauté de l'empereur Qin Shi Huangdi, dont la philosophie légiste théorisait l'extorsion bien au-delà des prétentions des tyrans grecs de Sicile, en permanence contestés par des démagogues armant les pauvres dans l'objectif de les renverser pour se soustraire à l'impôt. On constate même que plus une cité grecque était démocratique, moins son élite arrivait facilement à devenir rentière et inégalitaire, ce qui n'est pas étonnant, puisqu'elle avait beaucoup plus de concurrence interne. Donc les Grecs ne peuvent décemment pas figurer sur le podium des civilisations qui extorquaient le plus.

À la rigueur, les seuls Grecs assez cruels pour surpasser les despotes orientaux dans la science de l'extorsion étaient les Spartiates, vu que leurs hilotes ne recevaient rien d'autre que des méchants coups de tatanes parfois très ingénieux ; or les Spartiates sont précisément ceux qui ont refusé d'accumuler des richesses, parce que c'est l'absence de jalousie qui fondait leur solidarité de classe !

Quant aux Athéniens, pour que la richesse de leur classe moyenne fût basée sur l'esclavage, il fallait que cette classe moyenne puisse s'acheter des esclaves, ce qui suppose que cette classe moyenne existait déjà avant l'arrivée des premiers esclaves. Là, on commence à comprendre ce qui s'est vraisemblablement passé. Les Athéniens auraient donc connu une grandeur et une décadence, comme cela arrive à n'importe quelle civilisation. D'abord ils ont eu une phase contributive où tout n'importe quel citoyen pouvait s'enrichir grâce à l'artisanat le plus inventif, et ensuite ils sont devenus tellement efficaces qu'ils purent accumuler des esclaves et en redistribuer la rente, ce qui les a ramollis.

C'est l'explication la plus simple, qui ne retire pas grand-chose à leur gloire, puisque ça prouve qu'ils étaient humains, trop humains. Se reposer sur ses lauriers, c'est la plus banale des tentations.

Donc voilà, en attendant l'épisode consacré, dites-vous qu'en général, on vous dira que l'esclavage n'est sans doute qu'un Thermidor de la révolution athénienne : les bourges ont eu le seum de ne plus pouvoir exploiter les prolos, alors ils se sont mis à guerroyer pour capturer des esclaves dans la cité du voisin. Et comme les citoyens pauvres en profitaient indirectement, ils ont laissé faire.

Pour eux, ce devait être un mécanisme psychologique aussi immature que dans nos cours de récréation : « celui qui a perdu a un gage. » On parle donc d'un droit de la guerre primitif qui existait ailleurs à l'époque. Ainsi, l'empereur assyrien Sardanapale, légendaire pour sa débauche, guerroyait en permanence, et avait souvent l'idée de réduire en esclavage les vaincus qui n'avaient pas été exterminés.

Enfin, il faut dire que les esclaves athéniens n'étaient pas exactement misérables. Les plus tristes d'entre eux, c'étaient les mineurs du Laurion, des damnés de la Terre qui piochaient l'argent de la monnaie métallique athénienne. Mais du reste, les maîtres avaient besoin d'esclaves intellectuels, si nécessaire qu'on leur apprenait parfois à lire et à écrire. Les esclaves les plus compétents pouvaient offrir leurs services à d'autres citoyens libres en échange d'un pécule, c'est-à-dire d'un salaire dont ils pouvaient user pour épargner, et même s'acheter eux-mêmes. Donc en gros, c'étaient un peu des autoentrepreneurs surendettés ubérisés. Ce n'était pas la joie, mais qu'un esclave puisse épargner, à une époque où 90% de la population mondiale vivait à son niveau de subsistance, ça reste bizarre autant qu'étrange. Et donc, souvent affranchi à la mort de son maître, l'esclave ne rentrait pas toujours chez lui, il arrivait qu'il veuille bien rester métèque là où il se trouvait. Pour vous dire à quel point les maîtres athéniens étaient détendus du string, ils confiaient même l'exécution de leurs tâches de police à des archers scythes, c'est-à-dire des barbares du nord des Balkans qui bandaient leur arc mieux que personne. Vous imaginez un truc pareil sur le continent américain ? Un genre de négrier qui apprenne à son nègre à lire et à écrire, et aille jusqu'à lui confier un flingue pour qu'il police à sa place ? Il n'y a aucune trace de castration éradicatrice non plus, comme cela a pu exister chez les Arabes. 

Donc oui, les Athéniens étaient esclavagistes, mais c'était un esclavage qui est loin de tout expliquer, et qu'on peut juger moins scélérat que la moyenne. L'expression « mode de production esclavagiste » est très réductrice, vu que c'était aussi un mode de production autogouverné par ses citoyens avec des arts et des sciences bien plus accessibles qu'en Égypte ou à Babylone. C'est ça qu'il faut retenir.

Mais alors... pourquoi si peu de réfutation de cette triste réputation ?

Aujourd'hui, nous ne chercherons pas à déconstruire les déconstructeurs des Grecs. Bien sûr, il y aurait beaucoup de choses à dire sur les raisons pour lesquelles il a fallu si peu valoriser leur lutte contre les Perses et tant les critiquer pour leur esclavage, mais on y reviendra une autre fois.

En attendant, patient lectorat, on va plutôt parler de tout ce qu'il y avait avant les Grecs de l'antiquité. Ainsi, on verra que même si il n'y avait pas besoin des Grecs pour connaître la démocratie, leur civilisation reste synthétique. La thèse, c'est le communisme primitif , l'antithèse, c'est le mode de production asiatique ; et la synthèse, c'est le mode de production esclavagiste, qui combine la démocratie des autochtones Nord-Américains avec la complexité des arts et sciences de Babylone et d'Égypte qu'il fallait pour repousser les envahisseurs. Les Grecs sont les premiers démocrates à vaincre un grand empire ; et cette ingéniosité exige quand même d'avoir bossé comme des malades, esclavage ou pas.

Je veux démontrer qu'ils étaient des révolutionnaires, et que les réactionnaires qui s'en servent pour faire croire à la supériorité de l'Occident sont des escrocs. Mon objectif final sur ce blog désormais, c'est de bosser pour diffuser les savoirs dominés des Grecs, et comment ils résistaient à l'oppression.

Citoyens, il faut choisir : se reposer ou être libre.

Périclès, cité par Thucydide in Histoire de la guerre du Péloponnèse, 431 – 411 av. J.-C.

Après tout le bonheur et la liberté que m'a procuré l'étude de cette civilisation, c'est bien la moindre des choses. Si les Grecs n'avaient pas renversé plus d'un millénaire de monarchies absolues, alors rien ne me laisserai croire qu'on puisse faire de même après ce demi-millénaire de capitalisme, sinon sur le mode de la fuite primitiviste dans les montagnes ou dans les îles, loin des métropoles barricadées où certaines engeances techno-féodales auront accumulés assez de gadgets de surveillance et de punition high-tech pour dépasser le potentiel d'arbitraire des second couteaux de l'âge du bronze. Grâce aux Grecs, le spectre du communisme non-primitif hantera l'Europe pour l'éternité.

Mais avant de parler de la contestation de l'autorité chez les Grecs, encore faut-il savoir ce qu'est l'autorité tout court, et jusqu'à où elle relèverait de notre « nature ». Pour proposer une réponse, je n'hésiterai pas à remonter jusqu'à notre séparation avec la lignée des chimpanzés, histoire de vérifier les prétentions des néoréactionnaires, qui prétendent sur leurs blogs bien plus influents que le mien que notre psychologie évolutionniste nous condamnerait à la monarchie de l'entrepreneur-roi.

Bon, ben puisque tu insistes... qui donc osa percer avant les Perses ?

Dans ce premier arc narratif de « La cité grecque est une ZÀD », je vais donc essayer de diagnostiquer la maladie qui affligeait beaucoup de sociétés sédentaires avant la fin de l'âge du bronze : d'où vient notre penchant si lamentable au culte délirant de tout ce qui distingue et divise l'humanité, puis au narcissisme de classe des suppôts de l'autorité et l'inégalité qui ponctionnent les autres classes, tout en obtenant la vénération de leurs otages ? Et quelles classes subalternes résistèrent le mieux à cette tendance jusqu'au cités grecques de l'âge du fer, les premiers autogouvernements citoyens capables de triompher d'un grand empire comme les Perses achéménides, et de réussir là ou les Gaulois finiront par échouer contre Jules César ? Voilà des questions de la plus haute importance pour la révolution, et qui pourraient intriguer les gauchistes dont la chevelure punk est un hommage aux Iroquois...

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Publié le 22 Août 2026

Une triste époque pour le moins équivoque

Désormais, les sujets du bon royaume danois ont un droit d'auteur sur leur propre corps. Mais le but n'est pas de breveter du transhumanisme, le but est de guerroyer contre la désinformation des hypertrucages générés par les empires du mensonge industrialisé de la Silicon Valley. « Nous envoyons maintenant un signal sans équivoque à tous les citoyens : vous avez le droit d'avoir votre propre corps, votre propre voix et vos propres traits faciaux », a déclaré le ministre danois de la Culture dans un communiqué de juillet 2025. Nous avons une signature vocale de plus en plus facile à falsifier, on sait que les bébés reconnaissent la voix de leur mère, et les voix les plus tonitruantes ont du souci à se faire. Des arnaques se sont déjà produites où un coup de fil était passé à une mère avec la voix de sa fille pour lui soutirer une rançon comme si il y avait eu un rapt. Et lorsque l'enjeu prime sur le jeu pendant une guerre ou élection majeure, nous devons désormais tenir pour faux tout ce qui n'est pas démontré. Mais nous sommes saturés — comment ne pas céder à la tentation de péter vocâble ?

Cela étant, nous n'avons pas qu'une signature vocale, nous avons aussi une signature argumentative. Toute conversation suffisamment longue finit donc par révéler le secret d'une usurpation, à tous les sens du terme : il n'y a pas que l'identité de la personne parlante, il y a aussi ses compétences. C'est dans le marathon de la voix que se situe la fidélité à un procès de vérité, de même que ces citoyans des États-Unis qui pratiquent la flibuste parlementaire se donnent en spectacle en incarnant le logos.

La voix est ce qui ressemble le plus à l'âme. Elle ne trompe pas, même si les parole trompent.

Mais bon, cela reste plus risqué qu'un simple podcast ou vidéo YouTube, tant le spectateur doit parfois l'écouter contre son gré. Et donc au cours d'une Dispute héroïque, ou n'importe quel débat public, le spectateur est très tenté de lever le doigt pour poser une question qui influence le cours de l'affrontement, ou pour dégorger des quolibets sans autorisation, comme dans la chambre des communes britannique. Puisqu'on ne peut pas dégager tous les énergumènes incontrôlés, il va falloir qu'on arbitre correctement tous les vocables en présence. C'est l'objectif de cet article.

Ne laissez pas le brouhaha extérieur
étouffer votre voix intérieure.

Steve Jobs, in Discours à l'université de Stanford du 14 juin 2005.

Définition encyclopédique

La voix fait partie du corps humain, si on l’entend comme un instrument composé des organes de la phonation, c’est-à-dire des poumons, de la trachée, et du larynx, que l’on dira « exaptés », (c’est-à-dire détournés de leur fonction originelle de la respiration et l’alimentation) pour produire des signaux sonores. Au sens le plus large en français, la voix recouvre les phénomènes sonores qu’un être vivant peut produire par la vibration avec des cordes vocales excitées par des nerfs, et parfois la métaphore s'étend à certains non-vivants dans le cas du souffle du vent qui fait vibrer les feuilles des arbres.

On dira plutôt d’un fait social qu’il relève de l’oralité lorsqu’il est à rapprocher de tout ce qu’on peut faire avec un orifice buccal — à ne pas confondre avec la verbalisation, qui peut être écrite ou orale, et qui exprime le travail pour mettre des mots sur ce qui n’en a pas, comme une audiodescription pour les malvoyants (tout échange qui se passe de mots étant de la communication non-verbale.)

Donc nous avons encore de nos jours tendance à imaginer la voix comme le propre de l’humanité, un préjugé qu’on attribue au tournant « logocentrique » de la parole chez les Grecs classiques, à partir desquels la voix est censée jouer un rôle particulier qui n’existe pas chez les non-humains, à savoir de traduire la pensée en indiquant des constructions mentales à prétention universelle que les Grecs appelaient les logoï. Et donc en Occident, il est courant de déprécier les vocalises dénuées de pensée et autres formulations répétées par conformisme — dans 1984 de Georges Orwell, c’est ce que l’on appelle la canelangue (ou « duckspeak » dans la VO). En ce sens, le combat orwellien contre la montée de l’insignifiance est une préoccupation typiquement gréco-occidentale.

Ce que remarque la spécialiste de la philosophie de l’expression vocale Adriana Cavarero dans son entrée consacrée à la voix du Dictionnaire du corps (2007) dirigé par Michela Marzano, c’est que le logos a un rapport éloigné avec ce que les Grecs appelaient phonè, la réalité physique de la vibration qui se déverse de bouche à oreille (en passant parfois par un instrument de musique à vent, puisque phonè désigne aussi la sonorité et la note qu’un instrument produit). Du logocentrisme vient notre tendance à réduire la phonation à la sémantique spécifiquement humaine, en oubliant toutes les autres phonations — et puisque l’humanité use de sa phonation sémantique pour dicter la loi de la cité, argumentées avec des syllogismes de préférence, Aristote déduit du logos notre qualité d’animal politique. 

Pour être tout à fait exact, j'ajoute qu'Aristote donne au mot logos un sens un peu plus précis encore que la simple phonation sémantique qui existe dans toute langue humaine : c’est l’élément constitué de la rencontre d’un sujet et d’un prédicat qui permet d’assembler des analogies et des syllogismes — donc les logoï existent dans toutes les langues, mais les Grecs les assemblaient d’une façon très particulière, grâce aux propriétés géométriques des ensembles qu’ils désignaient, ce qui leur permettait de produire des démonstrations et de renforcer leur argumentation, et on verra comment exactement dans un autre article sur la mathématisation du discours.

Mais Aristote succombe à la mentalité patriarcale de son temps lorsqu’il suppose que l’homme aurait accès au logos dans sa plénitude, et que les femmes seraient moins logiques ; un préjugé que reflète l’écart extrême entre les archétypes mythologique de la voix féminine enchanteresse émotive comme la sirène ou la nymphe, et du penseur masculin solitaire qui contemple les idées mathématiques éternelles chez Platon. J'ajoute pour celles et ceux que le sujet intéresse que les dernières découvertes des neurosciences laissent plutôt penser que la plasticité de nos circuits de neurones est telle qu’aucune vérité n’est inaccessible au genre féminin — si Aristote avait cette impression, c’est parce que les Athéniennes étaient exclues de l’apprentissage de la rhétorique, parce que cette faculté indispensable à l’exercice de la stratégie était jugée inutile pour elles. De nos jours, tous les tests psychotechniques qui démontreraient une différence de performance entre les hommes et les femmes ont des écarts qui s’annulent avec un apprentissage adapté — c'est ce qu’expliquent Catherine Vidal & Dorothée Benoit-Browaeys dans Cerveau, sexe et pouvoir (2005). C'est pourquoi celles et ceux qui se félicitent de la victoire occasionnelle du principe féminin de la vocalité sur le principe masculin de la rationalité dans certains opéras occidentaux m'ont l'air de faire une tempête dans un verre d'eau : ce n’est pas en envoutant les hommes avec du chant lyrique qu’on soustraira les femmes au patriarcat, mais bien en créant une société où n’importe quel genre peut accéder à n’importe quelle vérité.

En termes wagnériens, c'est ce qu'on appelle « entendre la lumière » (d'un éclair de rage).

J’ajoute que l’origine de la phonation sémantique est cependant évidemment très antérieure aux Grecs, parce que les linguistes font l’hypothèse d’un protolangage à partir d’Homo Erectus il y a environ deux millions d’années dans les savanes africaines — Erectus chassait d’une manière qui évoque la faculté de se coordonner en transmettant des infos sur des phénomènes échappant à l’observation directe, ce qui est un grand bond en avant par rapport à la phonation animale qui se réduisait essentiellement à signaler des intentions, des besoins, ou des dangers. C’est un sujet qui divise beaucoup les linguistes qui se disputent encore aujourd’hui sur le protolangage ; mais même si on ne sait pas exactement à quel point la protolangue différait de la nôtre, on s’accorde quand même à dire qu’à force de se servir du feu pour cuisiner et accroître les calories disponibles pour le cerveau, nos facultés cognitives ont dépassé il y a 70 ou 50 000 ans le seuil critique au-delà duquel on a pu parler de choses abstraites, comme les concepts qui expliquent le monde, enregistrent les dangers, et contestent les injustices — on peut le supposer vu la complexification artistique et technique des Homo Sapiens à l’époque. La référence francophone sur le sujet, c’est La genèse du langage et des langues (2018) de Jacques François. Reste donc à vérifier pourquoi et comment l’obsession de faire sens a hissé le logos au sommet de la hiérarchie vocale grecque.

Le logos patriarcal grec : involution ou platitude ?

Certains déconstructeurs du logocentrisme ont avancé que c’est la transition de la rhapsodie homérique vers la logique aristotélicienne qui aurait fait que la lecture est finalement devenue plus importante que l’audition en Occident, ce qui nous aura rendu un peu autistes sur les bords, vu que la lecture est une activité solitaire, alors que l’audition est une activité sociale. Ce tournant qui nous semble évident a fait de nombreux mécontents, tant on sait que Platon en personne déplora de devoir passer par l'écriture pour immortaliser son maître Socrate, au risque de le rendre plus facile à oublier sans cette prothèse périssable. Et donc il est de bon ton, à notre époque où les yeux restent rivés sur le texte, de célébrer l’authenticité de la vocalise sur le mode de la puissance créatrice du souffle divin dans la religion hébraïque, ou encore des chants grégoriens qui nous prennent aux tripes, ou même de la récitation des mantras que nous enseignent les sagesses orientales. Dans le champ de la pensée française qualifiée de « poststructuraliste », Julia Kristeva vous dira que les pulsions rhythmiques inconscientes vocales précédent et excédent l’ordre symbolique du langage en raison de leur poéticalité, Roland Barthes vous dira qu’une lecture articulée est idéale pour incarner un verbe, et Hélène Cixous assurera qu’il existerait une écriture féminine liée à la figure maternelle où chanterait une voix nourricière, respirante et jouissive dont la musicalité briserait la cage du… « phallogocentrisme ».

Je pars l’été, je me replie complètement pendant deux mois.
Je ne parle qu’aux chats, à ma mère, aux arbres.
Je ne regarde pas la télévision,
j’écoute la musique, le vent et les voix, c’est tout.
Sans ça, je crois que je ne pourrais pas survivre.

Hélène Cixous, in entretien avec Marine Landrot, Télérama, 13/01/2007.

Digression sur les logoï fémohelléniques

Beaucoup de féministes, se sentant opprimées par les injonctions logiques des hommes les traitant d'hystériques après leur avoir fait subir les derniers outrages, on donc fini par imaginer que la rationalité était un truc d'oppresseurs — une critique assez inattendue par rapport à l'époque révolutionnaire où les féministes croyaient que la raison émanciperait les jeunes filles. Je vais donc rapidement rappeler certains points pour qu'on évite de réduire l'aire culturelle grecque à la muflerie d'Aristote :

  • D'abord, le logos patriarcal n'était pas pire que l'idéologie sous forme narrative que l'on déduit des épopées homériques, et au surplus le personnage de la sorcière Circée passionnera toujours les féministes pour leur avoir fait pensé au vestige d'un matriarcat primitif enterré par Pénélope.
  • Nonobstant la phallocratie d'Homère, on remarquera que bien plus tard, le mythe des Amazones a semble-t-il été conçu comme un garde-fou contre la démesure viriliste. Au surplus, le mythe d'Atalante, seule femme guerrière des argonautes qui délibérait de stratégie avec le reste de son équipage, révèle que les femmes étaient seulement exclues de la prise de décision parce qu'elle ne pouvaient pas appliquer la loi par la force aussi efficacement que les hommes. Autrement di, nous pouvons recréer une ZÀD à la Grecque où les femmes auront les arbalètes pour se faire entendre.
  • Presque tout le monde se souvient qu'à Spartes, les femmes libres administraient la cité chaque fois que les hommes étaient indisponibles pour cause de mobilisation au combat. Les paroles des femmes de Spartes furent souvent conservées pour leur caractère mémorable Au surplus, cette société semi-matriarcale pratiquait une polyandrie qui permettait aux femmes de choisir un mari secondaire lorsque le mari primaire était stérile. Enfin, la Constitution de Spartes, la Grande Rhêtra, a en partie été révélée par une oracle d'Apollon — donc une nana sous psychotrope.
  • Le Code de la cité de Gortyne en Crète, île connue pour ses cultes aux déesses-mères et son peu d'intérêt pour la guerre, offrait aux femmes un régime matrimonial très avantageux,
  • Zaleucos de Locres, législateur de la Locres Épizéphyrienne, a écrit les plus anciennes lois écrites grecques, inspirées de coutumes Crétoises et Lacédémoniennes. Il y stipula notoirement que l'homme coupable d'adultère aura les deux yeux crevés. C'est radical, mesdames, mais avouez que c'est inhabituel. C'est peut-être à cause de cette loi que cette cité avait la réputation d'avoir un système familial matrilinéaire spécifique, même si les modernes en doutent de plus en plus.
  • Les prêtresses de la cité de Thèbes conseillaient les politiques grâce à la participation des femmes libres à la résistance contre les envahisseurs — on se souviendra pour l'éternité de la vaillante Timoclée qui assassina son violeur et fut disculpée par Alexandre le Grand en personne.
  • les femmes libres corinthiennes s'adonnaient à l'artisanat indépendant autonome, avec des courtisanes richissimes et globalement respectées pour leur intelligence, comme Laïs de Corinthe,
  • À la fin du VIIe siècle av. J.-C., Sappho de Lesbos avait sa sororité religieuse où les filles du culte  apprenaient à chanter, danser, jouer de la lyre et poétiser. Platon la surnommait « Dixième muse ».
  • Les femmes libres ioniennes, de la côte ouest de la Turquie actuelle, où l'économie fondée sur le commerce maritime avantageait les femmes, avaient mauvaise réputation à Athènes :
    • Aspasie de Millet, la métèque qui deviendrait la femme de Périclès, menait ce dernier à la baguette par ses talents de rhétorique supérieurs. Les Athéniens trouvaient cela scandaleux et assez ridicule, sauf Socrate et Platon qui débattaient avec elle de philosophie et d'amour.
    • La philosophe cynique Hipparchia de Maronée, originaire de Ionie elle aussi, prêchait la bonne parole en faisant l'amour en public à égalité avec son amoureux Cratès de Thèbes.
  • La philosophe Arété de Cyrène, originaire d'une cité de la Libye actuelle, fut scholarque de l'École cyrénaïque au IVe siècle av. J.-C. pour avoir appris les ficelles du métier par son père, et pouvait donc former des dizaines d'hommes libres aux vertus séduisantes de l'hédonisme.
  • On remarquera également qu'à Athènes la fiction sait critiquer la masculinité et valoriser la féminité, vu que d'une part pendant la guerre du Péloponnèse où la démesure masculine battait son plein, l'auteur de comédie Aristophane inventa en premier la notion de grève du sexe dans Lysistrata pour laisser entendre que les femmes dominaient le foyer et les hommes la guerre, et que d'autre part, dans son dialogue Le Banquet Platon valorise une femme savante fictive, Diotime de Mantinée, inspirée par la fonction réelle de prophétesse-divinatrice effectivement exercée par les pythies et par la tchatche de la connaisseuse Aspasie de Milet.
  • Cette possibilité pour une femme d'accéder au logos pour peu qu'un homme reconnût sa vertu disparut pendant des siècles lorsque Hypatie d'Alexandrie, la scholarque des néoplatoniciens au nom de sa bosse des maths, fut lynchée par une foule de chrétiens fanatiques en 415 AD. Parce que oui, dans la cité de Platon, les femmes peuvent gouverner si elles sont bonne en maths — mais pas encore dans celle des chrétiens de toute évidence, vu que la fonction sacerdotale y était encore réservée aux personnes testicularisées.


On aura une occasion de revenir en détail sur chacun des points précédents dans un épisode spécial de « La Cité Grecque est une ZÀD ». Mais en attendant on peut toujours jouer au jeu débile de savoir qui pissait le plus loin dans la phallocratie à l'époque : étaient-ce les Grecs, les Romains, les Mésopotamiens, les Hindous ou les Chinois ? Le fait est que chacun d'entre eux en tenaient au moins une couche, et que les Grecs classiques n'ont ni inventé ni perfectionné le patriarcat, vu qu'il remonte à la nuit des temps, avant même la révolution néolithique, et qu'il n'est entré dans sa phase scélérate qu'à partir de l'universalisation de la patrilinéarité malpropre et bornée des sémites. Donc voilà : même si les Grecs étaient rétrogrades par rapport à nous, ce n'étaient pas encore les Talibans non plus !

Les Grecs ont-ils dévocalisé le monde ?

Revenons-en à cette accusation troublante d'un tournant logocentrique de la philosophie grecque à partir de la première trace de logique formelle chez Aristote. Tout cela est des mieux intentionnés et la Dispute héroïque participera de cette revocalisation du monde, mais attention aux contre-sens.

D'abord, on sait que la Rhétorique (chez Aristote l’argumentation la moins logique) est un art guerrier mis au point pour mobiliser les soldats, très vocal puisqu’on en retrouve la première trace dans la rhapsodie d’Homère. Les rhéteurs athéniens apprenaient un ton grave pour un avertissement, une voix douce pour les apaisements diplomatiques, des répétitions rythmées pour la figure de style de l’anaphore, ou encore tout ce qui concerne le domaine de l’action, la phase finale de la construction du discours qui consiste à le communiquer avec tout son corps ; avec donc les conseils attendus sur la modulation de la voix selon la passion incarnée, le débit verbal, les mimiques et le reste.

Et donc la voix était sans doute au service de la logique, et on peut supposer que la vocalisation des maîtres de philosophie était très importante. Nous savons que l’enseignement du maître du Lycée se faisait en marchant (c’est de là que vient le mot « péripatétisme ») et que l’oral était privilégié pour transmettre les concepts difficiles, sans doute parce que le parleur reste maître de l’interprétation de sa parole durant la discussion ; donc il y avait une initiation orale qui a été perdue, mais dont le contenu était bien plus adapté à l’interlocuteur que le résidu manuscrit qui fut conservé pour servir aux générations futures. C’est vrai que cela fut perdu avec le temps, mais on peut en supposer l’existence passée, et donc on ne peut décemment pas accuser les Grecs d'être à l'origine de la dévocalisation du monde : ce n'est pas leur faute s'ils sont assez morts pour être muets.

Et d'ailleurs, les Grecs ont mis le logos au service de la voix. Chez Aristote, la phonation sémantique du logos n’aboutit pas forcément à une logique, parce que cette dernière est juste une technique pour vérifier a posteriori le rapport entre les termes du discours lorsqu'il nous rend perplexe. Et donc le logos peut aussi aboutir à des choses esthétiques et très vocales, en particulier dans la Poétique d’Aristote, où il codifie la tragédie, et donc on constate que le théâtre fit partie intégrante de la culture socratique. À l'origine, la rationalité savait quand se mettre au service de l'imagination.

Il faut arrêter de faire comme si la métaphysique d’Aristote était à l’origine de tous les problèmes de l’Occident, parce que soumettre la vocalité au logos et conserver le logos par écrit ne révèle rien d’autre qu’une obsession singulière pour l’exactitude, qui devait finir par émerger dans une société démocratique où la démagogie conduisait certains citoyens à des décisions absurdes et catastrophiques, au point qu’un philosophe devait finir par inventer la « boîte à outil » qui régulerait la parole publique et la rendrait aussi rationnelle que possible — ce que propose Aristote dans son Organon.

Le problème n’est pas tant le tournant logocentrique de la philosophie grecque que sa conséquence aristocratique, pour ne pas dire pédantocratique : après la mise à mort de Socrate, ses disciples imaginèrent appartenir à une élite persécutée ayant accumulé une somme de savoir écrite suffisante pour sembler inaccessible au plus grand nombre des illettrés, et cela devait condamner l’Occident à renoncer à l’égalité jusqu’à l’alphabétisation des masses.

Si c'est pas un coup des Grecs, alors c'était de qui ?

Le déclin de la voix dans le monde antique débute au passage de la République à l'Empire romain, parce que l'éloquence se dépolitise et ne sert plus à soulever les foules. Mais ce n'est vraiment qu'à partir du christianisme que la voix commence à se faire la malle. Le théâtre fut diabolisé, au point que les acteurs furent excommuniés pour des siècles et des siècles. Donc il ne nous restait plus que les homélie des prêtres et les chants grégoriens pour oublier l'âge d'or.

La primauté de l’écrit sur l’oral est en réalité beaucoup plus tardive que les Grecs, parce qu’avant l’invention de l’imprimerie, les livres étaient rares et précieux au point qu’il fallait user de moyens mnémotechniques sophistiqués pour être capables d’en réciter le contenu étayant les propos de n’importe quelle dispute. Il faut vraiment attendre l’alphabétisation des masses lors de la réforme Protestante pour que l’écrit court-circuite l’autorité de la parole dont l’autorité était basée sur le monopole de la prédication par le clergé. Cette transition a donc eu à la fois des avantages et des inconvénients.

L’avantage est que le sujet moderne a pu forger sa bibliothèque des Lumières où il pouvait accéder au verbe des générations passées conservé par l’écriture, et aux rapports des explorateurs du Nouveau monde sur les sociétés indigènes les plus inspirantes ; mais enfin, les correspondances ou pamphlets de ces grands esprits étaient parfois d’une violence qui n’a rien à envier à Twitter, il suffit de lire les lettres échangées entre Descartes et de Fermat ou les brûlots de Spinoza et de ses adversaires pour constater que la pulsion de mort verbale est un phénomène écrit plutôt qu’oral.  

De ce point de vue, la Dispute héroïque, en offrant la présence charnelle d’un auditoire, confinera le sujet cartésien à l’impératif d’être responsable de ses paroles, ce qui est difficile en distanciel.

Cela étant, le geste cartésien d’une modernité phénoménale d’abandonner le latin scolastique pour le français vulgaire était absolument révolutionnaire et n’a pas été retenu par tous ceux qui ont tenté de déconstruire Descartes : ce dernier voulait que n’importe quel quidam alphabétisé, même les prolétaires et les dames qu’il tenait en haute estime de gentleman, puisse comprendre que la Terre tourne autour du soleil, et qu’en science, l’Église racontait un peu n’importe nawak.

Autrement dit, il semble bien que ce soit la lecture qui a émancipé l’Occident d’une façon qui a réhabilité le théâtre et sa vocalité après sa marginalisation médiévale transitoire, quand l’Église restait d’un latin inaccessible avant la Réforme, et quand le peuple n’avait plus que certaines chansons de la geste arthurienne pour éviter qu'on lui raconte la messe sur les affaires de cul. Donc les disputaires pourront évidemment vendre leurs livres comme des armes à la sortie de la dispute.

Et enfin, chose intéressante, c’est seulement avec la révolution industrielle que l’enseignement scolaire occidental abandonne l’examen oral, avec l’idée moderne, trop moderne, que l’écriture fonderait la supériorité de la civilisation sur la barbarie et la sauvagerie orale. Les gens n’avaient pas encore la radio, et la vocalité survivait surtout dans les salons ou clubs bourgeois ; mais les tribuns de la plèbe comme Marx et Engels s’exprimaient surtout par voie de presse. C’est à cause de cette destruction de l’oral qu’on a abouti pendant des décennies à un clivage profond entre les prolétaires qui n’avaient reçu aucune instruction en rhétorique et n’avaient pas les codes pour participer pleinement à la politique (à l’exception de syndicalistes praticiens), et les bourgeois à fort capital culturel capable de se servir de l’éloquence pour défendre leurs intérêts de façon plus idéologique que scientifique — vu que l’accès à la délibération et la justice dépendait du capital, souvent réservé jusqu’au XXe siècle révolutionnaire à une race de seigneur masculine blanche.

De l'interrogatoire comme une garantie contre le psittacisme

Quand on sait tout ça, on comprend mieux pourquoi cette norme oppressante a été déconstruite dans les années d’après-guerre, même si elle ne remontait pas aux Grecs classiques. Et puisque nous vivons une époque où prolifèrent les cours d’éloquence qui proposent à tous les citoyens d’apprendre l’art de parler en public ou de se préparer à tous les examens oraux qui font leur grand retour dans l’enseignement public, nous espérons que l’exercice de la Dispute héroïque participe de cette nouvelle vague, dont on imagine qu’elle sera encore amplifiée par le fait que l’humanité dispose pour l’instant d’intelligences artificielles génératives aptes au travail d’invention de réunir toutes les preuves susceptibles de renforcer les arguments de l’orateur. Dans un tel contexte de prolifération des armes rhétoriques, le discours ne suffit plus : il est devenu impossible de ne pas soupçonner le « psittacisme » (syndrôme du perroquet) de celui qui répéterait le texte d’une machine ; et donc le seul moyen de savoir si le sujet énonciateur comprend son énoncé est de l’interroger. Nous aurons donc deux phases : le monologue rhétorique puis la discussion dialectique, ou pour le dire plus brutalement... 

La déclaration d'indépendance d'une zone à défendre puis sa répression par l'interrogatoire !

Dans cet exercice, il n’y aura pas forcément contradiction entre logos et vocalise, qui pourront s’allier dans une certaine combinaison de puissance selon le bon plaisir des participant — donc si le répondeur a envie de déclamer son discours sous forme de slam, alors il est le bienvenu.

Quoi de plus obscène que de regarder une voix diabolique du genre à ordonner le baguenaudage ?

Contre tout autoritarisme argumentatif, la Dispute héroïque doit rester un exercice démocratique : la voix y sera un vecteur d’égalisation intersubjective entre les vérités des uns et les oreilles des autres — et la vidéo aura des sous-titres en langues mondiales pour ne pas exclure les sourds.

Des quolibets et des gesticulations

Pendant les phases discursives et interrogative, le public sera donc tenté d'intervenir dans le cours de la rencontre pour influencer le dénouement avant la quolibération où toute question sera permise.

Le quolibet, ce n'est pas toujours une insulte, c'était aussi un mot latin qui voulait dire « comme il vous plaira », et au Moyen-Âge, une dispute était qualifiée de quodlibétaire lorsque les spectataires pouvaient lancer n'importe quelle question au maître, même là où il n'était pas compétent, pour obtenir de sa part un exposé des arguments à sa disposition pour et contre telle ou telle thèse, et même lui lancer des objections. De nos jours, les répondeurs oublient souvent de faire le pour et le contre, et le public n’est que rarement invité à formuler des objections. Nous ferons donc revivre ces belles coutumes en théorisant les « quolibets de derrière les fagots » et les « gesticulation de bon client ».

Qu'est-ce qu'un « quolibet de derrière les fagots » ?

De nos jours, les quolibets ne sont plus aussi disciplinés, et certains pourraient être tentés d'en lancer sans autorisation avant la quolibération, c'est-à-dire pendant le monologue ou le dialogue, lorsque seuls les arbitres sont censés réguler la situation. Les spectataires devront être mis au courant que certains quolibets « de derrière les fagots » seront tolérés à certaines conditions drastiques :

  • Ils sont censés interrompre un ange qui passe ou une cogitation chronophage.
  • Ils doivent être laconiques — par exemple impératif ou sujet-verbe-complément.
  • Ils sont optatifs, flatteurs ou vache, mais en aucun cas injurieux, diffamant ou obscène. 
  • Si c’est une question, alors l’orateur est totalement libre de refuser de répondre.
  • En cas de quolibations répétées ou lourdingues, on objurguera le silence en sollicitant le reste de l’assistance. Si le coupable refuse d’obtempérer, alors on le fera escorter.

 

Par exemple, après une question indiscrète et un silence opportun, un spectateur ou juré peut s'exclamer : « Mêle-toi de tes oignons ! » et si c’est exceptionnel alors il ne risque rien.

Qu'est-ce qu'une « gesticulation de bon client » ?

Pour limiter les risques d’interruption, on proposera à l’assemblée d’intervenir en langage des signes, parce que c'est beaucoup moins intrusif qu'un signal sonore de nature à gêner toute l'assistance.  

  • Ceux qui ne comprennent pas les échanges peuvent lever l’index et le majeur en forme de V pour demander une Vulgarisation. Ceux qui trouvent au contraire qu’un intervenant détaille trop peuvent lever le pouce et l’index en forme de C pour demander de la Concision.
  • Dans les deux cas, il est possible de le faire de façon injurieuse. Si le spectataire cède à cette tentation, alors il renonce à être pris au sérieux.
  • S’il y a à la fois beaucoup de V et C et si le disputaire insiste quand même pour vulgariser, alors l'arbitrage fixera une limite à ne pas dépasser — typiquement une minute environ.
  • Avant les disputes les plus véhémentes, on valorisera formellement aux spectateurs de signer de bonne foi et non pour favoriser un disputaire ou contredire leur voisin.
  • Du reste, on valorisera des approbations et désapprobations par pouce levé ou baissé.
  • Lorsqu’un spectateur veut aider le répondeur à répondre à une colle, il peut lui faire signe de le téléphoner avec le pouce et l’auriculaire — mais alors le répondeur renonce au point.
  • Mais si un spectateur a une colle urgente à poser au répondeur, alors il demandera l’autorisation à l’opposant avant de faire instance, en levant l'index et le pouce au ciel en forme de pistolet.
  • Les spectateurs ont aussi le droit d’agiter des pancartes avec slogans, mais sans injure.
  • L'arbitrage demandera une précision ou un recentrage s’il y a beaucoup de mains levées. 
  • Le reste du temps, l’orataire est libre d’accepter une question isolée ou pas — à condition que l'arbitrage ne soupçonne pas une manœuvre déloyale.

 

J'ajoute aussi qu'il faudra choisir un châtiment terrible à quelque maraud que ce soit qui n'aura point su contrôler les nuisances sonores de son appareillage télécommunicatif.

Le risque d'une volée de bois vert

La dispute quodlibétaire de jadis était une façon orale de se renseigner et de renseigner avant l’invention de l’imprimerie et des moteurs de recherche, et cela ressemblait un peu à Questions pour un champion, parce que la Bible et la logique grecque étaient supposés pouvoir éclairer tous les aspects de l’existence. Aujourd'hui la bible n'a plus beaucoup d'autorité et c'est tant mieux, mais la logique grecque non plus malheureusement. Le résultat sera forcément très différent. 

Il y aura des contradictions en pagaille entre la rationalité symbolique du logos et l’efficacité imaginaire du mythe, et rien ne permettra de garantir que ce soit toujours le logos qui remporte la victoire, en particulier à notre époque où l’idéologie prend souvent la forme narrative d’un point de vue situé difficile à imaginer sans passer par un témoignage qui n’est pas vérifiable et donc dont la valeur repose sur la réputation du témoin. C’est un point que seule l’expérience permettra de déterminer : on verra bien si à notre époque où les falsifications sont plus faciles à générer que jamais, notre Dispute héroïque ne sera pas saturée par des arguments d’autorité toujours plus difficiles à vérifier et poussant à les participants au bout du rouleau d'un harpaillage impossible à obvier.

Une solution serait peut-être tout simplement de faire en sorte que le monologue du répondeur ait été disponible à l'avance pour que l'opposant ait eu le temps de l'analyser correctement. À suivre.

Les orateurs élèvent la voix quand ils manquent d'argument.

Cicéron, in De Oratore, traduit par Edmond Courbaud aux Éds Les Belles Lettres

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Publié dans #La dispute héroïque

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Publié le 21 Août 2026

Il en faut peu pour être parano

C'est un mystère que peu de citoyans se posent, mais comment numérote-t-on les articles de loi ?

À une époque où le juriste n'avait pas de recherche motorisée pour lui rappeler facilement le numéro exact de tel article dont il se souvenait néanmoins du contenu, on devait employer des méthodes mnémotechniques fondées sur l'association libre. Par exemple, nous savons que pour modifier la constitution française du 4 octobre 1958, il faut passer par l'article 89, qui évoque immédiatement 1789.

Et donc chaque fois qu'une équipe de juriste compose un Code, il se pourrait qu'il soit « Da Vinci » sur les bords. Tout est possible, tout est imaginable, c'est le jeu de la vie.

Il y a d'autres exemples. L'article 16 est l'article le plus radioactif de la Cinquième république : c'est celui où les gaullistes stipulent les circonstances exceptionnelles auxquelles il serait nécessaire d'accorder les pleins pouvoirs à la présidence le temps de sortir d'une période critique pour la souveraineté de la patrie. C'était officiellement la « constitutionnalisation de l'appel du 18 juin 1940 » — mais officieusement, il s'agissait surtout de fixer les conditions et les garde-fous de la Guerre civile opposant l'État gaulliste à l'Organisation de l'Armée Secrète (OAS) des forcenés de l'Algérie française, et donc il ne fut appliqué que pendant et après le Putsch d'Alger de 1961, entre avril et septembre.

  • À l'article 16, voici ce que César soupèse : 
  • « Le 16 juin 40, je ne fus pas Louis XVI.
  • Mais ne vous en déplaise, je resterai balèze :
  • en cas de lèse-majesté, je vous baise ! »
  • À la fin, ce fut la Corrèze avant le Zambèze,
  • Et la liberté peut gésir sous la glaise
  • Si les zélés réclament un vendredi 13 !
L'article de la mort

Si cet article n'avait pas été là, alors la France n'aurait eu aucune arme constitutionnelle pour empêcher les généraux de s'emparer du pouvoir en Algérie, et la Guerre d'Algérie aurait été plus longue. C'était pensé pour rassurer, avec le garde-fou d'avoir rendu l'Assemblée nationale indissoluble pendant l'application, ce qui garantissait que la présidence ne pouvait pas l'exploiter pour intimider certains électorats. Puis en 2008, une loi constitutionnelle a ajouté que le Conseil Constitutionnel, qui n'existait pas en 1958, pouvait être saisi pour rendre un avis public sur le bien-fondé de la décision.

Lorsque j'étudiai le droit constitutionnel pendant mon cursus en sciences politiques, il arriva un moment où mon quasi-bilinguisme associa l'article 16 à la l'anglais « seize the means of production », la locution marxiste évoquant la possibilité de confisquer les moyens de production des capitalistes traîtres à la patrie si cela rentrait dans les conditions d'application de l'article. Impossible d'oublier le numéro après ça. Je me alors suis demandé si c'était intentionnel en référence à la Cinquième colonne synarchique qui avait trahi la France en ouvrant un boulevard aux hordes hitlériennes en 1940, puis au fond j'ai réalisé que d'autres hypothèses moins marxisantes étaient encore plus vraisemblables — comme la déclaration d'indépendance étasunienne de 1776.

Dans tous les cas, cet article ne me rendait perplexe. D'une part, je reconnais qu'il y a des situations d'urgence où il faut élire un stratège en situation d'urgence quand l'on n'a pas toujours le temps de délibérer. Mais d'autre part, chez les Romains, il n'était question de désigner un dictateur qu'après que le Sénat en approuva le principe. Cet article devrait donc être réservé aux situations où le Parlement ne peut pas délibérer de la présence des autres circonstances requises.

Mais en l'état actuel, il menace clairement la souveraineté du peuple en circonstance où celui-ci refuse que l'État français n'exécute ses « engagements internationaux ». D'après Wikipédia, de Gaulle mettait en effet cet article derrière les fagots si les communistes français « ne jouaient plus » pour la France. En plus, la rhétorique omniprésente actuelle autour du « séparatisme islamique » le rend également applicable en l'espèce si la présidence estime « l'intégrité du territoire « en danger.

Dans la mesure où ce blog parle de résistance, il m'est venu à l'esprit un catastrophisme éclairé sur cette épée de Damoclès qui pendouille sur ce qu'il reste de la démocratie française, et qui pourrait déboucher sur une application scélérate. Je suis donc allé sur Wikipédia, pour relire l'article dans son intégralité, histoire de vérifier exactement de quoi il était question. Et là, ma mâchoire a décroché.

Téma un peu la première phrase :

Lorsque les institutions de la République, l'indépendance de la Nation, l'intégrité de son territoire ou l'exécution de ses engagements internationaux sont menacés d'une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier ministre, des Présidents des Assemblées ainsi que du Conseil constitutionnel.

Première phrase de l'article 16 de la Constitution du 4 octobre 1958.

Avez-vous perçu quelque chose qui cloche ? Relisez attentivement.

C'est bon, vous avez trouvé ?

Il y a une coquille. Les quatre circonstances exceptionnelles retenues pour conditionner l'application de l'article sont toutes des substantifs féminins, mais le masculin l'emporte quand même.

De plus, bizarre autant qu’étrange, cet article est en vigueur depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008. Donc il y a eu une occasion en or de corriger cette coquille, et elle n'a pas été saisie.

Et pourtant, un amendement au projet de loi constitutionnel débattu le 16 juillet 2018 a été débattu pour la corriger — dix ans plus tard ! L'intention était là, mais le projet de loi ainsi amendé n'est pas passé pour d'autres raisons qui n'avaient rien à voir. Et donc la coquille est encore là pour nous narguer en 2026, bientôt sept décennies après le plébiscite du 28 septembre 1958, remporté à 82,5%.

Mais ce qu'il y a de plus hallucinant, c'est le compte rendu de la deuxième séance du lundi 16 juillet 2018 sur le site internet assemblee-nationale.fr. J'ai lu les échange, et je n'en reviens toujours pas.

M. Olivier BECHT — Je me fais ici l’écho d’une préoccupation de Jean-Luc Warsmann. Il semblerait que, en 1958, une erreur de typographie, pour ne pas dire une faute d’orthographe ou de grammaire, se soit glissée à l’article 16 : il manque un « e » au mot « menacés ». Nous proposons donc de le rajouter.

Mme la rapporteure (sic) Yaël BRAUN-PIVET — Je n'ai pas d'avis ! (Rires.)

Mme la garde des sceaux Nicole BELLOUBET — Pour ma part, j’ai un avis défavorable. D’une part, il convient de garder le texte dans son intégrité...

Mme Danièle OBONO — Et une coquille, vous la corrigez ?

Mme Nicole BELLOUBET — ...d’autre part, les éditeurs corrigent d’eux-mêmes l’erreur lorsqu’ils publient la Constitution. C’est notamment le cas dans le petit fascicule que j’ai entre les mains.

M. Gilles LURTON — Qui est très bien fait !

Mme Nicole BELLOUBET — Bref, je crois que ce n’est pas indispensable.

M. le président François DE RUGY — La parole est à Mme la rapporteure (sic)

Mme Yaël BRAUN-PIVET — C’était une petite boutade de ma part...

M. Charles DE COURSON — Ouf !

Mme Yaël BRAUN-PIVET — Comment avoir un avis ? S’il y a une faute d’orthographe, faut-il la corriger pour l’amour de l’orthographe ou bien la conserver pour l’amour de la Constitution telle qu’elle a été rédigée en 1958 ? Je vous laisse juges, mes chers collègues ! (Sourires et exclamations sur divers bancs.)

M. Dino CINIERI — Pour l’amour tout court !

M. Philippe VIGIER — Ce n’est pas très convaincant, madame la rapporteure !

M. Jean-Louis BOURLANGES — M. Blanquer appelle au respect de l’orthographe.

M. François DE RUGY — La parole est à M. Olivier Becht.

M. Olivier BECHT — Je ne voudrais pas empiéter sur le domaine de compétence de l’Académie française. Toutefois, il me semble que le texte d’origine a été amendé près de vingt-cinq fois. Donc, si nous reconnaissons qu’il y a une faute d’orthographe ou de grammaire dans la Constitution, par pitié, corrigeons-la !

M. Jean LASSALE — Mais oui ! Pauvre France !

M. François DE RUGY — La parole est à Mme la garde des sceaux.

Mme Nicole BELLOUBET — Ce dernier argument m’a convaincue définitivement. Je m’en remets donc à la sagesse de l’Assemblée.

MM. Jean-Louis BOURLANGES & M’jid EL GUERRAB —Très bien !

M. François DE RUGY — La parole est à M. Fabien Di Filippo.

M. Fabien DI PHILIPPO — Je me réjouis que vous ayez changé d’avis, madame la garde des sceaux. Pour le reste, si vous aimez tellement le texte de la Constitution dans sa pureté originelle, renoncez tout simplement à cette réforme constitutionnelle ! Nombreux d’entre nous en seront très heureux, en tout cas de ce côté-ci de l’hémicycle. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LR.)

M. David HABIB —Très bonne intervention !

(L’amendement n° 1924 est adopté — applaudissements sur divers bancs.)

Mais quelle bande de peignes-culs cons comme des balais sans poil...

Et ils trouvaient ça drôle au point d'applaudir, non mais vous vous rendez compte ?

Il n'y en a pas eu un seul pour comprendre la portée historique de la chose !

Je ne suis pas stupéfait à cause d’une simple histoire d’accord de genre qui consisterait à projeter sur le passé la mode contemporaine autour de l’écriture inclusive, parce que cela serait anachronique.

Cette goujaterie linguistique, OSEF. C'est seulement la cerise sur le gâteau.

Tout s’est passé comme si les députés ne savaient pas de quel article ils parlaient :

  • On ne parle pas de l'article 54, l'article poussiéreux de saisine du Conseil Constitutionnel pour contrôle de la conformité des traités à la Constitution, presque jamais utilisé
  • On ne parle pas non plus de l'article 19, qui stipule quand le contreseing du Premier ministre est obligatoire sur les actes du Président, dont on se balek presque totalement aussi, vu que sous la Cinquième, le Premier ministre est pratiquement superfétatoire sauf cohabitation.
  • On ne parle pas de l'article 14, qui gère les accréditations des diplomates par la présidence, vu que la diplomatie est une activité basée sur le secret qui ne passionne pas les foules.

 

ON PARLE DE L'ARTICLE DE LA MORT,

LES NIQUEDOUILLES DE LA FIN DE RÈGNE !!!

 

Imagine, estimable lectaire : tu es citoyan de France en 1958, et la Guerre d'Algérie bat son plein.

  • Le 27 mars, le livre d’Henri Alleg la Question sur la torture en Algérie est saisi par la police.
  • Le 23 avril, la durée du service militaire obligatoire passe à 27 mois.
  • Le 8 mai, le président de la République René Coty désigne Pierre Pflimlin président du Conseil pour être investi le 13. Il est favorable à la reprise des pourparlers avec le FLN pour un cessez-le-feu.
  • Le 9 mai, on apprend l'exécution par le FLN de trois soldats français prisonniers, et le président René Coty reçoit un télégramme du général Salan qui souligne les inquiétudes d'une armée difficilement contrôlable et même une éruption de ras-le-bol.
  • Le 13 mai, un putsch se produit à Alger contre l'investiture de Pfimlin. Le gouvernement général et l'immeuble de la Radio sont occupés par la foule, et Massu annonce un Comité de salut public.
  • Le 19 mai, Charles de Gaulle, le sauveur suprême de service quasiment disparu des radars depuis 1945, tient une conférence de presse pour déclarer qu'il se tient à la disposition du pays.
  • Le 24 mai, on apprend l'arrivée en Corse de parachutistes qui soutiennent un autre Comité de salut public, créé à l'exemple et à l'instigation de celui d'Alger. Il y a des rumeurs que les parachutistes vont s'emparer de Paris si de Gaulle n'obtient pas gain de cause.
  • Le 27 mai, un communiqué de de Gaulle déclare qu'il a entamé le processus régulier nécessaire à l'établissement d'un gouvernement républicain, et le ministère Pflimlin démissionne. 
  • Le 1er juin, de Gaulle accepte de reprendre le pouvoir à condition de gouverner par ordonnance pour une durée de six mois et de modifier la Constitution. Le Parlement accepte en échange de certaines garantis que cette constitution ne piétinera pas ses prérogatives
  • Le 4 juin, Michel Debré, juriste-en-chef de de Gaulle, dirige l'écriture de la nouvelle constitution.

 

Genre t'es en observation participante à ce moment l'un des plus décisif de l'Histoire de France où tout le monde transpire du sang pour l'avenir de ses enfants, mais comment tu réagis exactement lorsque tu reçois le pavé par voie postale ou de presse ? La première chose que chacun est censé faire, c'est de te précipiter sur l'article 16 et décortiquer la première phrase mot par mot pour vérifier si de Gaulle est un dictateur ou pas... Autrement dit, c'est littéralement le pire endroit possible où trouver une faute de grammaire : cette coquille du siècle est la preuve éclatante que les Français ont veauté pour une constitution qu'ils n'ont même pas lue ! Parce que si personne n'a lu cette phrase correctement, alors aucune autre phrase n'a pu être lue correctement... Par pitié, un historien ne pourrait-il pas me démentir et démontrer que cette coquille n’était pas dans la version distribuée aux français ?

ET EN PLUS ÇA LES FAIT MARRER ! Il y en a même une qui trouve que c'est très bien comme ça, et qu'il faut continuer de chérir sa constitution préférée nonobstant cette imperfection cocasse... Pas un seul de ces gobe-mouches tout droit sortis d'un film d'OSS 117 n'a capté que c'était le pire endroit possible pour trouver une faute dans la Constitution. Oh bordel, je suis à deux doigts d'un éclair de rage !

Quand j'ai découvert leurs répliques goguenardes et décérébrées, j'ai voulu en faire la goutte d'eau. De même que ces révolutionnaires des siècles passés dont la légende noire raconte qu'ils jurèrent la perte de l'hôtel et du trône pour la peccadille de tel monarque ayant ignoré un compliment de leur part pendant leur âge ingrat, je déclare désormais que je ne vis que pour que crève la Cinquième.

Si Paris l'avait su

Récapépétons une dernière fois cet acte manqué : non seulement les gaullistes ont été foutus d'apposer une bougnette phallocrate dans la phrase la plus sanglante de la Constitution... MAIS EN PLUS PAS UN SEUL JOURNALEUX NE S'EN EST SERVI POUR SE FOUTRE DE LA GUEULE DE BADINGUET !

Connaissez-vous la science-fiction uchronique ? C'est basé sur une bifurcation historique. « Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde aurait changé » (Blaise Pascal).

  • Donc si Jésus de Nazareth n’avait pas été crucifié, aurait-il fait du kung-fu dans un monastère shaolin avec ses apôtres et eu des aventures galantes avec Marie Madeleine ?
  • Et si Thomas Paine avait réussi à convaincre la Convention d’exiler Louis Capet aux États-Unis, le roi déchu aurait-il libéré le Québec du joug de la perfide Albion pour se faire pardonner ?
  • Et à quoi aurait ressemblé l’URSS si Alexandra Kollontaï et Nikolaï Boukharine s’étaient conjurés pour neutraliser Joseph Staline avant 1937 ?

 

Mais enfin, je sais pas, à quoi aurait ressemblé l'Histoire de la Cinquième si un journaliste de l'Humanité l'avait aperçu avant d'aller voir ses camarades en mode :« Hé, les gars... Ça vous dit qu'on fasse pour prochain gros titre : "LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE MENACÉ ?" Les gens ils vont croire que c'est une coquille, et puis ils vont ouvrir le journal et comprendre ! Un saboteur s'est-il glissé dans l'équipe de Michel Debré ? De Gaulle, pianiste mal accordé, va-t-il se faire tirer dessus par sa copine Massu ? On pourrait organiser un concours pour demander aux lecteurs d'inventer une cinquième condition masculine pour sauver les apparences de la francité, et la meilleure idée gagnera un prix ! » 

C'est typiquement le battement d'aile de papillon qui ne va rien changer sur le moment, mais qui 70 ans plus tard, théorie du chaos oblige, aboutirait à un monde totalement différent, en raison de toutes ses conséquences souterraines, inconscientes et incalculables.

Ainsi que le disait Benjamin Franklin en 1758 :

  • « Faute d’un clou, le fer fut perdu,
  • Faute d’un fer, le cheval fut perdu,
  • Faute d’un cheval, le cavalier fut perdu,
  • Faute d’un cavalier, la bataille fut perdue,
  • Faute d’une bataille, le royaume fut perdu,
  • Et tout cela, faute d’un clou de fer à cheval. »

 

Et puisque ne n'avons pas pu saisir cette France totalement différente, je déclare que la Cinquième est maudite. Nous savons tous que quelque chose a foiré, comme aux tragédies grecques où l’on oublie un sacrifice et dont les dieux châtieront la démesure du héros. Si la Cinquième n'a pas empêché la dégringolade de la France, alors c'est parce que nous avons manqué ce quart d'heure de gloire. 

Au début, tout avait si bien débuté. L'après-guerre semblait si prometteur. On se souvient tous que sous de Gaulle, la France fut modernisée au pas de charge et le niveau de vie s’est raisonnablement accru avec la fixation d’infrastructures à la pointe de leur époque. L’exode rural fut atténué par la Politique Agricole Commune, et de Gaulle montrait ses fesses à l’hégémonie anglo-américaine, en forgeant notre indépendance énergétique et sa dissuasion nucléaire, en boycottant les opérations étasunienne sous l’égide de l’ONU au Congo, en faisant des réserves d’or pour ramollir le privilège exorbitant du dollar US, en réfutant la guerre du Vietnam, l’arrogance israélienne, l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun, et en allant jusqu’à soutenir la liberté du Québec.

Et même si le FLN était martyrisé, et même si tout n’était pas rose sous les mœurs les plus rétrogrades de notre roi maudit préféré contre lesquelles le joli mai préparait ses pavés, de Gaulle était tellement compétent que sa disparition a transformé la Cinquième en pièce de théâtre de l'absurde.

À cause de la nature inattendue et inespérée des modernisations gaullistes, cela fait plus d'un demi-siècle que nous attendons Godot. Mais plus le temps passe, plus la situation devient ubuesque :

  • La France a abdiqué la planification indicative pour des désinflations salariales lâches et stupides, sans que le cout du capital ne baisse, et la survaleur de l’euro a décroché notre industrie, alors que l’Allemagne se porte mieux que jamais avec son euro sous-évalué.
  • Notre mortalité infantile augmente, parce que le temple de Moloch de la finance internationale exige des saignées budgétaires moyenâgeuse sans proposer la moindre incitation. 
  • Notre système éducatif décroche dans les mathématiques de PISA, alors que résoudre le problème n’est pas si difficile, il suffit de passer un coup de fil aux pays à la tête du classement. 
  • Nous avons l’une des polices les plus scélératogènes d’Europe, vu que notre doctrine du maintien de l’ordre n'a aucune retenue ni clémence contre ceux qui osent attaquer la propriété privée, de sorte que les Gilets jaunes ont été gazés, mutilés, soumis, alors qu’ils se battaient pour le référendum d’initiative citoyenne de la plus belle de toutes les constitutions françaises, celle de l’an I.
  • François Hollande a décidé de s’applaventrir devant l’hégémonie allemande en 2015 au terme du désastre du dénouement de la grande dépression grecque, et les autorités grecques ne se sont même pas réveillées pendant notre présidentielle de 2017. 
  • Notre gauche pourrait passer au second tour avec un candidat unique, mais il y a trop de chicayas autour de l’Europe, de la laïcité, du nucléaire, et de la sécurité.
  • Notre intelligentsia s’est crétinisée. Nous avions Sartre, de Beauvoir, Camus, Lévi-Strauss, Braudel, Barthes, Lacan, Deleuze, Foucault, Derrida, Bourdieu, Althusser, Bouveresse, Debray, Morin, Debord, Castoriadis, Vaneigem, Badiou, Clouscard, et maintenant on endure Bernard Henry-Lévy, Jacques Attali, Raphaël Enthoven, Jean Tirole, Elisabeth Badinter, Luc Ferry, etc., qui jouent du violon sur le Titanic en chantant à la gloire de la merdialisation qui a éviscéré les prolétaires qu’ils accusent d’être des rouges-bruns… C’est une lobotomie, que dis-je ; une trépanation !
  • À partir de 1951, les Cahiers du cinéma d’André Bazin ont enflammé les passions de la Nouvelle Vague avec les Quatre cents coups en 1959 et À bout de souffle en 1960, alors que les films de français d’avant-garde aujourd’hui n’arrivent plus à se faire respecter. Les Cahiers du cinéma ont cessé d’être un laboratoire. Sa vision de long-terme s’arrête au prochain festival. Trop de choix, pas d’enjeux. Il faut cocher trop de case pour plaire à tout le monde et le résultat est insipide.
  • Le plan du méprisant Macron pour sauver la France est d’en faire une start-up nation pour touristes friqués afin qu’un excédent budgétaire improbable (à cause des contraintes européennes contre le protectionnisme et des dés pipés de la surévaluation de l’euro) lui permette d’obtenir des Allemands un budget fédéral, sans lequel la zone euro est condamnée à rester sous-optimale pour l’éternité. Comme le plan de Macron est voué à l’échec, il racole auprès de l'extrême-droite.
  • Après la fin du gaullisme, la France accumula une armée de réserve postcoloniale qui permet à CNews de conditionner le France pour des années de plombs entre les nostalgiques de l’Algérie française et les 12 000 « fichés S » partisans du califat.
  • Et finalement, depuis que Jacques Chirac a fait son numéro de guignol de l’info en supprimant le service militaire obligatoire, il n’y a plus personne de gauche dans l’armée pour refaire la Révolution des Œillets avec un coup d’État démocratique si la France sombrait du côté obscur de la force en 2027 en employant l'article 11 pour revenir en arrière sur les principes de 1789. Si jamais l'article 16 est employé contre le séparatisme des quartiers au nom de l'intégrité du territoire.

 

Vladimir et Estragon sont sur le point de se déceinturer, et le froc de la France va tomber.

J'ai l'intuition que tout aurait été bien différent si Paris l'avait su.

La morale de la fable

Au nom de la Sixième république sempiternelle car amendable en droit mais inamendée dans les faits, voici ce que je déclare pour les six coins de l'Hexagone et jusqu'aux quatre coins du monde :

  • L'article 16 doit être totalement refondu pour le limiter aux situations où la législature est empêché, et cette scéléructation doit être corrigée une bonne fois pour toute.
  • Pour commémorer cette gloire manquée, nous valorisons d'organiser un concours : les journaux et les partis politiques dignes de ce nom proposeront une récompense substantielle à qui trouvera la moindre faute de français, pour inciter les gens à les lire.
  • Il faudrait écrire le scénario d’une comédie d’espionnage dans le genre de Au service de la France pour imaginer à quoi aurait ressemblé la décennie 1958/1968 si cette faute avait été exploitée, comment les différences insignifiantes se seraient accumulées jusqu’à une bifurcation finale, en révélant le secret généralisé et le faux sans réplique qui recouvrent encore cette période, toute la magie noire grâce à laquelle de Gaulle a réussi à vaincre et salir ses ennemis.

 

Ceci était le zéroième épisode de la série « L'article de la mort », celle où la mémoire de cet acte manqué se traduira par des analyses paranoïaques sur des questions juridiques décortiquées avec la plus grande attention. En attendant le premier épisode, n'oubliez pas : 

SI VOUS NE LISEZ PAS LES PROGRAMMES POUR LESQUELS VOUS VOTEZ, 

ALORS IL NE FAUDRA PAS CHIALER S'ILS VIENNENT VOUS ÉBORGNER !

 

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Publié dans #L'article de la mort

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Publié le 20 Août 2026

Message au générations futures

Au surplus, peut-on deviner le jugement des générations futures sur telle ou telle organisation violente d’aujourd’hui ? Une telle question n’est pas exactement la même que celle qui consiste à deviner si l’on ira au paradis ou en enfer après sa mort, mais il y a des points communs.

Sur la scène spectaculaire de l'Histoire, il y a des tours de passe-passe qui trompent plus facilement les générations futures que Dieu, et la première de toutes ces tromperies est celle qui consiste à leur faire croire que l'Histoire a un sens. Au sens le plus trivial du terme, l'Histoire a un sens, puisqu'elle va d'un point A à un point B;  Le problème, c'est qu'aucun consensus n'a jamais existé sur la nature de ce point B; C'est pourquoi chaque fois qu'un politicien sermonne l'assistance en mode : « Les générations futures nous jugerons sévèrement pour cette décision ! » Il omet certains points :

  • Un jour l'espère humaine s'éteindra, et il n'y aura plus personne pour lamenter nos décisions, — sauf les extra-terrestres qui tomberont sur notre île de Pâques. Donc la prophétie n'a pas une portée sur tout le monde. Si personne n'assume la mission de représenter les générations futures, alors personne ne pourra parler en leur nom. 
  • Avant que cela ne se produise, les générations futures ne pourront pas comprendre ce que nous avons fait sans un cadre cognitif que nous fixons dès maintenant. Par exemple, de nos jours, les atrocités d'Adolf Hitler sont encore un défi lancé aux Historiens chargés de l'enquête relativement à un certain consensus sur la dignité humaine — mais pour les peuples qui ne l'ont pas connu, il y verront peut-être un Genghis Khan, mais avec des pesticides. Autrement dit, le génocide doit être remémoré de temps à autre pour ne pas être oublié par ceux qui ne l'ont pas connu.
  • Et puisqu'à l'échelle de l'humanité presque aucun consensus n'existe sur la nature de ce cadre cognitif, les générations futures qui lamenteront le plus nos décisions sont celles qui :
    • En subiront les conséquences,
    • Auront le cadre cognitif pour croire qu'elles étaient évitables.
    • Sauront qui en est responsable.

 

Au fond de l'affaire, il n'est pas certain que les générations futures apprécient qu'on se servent d'elles ainsi. De quelque époque que tu sois, cher lectaire, je ne sais pas grand-chose de ton point B.

Peut-être es-tu frustré à l'idée d'être privé des plaisirs de ma civilisation thermo-industrielle en fin de course, ou peut-être es-tu épanoui dans la pénurie en te tapant des barres de rire de légende dans ton tonneau à la manière de Diogène le Cynique. Si je résiste pour toi, alors ce ne peut pas être pour t'imposer mon point B, mais seulement pour préserver ta liberté de choisir ton propre point B. Mon point B, c'est que ta génération reste autonome, ce qui n'est possible que si la mienne l'est aussi.

Donc la la différence entre Dieu et les générations futures, c'est que là où celui qui croit en Dieu angoisse d'un jugement « dernier » (et donc définitif), celui qui ne croit pas en Dieu ne peut pas compter sur les historiens d'une génération future N pour obtenir la même chose, parce que leur jugement est toujours « avant-dernier », étant donné le risque qu'une génération future N + 1 révise le jugement espéré après un conflit entre plusieurs factions d’historiens.

Donc l’avenir observé des révolutionnaires des siècles passés ne fut pas le paradis terrestre conforme aux révélations des prophètes millénariste, il fut bien plus proche des chants des rhapsodes à la gloire des héros de la Guerre de Troie qui courroucent certains dieux par le sacrilège et en apaisent d’autres par le sacrifice. C'est ce que l'on remarque avec les communistes chinois : ils ont pris des décisions à la fois valorisées et critiquées par leurs amis et leurs ennemis, de sorte qu'aucun jugement n'est définitif, parce qu'on ne sait pas encore si c'est une épopée ou une tragédie — au fond, mieux vaut qu'on ne le sache jamais, pour qu'il ait du suspens jusqu'à la fin des temps.

L'airrance autour du point B

Chaque fois qu'une idéologie athée a commis la bévue de croire à un jugement dernier définitif, c'est-à-dire en la possibilité d'atteindre le point B d'une société humaine tellement définitivement parfaite qu'aucune génération future n'aurait l'idée de la réviser, et au nom de laquelle elle ne pouvait pas éviter de prendre certaines décisions, l'autonomie a été anéantie — le cas le plus caricatural, c'est la contre-performance soviétique, d'autant plus décevante que son point B était encore plus ambitieux que la performance étasunienne. Les staliniens avaient ceci de commun avec les monothéistes qu'ils n'avaient qu'une seule génération future à qui rendre des comptes, celle de la fin de l'Histoire telle qu'ils l'imaginaient — il fallait donc lui laisser des archives de la Terreur en espérant la convaincre que cette politique était la seule possible, parce que « nécessité fait loi. » Or cette Terreur a lobotomisé l'Union Soviétique en la débarrassant des intelligences qui auraient pu la sauver de la ruine, et donc les Russes d'aujourd'hui sont seulement staliniens pour autant que les non-staliniens ont été décimés.

Après un tel désastre obscur, déclarer qu'on est certain du jugement des générations futures lorsqu'on est au pouvoir, c'est un peu comme annoncer à son ennemi qu'on est prêt à laver la cervelle de ses enfants pour qu'ils le détestent. C'est toujours mieux que l'exterminer à la guerre sainte comme le furent les Cathares ou les Yazidis, mais cela reste assez polarisant.

On va donc provisoirement s'interdire ce genre de procédé rhétorique scabreux. Face à une situation où l'on considère avoir de sérieuses raisons de redouter le jugement des générations futures, il ne reste qu'une seule échappatoire raisonnable : faire valoir que la liberté du point B est le seul genre de désir sur lequel on puisse se sentir de coupable de céder, mais aussi que cette liberté disparaîtrait si absolument tout était permis pour accomplir le point B.

Pour éviter de perdre sa liberté dans la Terreur, un révolutionnaire qui s'envole vers le soleil rouge de l'autonomie prolétarienne doit apprendre à jouir de l'airrance entre les nuages qui protègent ses ailes du soleil en attendant que ce dernier ne se couche, lorsqu'il deviendra libre d'attraper la lune au lasso.

  • Arrêter de mettre tous ses échecs sur le dos des saboteurs,
  • Incendier le paradis et inonder l’enfer,
  • Renoncer à tout jugement définitif, 
  • Résister à la tentation du ressentiment contre les fanatiques,
  • Anticiper les objections de plusieurs tendances d'historiens futures,
  • Ne pas chercher à plaire à tout le monde,
  • Construire son devoir avant de tout savoir et de façon autonome
  • Exécuter son devoir et en assumer la responsabilité.

Par l'imagination nous abandonnons
le cours ordinaire des choses.
Percevoir et imaginer sont aussi
antithétiques que présence et absence.
Imaginer c'est s'absenter,
c'est s'élancer vers une vie nouvelle.

Gaston Bachelard, in L’air et les songes : essai sur l’imagination du mouvement (1943).

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Publié dans #Un RAFU de malade

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Publié le 18 Août 2026

Décryptopoétisation

Résister, c’est étymologiquement se tenir debout contre. Mais cela ne nous avance pas beaucoup. 

  • À l’origine, c’est une affaire chrétienne qui consiste à résister aux tentations diaboliques, employée ensuite à la science appliquée de la durabilité des pièces mécaniques, ouvrages d’art, et autres objets utilitaires face à la tension pouvant provoquer une rupture.
  • Ensuite, c’est un droit de résistance à l’oppression dans l'article 2 de la DDHC de 1789.
  • Au début du XIXe siècle, l’unité de résistance électrique dans le système métrique international devient le « ohm » de symbole Ω à prononcer « oméga » — et on sait que le genre humain aime se flatter d’être capable de résister au foudroiement, et plus généralement aux caprices des dieux.
  • Ça se politise avec le nom d’un parti réunissant les orléanistes conservateurs entre 1831 et 1835 sous la Monarchie de juillet, lequel se réclamait « de la Résistance » au nom de son opposition de naguère à la Restauration légitimiste, mais surtout aux Républicains qu’il réprimait allègrement, et on se souviendra qu’il envoya l’armée contre les canuts lyonnais. C’était donc évidemment le genre de résistance imbécile que l’on espérait surmonter, de même qu'encore aujourd'hui, celle de notre Cinquième république qui nous monarchie elle aussi sur la gueule depuis 1958.
  • Mais le terme de résistance finira par devenir universellement héroïque à la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’action clandestine menée en France et en Europe contre les armées allemandes et italiennes d'occupation cristallisa l’espérance de salut du genre humain. Dans le discours du 18 juin 1940 de de Gaulle, la résistance est une flamme, et elle ne doit pas s’éteindre
  • À noter: le verbe « résister » doit toujours se conjuguer au présent, selon l'autorité grammaticale de la résistante Lucie Aubrac. Et Nelson Mandela trouvait même que résister était plus facile que d'avoir une « démarche active pour aider à résoudre les problèmes du pays ».
  • Au sens strict, il y a aussi eu des résistances antisoviétiques ; mais il faudra attendre la chute de l’URSS pour qu’on en parle sérieusement — quand le chat n’est pas là, les souris dansent...
  • On associe volontiers la résistance à une légitime défense contre un ennemi qui a déclenché les hostilités, même si dans les faits certains opprimés se croient autorisés à trahir le droit de la guerre, au point que passé un certain seuil critique de violence contre des civils, l’usage du terme de « terrorisme » rivalise avec celui de « résistance » pour qualifier le même mouvement.
  • Le terrorisme, c’est autre chose. L’étymologie est transparente, c’est l’émotion ressentie face à un péril imminent. Par suite, on s’en servit pour désigner un individu dangereux qui sème la peur, comme lorsqu’on dit d’un harceleur de cour de récréation qu’il est une « petite terreur ».
  • Ce sous la plume de Montesquieu dans L’esprit des lois (1748) que le terme de terreur désigne le principe gouvernemental de tous les régimes despotiques.
  • Ce mot est à l'ordre du jour pendant la période jacobine entre 1793 et 1794, pour désigner une politique d'intimidation généralisée contre les civils suspectés d'ourdir la restauration de la royauté. Le Girondin Pierre Victurnien Vergniaud l'annonça clairement : « La Terreur et l'Épouvante sont souvent sorties, au nom du despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y entrent aujourd'hui, au nom de la loi. » Cet enthousiasme ne le sauvera pas de la guillotine.
  • Puis c’est en 1794 que le terme est affublée du suffixe « isme » qui en fait une doctrine absolue et dogmatique dans la bouche de ceux qui rejettent la Terreur systématique jacobine.
  • Ensuite, le terme « terrorisme » ne se diffuse dans la presse massivement qu’à partir de l’attentat de la rue Saint-Nicaise contre Napoléon Bonaparte en 1800, manquant sa cible, mais tuant 22 personnes et en blessant une centaine. C’était le prototype de l’attentat à la voiture piégée, mais dans une carriole. Ce mot commence alors à désigner les ennemis du bonapartisme.
  • D’une doctrine dénoncée des jacobins, le terrorisme est devenu l’ensemble des violences qu'une organisation politique exécute dans le but de désorganiser le reste de la société existante et d'influencer ses décisions collectives, en particulier lorsque la cible est civile ou non-combattante — et par extension, c'est une façon de qualifier tous ceux qui sont intolérants et intimidants avec nous lorsqu'il est question d'un terrorisme intellectuel.
  • Donc en fait la résistance, c'est le courage d'employer la force pour mettre fin à la violence, et le terrorisme, c'est la stupidité d'accepter une violence qui n'est pas vraiment nécessaire.
Savoir plaider n'importe où

La principale confusion à éclaircir lorsqu'on discute de la définition par description d'une violence que l'on juge dans l'Histoire, c'est que toute résistance active employant la force est terroriste du point de vue des partisans de la société qu’elle cherche à désorganiser.

On serait alors tenté de considérer que résistant ou terrorisme,  tout n'est que question de point de vue, tant que ce qui sera juste pour les uns sera injuste pour les autres. Comme on le dit souvent,

Le terrorisme est la guerre des pauvres,
la guerre est le terrorisme des riches.

Peter Ustinov

ALORS OUI, MAIS EN FAIT NON : 

Un résistant doit être capable de résister à l'interrogatoire de n'importe quel ennemi, et s'il réclame d'être traité justement par l'ennemi sans réclamer que son ennemi soit traité justement d'une manière ou d'une autre, il va se faire des ennemis inutilement. Pour se faire beaucoup d'amis lorsqu'on résiste, il faut connaître certains invariants de la résistance :

Tout le monde ou presque se sens défié dans sa chair par certaines abominations commises contre des enfants, même lorsqu'ils ont commis ou vont commettre des crimes, parce qu'on est censé savoir qu'ils ne savent pas toujours ce qu'ils font ; mais quasiment personne ne critique l'assassinat du génocidaire Talaat Pacha par l'Arménien Soghomon Tehliriann en 1921, parce que certains crimes creusent si profond dans l'abîme de la perdition que la mise à mort du responsable, pour peu qu'elle ne soit pas particulièrement cruelle, indiffère la plupart des non-concernés.

Ce blog aura pour notamment pour fonction de diffuser des considérations sur le niveau d'universalité des résistances de notre début de millénaire agité.

Qui est terroriste ? Qui est résistant ?

Qui sera élu, ou bien ne le sera pas ? Qui n'aura pas l'estime, ou bien l'aura ?

Celles-ci sont questions de première importance pour la révolution.

Pour nous donner une idée de la solution, je recourrai au Philosophie Magazine hors-série n°69 de printemps 2026 sur les « Philosophes résistants », et en particulier au quatrième chapitre consacré à la question « Peut-on résister sans violence ? » (SPOILER ALERT : ni non-violence ni guerre totale).

Oui, j'aimeu le canon, est-ceu la faute à Fanon ?

Le premier article questionne Franz Fanon (1925-1961), le psychiatre anticolonial légendaire.

Après avoir été déçu de la résistance française, laquelle malgré sa gloire antinazie offensa Fanon de son racisme de plus basse intensité, il décida d’étudier la transmission intergénérationnelle du traumatisme et de dénoncer les effets psychologiques des structures coloniales sur les complexes d’infériorité et supériorité des colonisés et colonisateurs, qui ne se résolvent que dans la lutte pour la cohérence des droits-de-l’homme, jusque-là réservés à une race de seigneurs.

Après sa mutation dans un hôpital d’Algérie coloniale, il adapte sa méthode au contexte culturel local malgré la méfiance de ses confrères, au moment où s’embrase la guerre d’indépendance. Fanon offre ses services de psychiatre aux maquisards du FLN, entre autres contributions au-delà de l’assistance médicale, notamment lorsqu’il suggère à ses camarades de lutter contre l’infériorisation de la culture dominée en refusant de la laisser se « momifier » et en stimulant les sciences et les arts.

Un moment assez déroutant de son parcours intellectuel, c’est L’An V de la révolution algérienne (1958), où l’urgence de la guerre totale déchaînée par les impérialistes atteint un tel niveau que la lutte armée devient une thérapie de désaliénation psychique face à l’hypocrisie de tous ceux qui espère la pureté de la guerre de libération nationale face à un ennemi qui se croit tout permis — mais Fanon ne se prive pas d’y rappeler certaines autolimitations de la violence par le FLN.

Avec sa notoriété internationale croissante, Fanon est victime de plusieurs tentatives d’assassinat, mais continue d’œuvrer à la solidarité panafricaine, même s’il désespère du remplacement de l’ancienne bourgeoisie coloniale par une nouvelle bourgeoise indigène. C’est alors qu’il rencontre Jean-Paul Sartre, qui accepte de préfacer son dernier livre, Les damnés de la terre (1961). Le propos atteint une violence paroxystique, même si c’est Sartre qui dépasse les bornes en présentant la mise à mort du colon comme la première étape de la révolte et la condition sine qua non de la libération du colonisé. Mais après cette préface outrancière, le propos de Fanon est plus nuancé : il présente la diabolisation du colonisateur comme une étape transitoire à dépasser pour connaître la liberté véritable, laquelle ne peut pas exister dans une culture manichéenne.

C’est là qu’il meurt à 36 ans d’une leucémie dans un hôpital étasunien, sans avoir vécu assez pour assister à l’indépendance de l’Algérie, ni aux résultats momifiées et manichéennes de cette même indépendance — sans parler de la Décennie noire, qui lui aurait certainement brisé le cœur.

La malaisance du panache

J’ai un rapport particulier avec Fanon, par ma parentèle et ma condition psychiatrique : j’ai du Pieds-noirs dans mon arbre généalogique paterne, du genre à se complaire dans la délectation morose du ressentiment envers ceux qui les ont privés de leur paradis perdu, et j’ai souffert dans ma chair de la terreur paranoïaque de me croire opprimé alors que je ne l’étais pas.

De cette conjonction particulière, j’ai une certaine hainamoration de celui qui surpassait les caricatures de ceux qui plombaient l'ambiance de mes réunion de famille.

C'est le Mozart de la lutte anticoloniale. Sa pensée est le bouquet final de l’universalisme dans la pensée anticoloniale, à une époque où le quartier latin était la capitale du tiers-monde, pour le meilleur et pour le pire, de sorte que j’interprète sa mort prématurée comme une tragédie, tant on aurait voulu qu’il contribue jusqu’au premier siècle de son âge à répandre la modernité alternative qu’il espérait pour le continent africain, afin que ce dernier connaisse la fortune de la Chine. C’est au nom de l’accomplissement réel de la promesse de 1793 qu’il voulait libérer l’Algérie non seulement du joug colonial, mais aussi de ses propres traditions oppressantes — en ce sens, il n’a pas rien à voir avec l’antimodernisme de l’islam politique. Il n’avait aucune indulgence pour les colonisateurs, et pourtant il s’abstenait de capitaliser sur leur culpabilité narcissique. Dans son premier livre Peau noir, masques blancs (1952), il se moquait de quiconque s’attacherait à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue, et de quiconque voudrait culpabiliser les blancs pour les crimes de leurs ancêtres.

Dans la mine ou dans la mature, cet homme ne pensait qu’au futur, et je l’admire d’autant plus que notre époque n’a jamais été à la hauteur des rêves qu’il emporta dans sa tombe.

En revanche, ma condition psychiatrique trouve que sa pathologisation des phénomènes idéologiques est malaisante au possible. Au début il avait raison d’enrichir ses analyses avec ses compétences sur le caractère traumatogène des structures coloniales, mais avec le temps il s’est mis à considérer que les idéologies coloniales relèvent de la maladie mentale et que le combat est une thérapie.

Je crois que c'est une très mauvaise idée, parce que j'ai déjà eu le discernement altéré, voir aboli. Et je peux vous garantir que même lorsqu'on ne sait pas ce qu'on fait, on fait quand même ce qu'on sait. Et je suis responsable de ce que je sais. J'ai cru que la police de la pensée voulait me tuer pour avoir des crimes en pensée. Et donc lorsque j'étudie un éclair de rage, j'essaie toujours d'estimer ce que l'accusé pouvait savoir et ce qu'il ne pouvait pas savoir.

Logomachie n°3 : Résistance, terrorisme, ou bien... ?

Pour savoir comment qualifier qui, pourquoi et comment, et donc imaginer une solution à ce casse-tête, nous allons devoir creuser le reste de ce hors-série de Philosophie Magazine, qui s’attache à exposer les opinions de deux penseurs disputant par interviews interposées :

  • le philosophe décolonial Norman Ajari, connaisseur de Fanon et amateur des Blacks Panthers,
  • et le sociologue fils de résistant communiste Gérard Rabinovitch.

À vos marques, prêts... disputez !

Ajari explicite le terrorisme à sa manière comme l’acte de propager un sentiment d’insécurité profond chez l’ennemi, et la résistance comme toute forme d’action illégale contre un ennemi. Avec ses deux définitions, il peut conclure que certaines formes de terrorisme sont des résistances, et qu’un État n’est pas en position de résister, même s’il est en position de pratiquer du terrorisme. La question qui se pose alors pour la résistance n’est pas l’illégitimité de la méthode, mais l’illégitimité de la cible. Pour Fanon, face à des structures traumatogènes, la pulsion de mort ne peut pas être refoulée éternellement, mais elle peut être canalisée dans des opérations dont on aura mesuré les conséquences.

Et donc quoique selon cette définition les attaques du 7 octobre fussent évidemment terroristes, elles sont aussi des actes de résistance contre le terrorisme d’État israélien. Dans un tel contexte, il n’est pas possible de sérieusement critiquer le Hamas en acceptant le récit du fait colonial israélien comme acté et incontestable, il faut forcément prendre acte de l’attachement d’un peuple colonisé à sa Terre, puis regarder les intérêts des opprimés des deux camps et les articuler au nom de l’internationalisme.

L’argumentation d’Ajari est séduisante, mais rien n’y garantit que le logiciel idéologique du Hamas soit capable d’une telle solidarité en dehors de la communauté des croyants de l’Islam. Et c’est aussi difficile à suivre : sa définition du terrorisme le légitime puisqu’il se soustrait à la question du ciblage des attaques, ce qui ne poserait pas de problème si sa définition de la résistance n’englobait pas la totalité des actions illégales perpétrées contre un occupant. Sa tolérance envers le terrorisme a pour prix une dévaluation du mot résistance. Au surplus, en acceptant d’abréger les attaques du 7 octobre dans le terme de terrorisme, il s’expose au risque de concéder aux sionistes qu’ils terrorisent des terroristes, ce que les sionistes pourraient revendiquer. Pour éviter cet écueil, il doit supposer d’emblée que le colon est responsable des pires actes du colonisé, mais sans surprise l’inverse n’est pas vrai. Donc concrètement le colonisé a le droit de pratiquer la loi du talion, mais pas le colonisateur. Donc le paradoxe reste inargumenté, et le lecteur reste sur sa faim

Mais Rabinovitch est-il parvenu à une solution ? En 2014, il condamnait fermement la confusion lexicale entre la résistance et le terrorisme. Qu’une résistance civile puisse décider de s’armer face à l’effondrement de toute civilité de la part de l’ennemi, c’est là une évidence qu’il nuance en ajoutant que la lutte armée contre le nazisme n’autorisait pas tout, parce qu’un enjeu psychologique majeur était de sauver les apparences de l’humanité avec une retenue impérative pour épargner certaines cibles.

Il refuse d’admettre que la résistance et le terrorisme ne soient que des questions de point de vue, et conteste donc la possibilité de revendiquer tel quel les gloires et les infâmies les plus extrêmes de la Seconde Guerre mondiale dans n’importe quelle narration d’une situation de crise. Lorsqu’un nazi-fasciste vous traite de terroriste, il fait référence au climat d’insécurité généralisé en France entre 1793 et 1794 (et sûrement pas à la Semaine sanglante de la Commune de Paris en 1871).

C’est donc précisément le refus de générer ce climat en excluant certaines cibles qui vous permet de réfuter son propos. Et donc chaque cible était âprement débattue. Marek Edelman, le dirigeant bundiste du ghetto de Varsovie, déclara n’avoir jamais attaqué les femmes et les enfants des soldats de la Wehrmacht. C’était un motif de fierté chez tous les survivants. La notion de terrorisme, en revanche, se présente dès le départ de 1793 comme une légitimation de la tyrannie contre les partisans de la tyrannie, et la loi du Talion ne fera jamais autant consensus que la résistance bien calibrée.

Cette légitimation, Rabinovitch la qualifie de « scélérate », et elle est visible dans toutes les idéologies lorsque le tyrannicide déborde vers des dommages collatéraux. Et lorsque la mort de masse se banalise ainsi à cause de l’héroïsation de la violence, nul n’en sort jamais gagnant. Les régimes engendrés par des méthodes terroristes n’ont jamais connu la gloire, à moins de s’autocritiquer à un moment ou un autre. Et si une partie de la gauche occidentale a pu se méprendre sur la situation à Gaza, c’est d’abord parce qu’elle a oublié que la guerre totale est toujours un désastre pour la société qui la pratique, même lorsqu’elle la déchaîne contre ses oppresseurs — quand bien même Fanon, il croyait que le colonisé ne devait pas se complaire dans la diabolisation du colon.

Rabinovitch semble écarter un peu facilement l’hypothèse que certaines oppressions ne puissent pas être abolies par les moyens employés par les Francs-Tireurs Partisans et Main-d’Œuvre Immigrée (FTP-MOI), mais ce n’est pas ce qui impatiente le plus le lecteur attentif. Le problème n’est pas seulement que chaque ennemi expose à des tentations différentes, il est surtout que l’imaginaire n’est pas le même : entre 2007 et 2023, le Hamas s’est emparé d’une hégémonie culturelle qui lui a permis de réprimer toutes les créations humaines hostiles à sa vision intolérante de l’Islam, au point que ses opposants ont pu parler d’une « famine culturelle ». Les sondages du Pew Research Center sur les opinions des sociétés musulmanes ont montré que les Palestiniens ont fini par plébisciter les aspects les plus répressifs de la charia. Tout ce pour quoi les résistants européens se battaient, et en particulier des constitutions qui permettent à l’humanité d’écrire ses propres lois indépendamment de la volonté de Dieu, a été calomnié comme de la modernité satanique. Dans un tel contexte verrouillé, la gauche occidentale ne devrait pas se contenter de nourrir le corps des Gazaouis, elle devrait aussi nourrir leur âme — mais encore faudrait-il pour cela que la gauche occidentale ait assez d’amour-propre pour se croire capable d’offrir quelque chose d’aussi positif aux Gazaouis, et cela est tout sauf certain. 

La logomachie entre Ajari et Rabinovitch n’est pas décevante, mais elle ne donne ni envie de qualifier le Hamas de résistant au sens d’Ajari, ni de terroriste au sens de Rabinovtich. D’une part, Ajari présente le 7 octobre sans mesurer ses conséquences ; d’autre part, Rabinovtich soustrait les attaques du 7 octobre à leur contexte. Ajari sait bien que l’opposition au génocide a été exterminée, et Rabinovitch sait qu’il y a des différences entre le ghetto de Varsovie et Gaza. Mais s’ils sont coincés dans un dialogue de sourd, c’est bien qu’au fond, un être humain ne peut pas prendre certains faits au sérieux avant de les avoir regarder (ou « théorisés », du mot grec qui désigne le regard).

Pourquoi certaines choses montent-elles si lentement au cerveau ?

Dans la langue yoruba parlée dans le sud-ouest du Nigeria, il y a deux termes, « mo » et « gbagbo », sur lesquels les missionnaires occidentaux ont plaqué leur distinction entre « savoir » et « croire » provenant de beaucoup de langues indo-européennes. Mais c’était une erreur de traduction totale, parce qu’on obtenait alors des phrases paradoxales comme « Les Yorubas croient en la religion chrétienne » mais « savent la religion païenne des Orichas ». Le paradoxe cessait dès lors que les missionnaires comprirent que « mo » désigne le savoir de l’avoir expérimenté dans sa propre chair, et « gbagbo » le savoir d’en avoir entendu parler indirectement — et alors tout le monde comprend que les Yorubas parlent des Orichas comme des esprits animistes dont ils ont ressenti la présence, notamment par la possession surnaturelle, et du Christ comme de celui dont tout le monde parle, mais que presque personne n’a jamais rencontré. Or cette distinction est très utile d’un point de vue phénoménologique.

Autrement dit, ceux qui n’ont même pas la curiosité de mieux connaître les choses les plus troublantes dont ils ont entendu parler ne pourront jamais les reconnaître avant de les avoir rencontrées.

La justice, c’est comme la Sainte-Vierge.
Si on ne la voit pas de temps en temps, le doute s’installe.

Michel Audiard, réplique du filme « Pile ou face » (1980)

Par exemple, un jour, j’ai posé la question du droit de la guerre à un activiste antisioniste notoire et respecté dont je tairai le nom, et sa réponse laconique a provoqué en moi un profond désarroi :

« Ouais, c’est vrai, il y a eu des dérapages ».

Ce qui était pour moi une bévue éthico-stratégique majeure n’était pour lui qu’un détail à peine critiquable, certainement parce qu’il ne s’interrogeait pas sérieusement sur les intentions du Hamas et le lien de cause à effet avec les événements qui ont suivi.

Cette absence d’interrogation est certainement un angle mort de sa théorie : si vous supposez dès le départ que le Hamas n’avait qu’une seule intention possible face à un contexte aussi oppressant, alors les conséquences de ses actes n’ont forcément plus d’importance — jusqu’au jour où le crédit que vous apportez à la CPI vous conduira à vous poser certaines questions douloureuses.

J'ai renoncé à importuner ce dissident, le temps de cogiter. Pendant ce temps, à l’entrée de sa conférence, des manifestants sionistes avaient des pancartes où ils dénonçaient le « harcèlement » qu’ils subissaient — mais était-ce un harcèlement « mo » ou « gbagbo » ? Vu qu’on était dans une ville sans insécurité (et très loin de Toulouse ou Paris), je pencherai plutôt pour la seconde option.

Étudier le discours de l’ennemi, ce n’est pas s’empoisonner par du doute, c’est gagner un temps fou : le diable sait exactement ce qui ne va pas avec l’Église, et au milieu de tous ses faux sans répliques que vous parviendrez à réfuter, vous découvrirez dans ce que vous n’arriverez pas à réfuter les secrets généralisés de ce qui doit être réformé pour que votre Église triomphe de ses ennemis.

Le meilleur service qu’un Athénien puisse faire à sa cité, c’est d'aller parler aux Spartiates pour leur demander ce qu’ils pensent d’Athènes — mais attentions aux démagogues qui vont tenter de vous faire boire la cigüe pour avoir été l’avocat du diable, parce qu’ils sont légions.

Ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face.

Pierre Dac

Éclairageusement vôtre n°1 : rencontrer le 7 octobre 2023 en contexte

Partons à la rencontre du 7 octobre, cette incursion massacreuse en territoire infidèle d'occupation.

La gauche française, quoiqu'elle puisse être divisée sur la question du statut juridique à accorder aux partisans du Hamas sur le sol français, est au moins d'accord pour dire qu'elle reconnaît globalement l'autorité de la Cour Pénal Internationale pour châtier les crimes de guerres — cela étant, certains ambassadeurs africains vous dirons que la CPI est d'une justice un peu trop sélective et menace leur souveraineté, ce qui est tout à fait possible, même si cela ne résout pas la question de savoir quelle autre institution mondiale saisir lorsque le droit international est bafoué par un malfaiteur.

Quoiqu'il en soit, puisque toute la gauche française reconnaissait l'autorité de la CPI, il aurait mieux valu que les apologues du Hamas théorisent correctement les implications éthico-stratégiques du 7 octobre. Cela leur aurait épargné de se retrouver piégés face à la quadrature du cercle d'expliquer à la France entière que le Hamas ne peut pas être terroriste conformément aux délires de l'administration sioniste, alors même que ses agressions envers les festivaliers israéliens se sont finalement révélées compatibles avec la notion légale d’extermination, entre autres actes de cruauté divers et variés.

Ce n'est évidemment pas là que tout a débuté, donc je demande à la camaraderie de me croire quand je lui annonce que les faits seront contextualisés. Mais quand même, de quoi on a l'air, après ça ?

Au début, les défenseurs de la cause palestinienne ne voulaient pas s'en douter, parce qu'on pensait qu'il s'agissait d'une simple capture d'otages pour faire cesser certaines agressions sionistes, et donc au pire critiquable. Sauf qu'aujourd'hui, on sait que le mode opératoire était bien plus que critiquable.

Nonobstant sa présomption d'innocence qui nous engage à ne pas vendre la peau de l'ours, le Hamas a pris la précaution d'immortaliser ses exploits par GoPro, donc les images étaient visibles pour tous dès le départ, même si tout le monde n'avait pas la curiosité morbide ni les compétences juridiques pour réaliser de quoi il s'agissait. Même à supposer que le discernement du Hamas fut altéré comme par psychose de masse, je trouve quand même que c'est un savoir-faire pire que pire : ce serait la toute première extermination filmée par ses auteurs. L’extermination étant la médaille d’argent du crime derrière le génocide, elle est encore pire que du terrorisme, vu que dans le langage ordinaire, on conçoit à la nécessité de terroriser un ennemi beaucoup plus facilement que de l'exterminer.

Là, on était vraiment dans merde jusqu'au cou. Ensuite, nous avons découvert à la fin de l'été 2026 que le citoyen Netanyahou aurait été alerté par le président des Émirats Arabes Unis que le Hamas planifiait une « opération majeure ». Ouf, la gauche est sauvée ! Enfin, on a la preuve que tout est la faute des sionistes ! On peut dire merci à la présidence émiratie ! Mais bon, on ne va pas se mentir, le problème n'est pas encore totalement résolu non plus. Si on compte sur un téléphone arabe de dernière minute pour faire oublier les exactions du Hamas, c'est bien qu'on est un peu désespéré parce qu'on est à court d'idée pour déloger le forcené Netanyahou autrement au prochaines élections.

Pour vous dire l'ambiance paranoïaque joyeuse en ce moment en Israël, tout le monde accuse tout le monde d'avoir été courant. Les Israéliens sont de plus en plus tentés par le complotisme, puisque 40% des sondés sont persuadés que le 7 octobre n'aurait pas été possible sans une trahison interne —  et ce taux monte à 63% pour les électeurs de la coalition au pouvoir, qui préfèrent soupçonner la gauche juive et les sous-citoyens arabes d'être l'origine du malheur de la nation. C'est dommage, parce qu'un électeur parano a tendance à mépriser les faits qui pourraient le conduire à préférer une alternance.

Et surtout, ce sophisme qui veut que celui qui aurait pu empêcher un crime mais s'est abstenu de le faire en serait responsable est assez vulgaire. En effet, le Hamas lui aussi aurait pu se retenir de perpétrer son massacre. Donc ce qui change pour Netanyahou ne change rien pour le Hamas.

Et donc.... « Y a-t-il un casuiste dans l'avion » capable de m'expliquer compendieusement comment il est possible d'exterminer sans terroriser, comme si j'étais un ouvrier sous-diplômé ?

Les mots ont des conséquences

Dans la mesure où l'individu suspect d'avoir ourdi cette extermination est mort en février 2025, on pourrait croire que ce genre de bataille sémantique est hors sujet. Pour les apologues du Hamas en France, les choses sont assez simple : le Hamas ne peut pas être qualifié de terroriste, parce que cela le mettrait dans la même catégorie que Al-Qaeda et Daesh — deux entités rêvant d'un califat planétaire, là où le Hamas avait plutôt la modestie de vouloir appliquer sa charia du fleuve à la mer.

On comprend qu'un tel cadeau à la propagande sioniste serait dur à avaler, mais attendez un peu : lorsqu'un État souverain ajoute une entité à celles qu'il reconnait comme terroristes, cela entraîne des conséquences administratives sur tous les individus qui commercent avec cette entité dans la juridiction de cet État : leurs avoirs bancaires sont gelables, ils peuvent devenir persona non grata à la frontière, et il devient facile de leur faire subir une enquête intrusive. Et surtout, tous les sympathisants d'une cause qualifiée de terroriste voient leur liberté d'expression affectée si jamais ils étaient soupçonnés d'« apologie du terrorisme ». Donc les mots ont des conséquences.

La France Insoumise ayant une chance d’arriver au pouvoir au élections présidentielles de 2027, la question de savoir quel sort elle réserverait aux partisans du Hamas sur le sol français va forcément faire pourrir le débat, parce que toutes les gauches ayant salué la résistance du Hamas le 8 octobre (comme le Nouveau Parti Anticapitaliste [NPA], le Parti des Indigènes de la République [PIR], ou l’Union Juive Française pour la Paix [UJFP]) vont être bombardées d’accusations d’antisémitisme à cause du souvenir terroriste traumatique de la GoPro de Mohammed Merah en 2012 et des jeunes gens qui festoyaient au Bataclan en 2015. Donc le mode opératoire du Hamas avait toutes les caractéristiques requises pour polariser l'opinion française. Mais ça aurait pu être pire : si Israël ne s'était pas engagé dans un marathon sur les sentiers de l'infâmie, et/ou si Emmanuel Macron avait pris des mesures de rétorsion substantielles, alors la gauche française aurait été baisée au dernier degré.

Cette vulnérabilité aux aléas de l'Histoire dérive de bien des facteurs, mais je soupçonne que l’un d’entre eux est la supposition d’un discernement altéré de tout sujet colonisé traumatisé par la violence, rendant le Hamas en parti irresponsable de ses actes pour les connaisseurs de Fanon.

De fait, il y a forcément quelque chose de traumatogène dans le blocus cruel subi par la bande de Gaza depuis 2007 et à l’occasion des cinq opérations militaires israéliennes déroulées sur son sol jusqu’à 2023. Mais le rapport entre le traumatisme vécu et le désir de traumatiser autrui se situe ailleurs, tant on sait que Nelson Mandela, Abdullah Öcalan et Pepe Mujica se sont abstenus de faire subir aux autres ce qu’ils avaient subi. Même en admettant que cette force d’âme soit peu commune, le Hamas lui-même n’avait pas l’air de considérer que le droit de la guerre était de la moraline ethnocentrée lorsqu’il réclama en 2014 l’adhésion des Palestiniens à la CPI pour y poursuivre Israël.

Au surplus, les attaques du 7 octobre étaient-elles bien conformes à la charia ? J’ai eu la faiblesse de poser la question à Mistral AI, et il semble bien que non, sources sacrées à l’appui, de sorte que les fatwas égyptiennes et saoudiennes qui font autorité étaient plus sévères que la gauche occidentale — les rares interprétations favorables au Hamas transforment ces festivaliers en militaires vu leur service militaire, mais même là la CPI a pu constater qu'ils ne combattaient pas, et cela ne résout pas la question de la cruauté du mode opératoire, ni du profil idéologique des cibles, en théorie les plus favorables à la cause palestinienne au sein de la société israélienne.

La seule stratégie de défense possible pour le Hamas, c'est qu'ils auraient voulu prendre des otages pour échanger des militaires non-combattants contre des prisonniers politiques en territoire israélien, et que ça aurait mal tourné. Mais il y a un problème : qui croira qu'il soit possible d'exterminer par accident ? Il y a eu 1221 morts pour 250 otages, un rapport de 5 contre 1.

Pour en arriver là, il fallait forcément des intentions très particulières.

Un lampiste a dû demander : « Et on fait quoi des autres après qu'on a fait le plein ? »

Et le Big Boss a dû répondre : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».

Cette décision du commandant en chef de l'aile militaire du Hamas était lâche et stupide : attaquer des non-combattants c'est déjà lâche, mais en plus cela sabordait la négociation pour la libération des otages capturés pendant l'opération, ce qui est contreproductif et donc stupide.

C'est difficile de catégoriser cette atrocité dans l'éthique des vérités d'Alain Badiou, parce qu'après un examen rigoureux, on a beaucoup de mal à discerner la vérité défendue par ce passage à l'acte. Même la charia la plus moyenâgeuse ne recommande en aucun cas ce genre de chose, elle ne fait que le permettre. Donc les agresseurs ne croyaient même pas que Dieu les récompenserait pour ce massacre. Lorsqu'on massacre sans rien attendre en retour, à part une surenchère de l'ennemi, c'est qu'au fond l'ennemi devient à ce point méprisable qu'on estime que la guerre avec lui sera éternelle ou durera jusqu'à sa soumission totale. Depuis le temps que dure ce conflit, c'est une impression banale, même au-delà de la Palestine. Mais subir une guerre éternelle, ce n'est pas la même chose que la demander. Tant qu'on la subit, on garde le statut d'opprimé. Mais dès qu'on la demande, on devient complice de sa propre oppression. Ce double mépris pour l'autre et pour soi-même, qui mettait en danger tout ce qu'il y avait de véridique dans la résistance gazaouie, c'est à la fois un simulacre et un désastre, puisque les infidèles sont jugés incapables d'atteindre la vérité, et en plus les fidèles se croient invulnérables alors qu'ils ne le sont pas. Pour qualifier ce genre de combinaison, il faudrait un autre mot. Le premier qui me vienne à l'esprit, c'est « prévarication ». J'ai vérifié et l'étymologie est correcte, parce que ça vient du latin classique « intelligence avec la partie adverse ».

Aux vues des causes d’hostilité des Palestiniens envers Israël, il est hors de question de leur demander d’être aussi purs que Nelson Mandela. Mais puisque le Hamas n'a exprimé aucune contrition, même imparfaite, au bilan des exactions pour le moins fâcheuses du 7 octobre, grâce auxquelles il estime avoir obtenu la reconnaissance de la Palestine par plusieurs États occidentaux, le dilemme de leur statut juridique va sérieusement plomber l’ambiance de la prochaine présidentielle française de 2027.

Maintenant que j'ai analysé l'État de la situation, il va falloir répondre concrètement à la question :

 

Que faire ?

 

Après ce qui s'est passé, les sionistes traiteront le Hamas de terroriste pendant mil ans. Mais ça, on s'en fout, parce que c'est la peste qui se moque du choléra. Pour ce qui concerne la France, nous n'avons collectivement aucune autorité morale sur le moindre mouvement anticolonial, du fait de notre passif algérien. En revanche, parmi ceux qui sont prêts à solder ce passif, il y en a peu qui vont au-delà de la simple critique verbale des exactions du Hamas. À l'intérieur de la France Insoumise, il y avait dès le départ une majorité qui refusait d'employer le mot « résistance », nonobstant quelques frondeurs fanoniens téméraires çà et là, comme celle qui rendit hommage à tel leader du Hamas mis à mort en aout 2024. En effet, employer le mot « résistance » pour le Hamas est interdit par la loi française en vertu de la lutte contre l'apologie du terrorisme requise par les défenseurs de la mémoire des résistants français, et donc si la FI arrivait au pouvoir et retirait le Hamas de la liste française des entités terroristes, en principe n'importe qui pourrait cyberglorifier des criminels de guerre sans risquer grand-chose à part un torrent de merde verbal de derrière les fagots. La situation actuelle de « ni-ni » ni résistant ni terroriste de la FI est donc instable : ça ne devrait pas tenir debout, parce que la FI n'a divulgué aucun plan clair et net pour compenser toutes les conséquences critiquables du non-terrorisme Hamas — mais ça tient quand même debout bon an mal an, tant que les sionistes feront tout ce qu'il faut pour ne pas mériter ce cadeau, et qu'aucune autre candidature sérieuse à la présidentielle ne proposera de mesures de rétorsion sérieuses contre Israël.

Mais bon, ne serait-il pas indiqué de qualifier le statut juridique du non-terroriste avec lequel on se doit de refuser tout commerce tant qu'il n'a pas fait acte de contrition ?

Pour nous soustraire à ce faux dilemme, je propose d’étendre notre palette linguistique au-delà de cette dichotomie débile entre « résistance » et « terrorisme ». Je m’apprête à proposer ce que j’appellerai désormais un « éclairage », c’est-à-dire une définition par description d’un événement historique qui relève d’un « éclair de rage ». Je vais abréger le 7 octobre dans une catégorie éthico-stratégique créée exprès pour l’occasion, et réutilisable pour tout nouvel éclairage dans l’avenir — cette série d’article s’intitule « Éclairageusement vôtre ». Aucun de ces éclairages n’aura la prétention d’un jugement dernier définitif, elles seront valables « pour l’éternité ou jusqu’à nouvel ordre » (PLÉOJÀNO — c'est-à-dire l'acronyme que j'utiliserai pour rendre l'éclairage impossible à révoquer sans un cygne noir, soit la découverte d'un indice inattendu qui change rétroactivement la nature de son éclair de rage).

D’abord, je dresse la liste des réactions possibles de l’ennemi selon chaque type :
1.    Les actes requis — on s’expose à un châtiment si on ne le fait pas. 
2.    Les actes valorisés — on espère sauver la négociation si on le fait.
3.    Les actes indifférents — on espère qu’il ne se passe rien si on le fait.
4.    Les actes critiquables — on risque de saborder la négociation si on le fait.
5.    Les actes de défi — on s’expose à un châtiment si on le fait.

 

Ce sont des catégories éthico-stratégiques au sens où l'acte commis est à défendre à la tribune des Nations Unies et où elles relèvent de la dialectique du maître et de l'esclave.

Rappel des faits

À l’origine, il y avait un festival de musique israélien où des civils et militaires non-combattants dansaient non loin de la frontière gazaouie pendant un accord de cessez-le-feu. On ne peut décemment pas qualifier cette danse de défi, parce que danser ne mérite pas un châtiment ; en revanche, on ne peut pas qualifier d’indifférent ce déploiement de luxe au milieu de nulle part, vu les décennies de privations endurées par les Gazaouis — espérer qu’il ne se passe rien était d’une naïveté confondante.

Donc on dira que ce festival était « critiquable » parce qu'il risquait de provoquer une réaction du Hamas indépendamment de la légalité de cette réaction, et le préfet qui l’a autorisé (ou l’équivalent de notre préfet dans l’administration sioniste), était un imbécile imprévoyant à limoger manu militari.

Pour ce qui concerne la réaction du Hamas, le mot « défi » peut sembler euphémique, mais d’une part rien ne garantit que les termes d’un défi soient raisonnables, et d’autre part sa lexicographie est adéquate : dans tous les dictionnaires à ma disposition, c’est une « provocation au combat », voire un casus belli. Je ne pouvais pas me contenter du mot « provocation » tout seul, parce que les associations d’idée auraient pu être bien plus foireuses. Donc l’extermination du 7 octobre et la surextermination subséquente sont effectivement des « défis », au sens le plus déprimant du terme, lancés à tout le genre humain ; mais il va falloir lui accoler un adjectif parmi une liste de tous les défis possibles

  • La résistance — j’entends par là une organisation combattante dont les cibles épargnent totalement les civils, comme celle de Marek Edelman du ghetto de Varsovie.
  • La scélératerie — j’entends par là une résistance démesurée contre des combattants, ou des exécutions sommaires de militaires ou paramilitaires non-combattants, ou une attaque dont les dommages collatéraux parmi les civils ou non-combattants sont assez importants.
  • Le terrorisme — en droit interne, c'est généralement une agression spécifiquement orienté contre des civils dans le but d’impressionner une population et/ou d’influencer la politique d’un État ciblé — la question de savoir si des militaires ou paramilitaires non-combattants doivent être inclus ou pas est inextricable, et donc j’ai dû ajouter la catégorie fourre-tout précédente de scélératesse.
  • L’abomination — j’entends par là des infractions au droit de la guerre relevant de la destruction physique ou psychique irréversible qui sont une fin en soi et un moyen de pousser l’ennemi à une escalade exploitable — un manœuvre qui ne relève pas de l'intimidation mais de l'enragement.
  • La perfidie — j'entends par là inverse de l'abomination, soit un acte de ruse illégal qui consiste à ensevelir des secrets d'État, falsifier des preuves, et entreprendre la destruction physique et psychique des enquêteurs, pour faire obstacle au travail de justice et de mémoire, comme lorsqu'un journaliste est assassiné ou lorsqu'un système éducatif est quasiment anéanti.
Prendre acte de l'échec de l'universel

Donc voilà : il faut savoir qu’en 2004, l’ONU a voulu établir une définition globale du terrorisme, mais a échoué à cause de l’usine à gaz irrésoluble du statut des militaires et paramilitaires non-combattants. C’est comme le dilemme de l'œuf ou la poule : certains considèrent que l’architecte est architecte seulement pendant qu’il construit sa maison, et d’autres considèrent que l’architecte reste architecte même lorsqu’il ne construit pas de maison. À cause de ce pinaillage métaphysique, le Hamas ne sera jamais considéré universellement comme terroriste — et prenant acte de cet échec de l'universel, il faut inventer un troisième terme pour les militaires non-combattants, et j’ai choisi « scélérat ».

La coïncidence de son apparition dans la causerie de Rabinovitch ne pouvait que m'encourager.

Ce n’est pas de la casuistique à bon marché pour absoudre le Hamas de ses responsabilités, vu que le mot « scélérat » a une lexicographie correcte : il a l’étymologie de la profanation et de l’attentat à l’époque de l’empire romain ; un marin ne reproche pas à la mer lui résister, mais il craint les vagues scélérates ; et dans tous les dictionnaires à ma disposition, c’est une insulte littéraire ou vieillie qui désigne depuis le XVIe siècle à la fois le criminel et celui qui est capable d’être un criminel — mais surtout, lorsqu’il sert d’adjectif pour un substantif autorisé par la loi, il traduit des intentions fourbes.

L’usage moderne le plus ancien que j’ai trouvé date de 1515, c’est le chapitre VIII du Prince de Nicolas Machiavel, qui semble ressusciter ce terme après une longue disparition. Même si Machiavel pâtit d’une réputation sulfureuse pour avoir déclaré que la fin justifie les moyens, il ne manque pas d’ôter toute gloire aux princes les plus scélérats, en particulier les tyrans siciliens de l’époque classique comme Agathocle de Syracuse. Ceux d’entre eux qui s’emparent du pouvoir par la Terreur ont intérêt à l’accomplir d’un seul coup, pour ne pas terroriser leur peuple assez longtemps pour qu’il se révolte, et pour terroriser les ennemis de ce peuple — et on pardonne beaucoup de choses à un scélérat lorsqu’on le souffre pour éviter un autre scélérat encore pire. Le mot est massivement employé au début du XIXe siècle, et Victor Hugo s'en servait pour critiquer les assassinats politiques de Bonaparte de défi envers les royalistes. En France, le mot s’est chargé d’une couche historique supplémentaire à la fin du XIXe siècle. Dans sa tribune J’accuse (1898), Émile Zola dénonce l’enquête « scélérate » de l’affaire Dreyfus comme une enquête « de la plus monstrueuse partialité ». Lorsqu’il emploie ce mot, il ne peut pas ne pas penser aux « lois scélérates » contre les anarchistes des années précédentes, qui visaient clairement à terroriser le terrorisme, au prix de dommages collatéraux chez les anarchistes non-violents — il y avait donc clairement le sous-entendu d’un châtiment collectif démesuré et attentatoire à la judéité du colonel Dreyfus, même si celui du Hamas fut beaucoup plus grave. Ce terme « scélérat » désignant à la fois les barbouzeries contre des ennemis non-combattants et les bavures impardonnables qui vont avec, il me semble nécessaire pour désigner le Hamas lorsqu’on ne consent pas à le qualifier de terroriste ou de résistant, selon une tradition sémantique qui remonte à la Renaissance.

Nous pouvons d'ors et déjà prévoir des néologisations pour stipuler certaines nuances :

  • Par scélératisme, je désignerai les actes scélérats en tant que requis par une idéologie.
  • Scélhéroïsation — l'attitude de celui qui valorise publiquement les actes scélérats.
  • Scélératocratie — la gouvernance d'un état fondé sur le scélératisme et la scélhéroïsation.
  • Scélératesse — un acte scélérat exécuté si délicatement qu'il est juste critiquable.
  • Scélératerie — un acte scélérat si arrogant et brutal qu'il défie presque tous ceux qui y assistent.
  • Semiscélérat — un coupable de représailles illégitimes bien moins scélérates que l'ennemi
  • Archiscélérat — un coupable de représailles illégitimes bien plus scélérates que l'ennemi.
  • Scélératage — un acte scélérat contreproductif.
  • Scélératistique — un arrêté de casuistique légitimant (ou non) un acte scélérat.
  • Scélérattitude — un comportement suspect de préparation d'un acte scélérat.
  • Scélératogène — une structure collective qui génère beaucoup d'actes scélérats individuels.
  • Déscélératisation — la réforme ou révolution qui adoucit une structure scélératogène.
  • Scéléradicalisation — la réforme ou révolution qui endurcit une structure scélératogène.
  • Scélératicide — l'autojustice d'enfreindre la loi en assassinant un scélérat.
  • Scélérotomanie — la poursuite d'une femme de ses assiduités de façon ultratoxique.
  • Scélérabat-joie — la propagation d'un discours défaitiste de trahison et/ou de simulacre.
  • Scéléructation — un lapsus verbal scélérat.
  • Scélératuration — le fait d'être saturé par une série interminable d'actes scélérats.
Et donc quelle différence ça fait ?

Si vous avez suivi mon raisonnement, vous serez d'accord avec moi sur les trois points suivants :

  • Lorsqu'une autorité légitime a commis une scélératerie, nous critiquons sa scélhéroïsation, mais sans aller jusque la défier, et nous défions formellement tout appel à l'archiscélératerie.
  • Nous valorisons aussi de boycotter cette autorité provisoirement en attendant sa déscélératisation, mais nous ne critiquerons jamais ceux qui interviendront pour la sauver d'un archiscélérat.
  • Et si la scélératerie ou archiscélératerie d'une autorité est assez abominable ou perfide, alors nous dirons désormais que son boycott est requérable et que sa scélhéroïsation peut être défiée.

 

Oui je sais c'est compliqué d'en faire une loi, mais c'est toujours mieux que le « ni-ni » du Raymond Poulidor des présidentielles françaises et de ceux qui le prennent pour un sauveur suprême.

J’ajoute que l’usage des GoPro, non pour se surveiller soi-même, mais pour immortaliser des actes de sadisme et que les sionistes les conservent aussi longtemps que depuis qu’ils se lamentent sur le Mur occidental décrépit, ajoute une couche de démesure au 7 octobre, et donc on considérera que ces attaques défiaient tout le peuple israélien, y compris ses tendances pacifistes. On les qualifiera de : 

Raid de capture exterministe scélérat et abominable — PLÉOJÀNO

Je rappelle que la présomption d'innocence ne s'applique pas aux morts, et qu'il y avait en quelque sorte « flagrant délit » mathématiquement parlant : 80% du festival n'a pas survécu.

Quant aux représailles, on relève une rhétorique exterministe documentée de la part des autorités sionistes, l'utilisation de la famine comme arme de guerre, et des bombardements aériens intensifs. Dans la mesure où les femmes et les enfants sont surreprésentés parmi les victimes (70% des morts jusqu'à avril 2024, et les femmes gazaouies combattent très peu) alors qu'ils étaient sous-représentés le 7 octobre (37 enfants sur plus de 1200 morts, le reste étant des militaires non-combattants), on peut dire que le 7 octobre était scélérat et que les représailles d'Israël étaient terroristes.

Cela étant, nous ne pouvons pas être certain à 100% que la condamnation pour génocide va tomber, parce que le nombre de morts (60 000 début 2025) et de déplacés (100 000 début 2025) en pourcentage de la population totale restait en deçà de 10% après quinze mois de guerre — mais ça pourrait être bien pire vu le nombre incalculable de morts sous les décombres et de victimes indirectes, et de toute façon la condamnation reste vraisemblable pour tous les critères non-quantitatifs du génocide. Cela étant, Israël a le pouvoir de faire cesser la famine et les bombardements n'importe quand, il suffit d'une alternance aux prochaines élections, et l'accusation de génocide pourrait alors être abaissée en une « simple » extermination. Reste à savoir s'il reste assez de jugeotte au Israéliens pour sortir de ce simulacre vétérotestamentaire. On en saura plus le 27 octobre 2026.

Quoiqu'il en soit, cela reste mathématiquement au moins dix fois pire que l'extermination du 7 octobre pour une population totale inférieure — donc on s'accordera sur « surextermination », définie comme « surenchère en extermination ». Et c'est d'autant plus coupable qu'Israël pouvait se contenter d'un blocus total le temps que les Gazaouis puissent se débarrasser du Hamas. J'avais envie d'inventer ce mot un peu ridicule parce que je n'y connais pas grand-chose en droit international, et je vois bien que le choix du terme « génocide » repose presque intégralement sur des critères qualitatifs. Mais pour ce genre d'atrocité, on peut aussi inventer un autre terme.

On va donc appeler ce défi lancé au peuple gazaoui et à ses forces de libération :

Siège d'attrition de génotorture terroriste et perfide — PLÉOJÀNO

Cela est précisément le sophisme des sionistes : ils rejettent l'accusation de génocide en se focalisant sur des critères purement quantitatifs, ignorant toutes les souffrances qualitatives vécues par les Gazaouis — c'est le « sophisme de MacNamara », qui explique pourquoi le napalm qui ne tue pas a quand même tué la propagande étasunienne. Puisqu'un peuple entier subit un châtiment collectif de torture pour la faute d'une minorité, il s'agit de toute évidence d'un crime contre l'humanité — en plus, la torture est encore plus grave que le meurtre : pire encore qu'un génocide, c'est une génotorture. Israël a défié tous les êtres doués de sensibilité et capables de ressentir de la douleur.

Il y aura des ingérences contre les candidatures de la FI, parce que la France est un pays trop important pour ne pas être un nid d'espion. Dans la mesure où la France n’a pas un service militaire obligatoire de colonisation comme à l'époque de la Guerre d'Algérie, le Hamas ne peut pas constituer pour nous la même menace qu'Israël, et donc la décision de la FI de le priver du statut de terroriste est seulement critiquable faute d'avoir inventé un autre terme pour le qualifier et prévu des mesures contre l'antisémitisme en France. Mais il aurait pu au moins comprendre que ce n’était pas de la résistance non plus s’il s’était renseigné correctement — et ce n'était pas avec les pathologisations misérabilistes de Franz Fanon qu'ils avaient la moindre chance d'y arriver.

Dans ce contexte, la résistance est dans l'opposition gazaouie au Hamas et dans l'opposition israélienne à Netanyahou. On pouvait qualifier le Hamas de résistance avant le 7 octobre, mais ils sont devenus des scélérats et le resteront jusqu'à ce qu'ils coopèrent avec la justice internationale.

Notre richesse est dans l’inventivité.
En elle réside la naissance de notre force,
celle qui brisera le mouvement
de paupérisation des sociétés et des consciences

Raoul Vanegeim, in Pour l’abolition de la société marchande pour une société vivante (2002)

PANSSÉZOCLACH !!!

Pour terminer cette page déjà bien riche sur la résistance dans le désert du réel glacé de déréliction et surchauffé climatiquement qui s’annonce comme le dédale de ma génération milléniale, je vais poser une dernière question de mon point de vue de Français prêchant la bonne parole révolutionnaire en territoire conservateur : à quoi faut-il que je me prépare si 2027 termine en

Guerre de Troie entre les Croisés et les Sarrasins ?

 

L’article le plus récent à ce sujet est en première page du Monde Diplomatique d’aout 2026, le plus important de l’année parce que c’est pendant les vacances d’été qu’il espère le plus être lu. C’est l’œuvre à quatre mains de l’historien directeur du journal et d’un coéditorialiste sociologue traduit en huit langues, donc il faut s’attendre à y trouver une déclaration d’intention au nom de toute la camaraderie. Il s’intitule : « Fascisme en France : le grand malentendu » (avec pour sous-titre : « le modèle israélien de l’extrême-droite »). Allons-y Allonzo.

Au départ, il y a la construction d’un épouvantail bien plus facile à critiquer que l’ennemi réel : la gauche française surexploite les infâmies du régime de Vichy et de l’Algérie française pour alerter sur les dangers de l’ultradroite et de la droite radicale, au risque de mépriser ce que fait vraiment la droite illibérale au XXIe siècle. Quelque part, c’est mieux et c’est pire : les systèmes concentrationnaires dérivés de la guerre totale ont l’air d’avoir disparu, mais désormais des techniques de surveillance et de propagande bien plus fourbe que celle qu’avait imaginé Georges Orwell complique sérieusement toute velléité de clandestinité. Ma première intuition est que nous pourrons bientôt parler de technofascisme — ne serait-ce que pour désigner la « minute de la haine » qu’est devenue X anciennement Twitter. Mais voyons ce qu’en disent Benoit Bréville et Pierre Rimbert.

Pour les deux compères de l’article, le danger le plus immédiat et le plus vraisemblable serait non pas une bascule autoritaire anéantissant tous les partis d’opposition, parce que ce qu’il reste de la bourgeoisie libérale française n’a pas l’intention de se laisser marcher sur la gueule, mais l’émergence d’une ségrégation juridique où certaines populations allogènes seraient contenues par une forme hiérarchique les infériorisant, comme les métèques à Athènes ou la sous-citoyenneté des Arabes d’Israël, de sorte qu’ils trouvent plus adéquat de se concentrer sur l’hypothèse d’un « apartheid 2.0 ». 

Okay, donc mon intuition de départ était assez convenable. 

Depuis que le décrochage démographique du Vieux continent a conduit le capital à attirer des travailleurs d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou du Proche-Orient, la droite radicale européenne a pour ainsi dire le cul assis entre deux chaises : la présence des allogènes est vécue à la fois comme une menace et comme une opportunité par son électorat. Entre le désarroi des ouvriers sous-diplômés et la volonté de puissance des capitalistes des secteurs en tension, il y a pour seul compromis l’acceptation de la présence des allogènes sous des conditions de plus en plus restrictives et avec de moins en moins d’hospitalité, comme le révèle le cas de l’Italie de Georgia Meloni : élue sur une ligne antimigratoire, elle n’en a pas moins signé en 2025 un décret autorisant l’importation de 500 000 travailleurs étrangers pour satisfaire les patronats de l’agriculture, du bâtiment et du tourisme. Le MEDEF en France réclame exactement la même chose : profiter de populations qu’elle ne côtoie pas, au contraire des Calaisiens et leur situation spécifique. Le seul à proposer une solution japonaise fondé sur l’automatisation est Éric Zemmour, mais certaines tâches ingrates ne seront jamais automatisées et exigent donc une relance de la natalité à long-terme, qui est d’autant plus invraisemblable que non seulement les Japonais ont échoué à y arriver, et que les femmes surclassent de plus en plus les hommes dans les études supérieures, ce qui les conduit à faire moins d’enfants. Dans une telle situation, l’étranger sera toléré, mais sera évidemment exclu par la xénophobie d'État de la « préférence nationale ». La droite radicale veut réserver la pleine citoyenneté à ceux qui sont prêts à payer le prix de l’assimilation pour s’intégrer — les autres seront privés de la solidarité nationale et de toute perspective d’être intégrés. Tous les Français seront égaux, mais certains seront plus égaux que les autres, vu que les premiers arrivés seront les premiers servis. Les auteurs pensent à une réminiscence du régime de l’indigénat, à l’époque coloniale où certaines populations avaient moins de droits et plus de devoirs que les autres, voire au cantonnement odieux des travailleurs étrangers du Qatar dans des baraquements où ils n’ont aucun contact avec les autochtones. Le cas israélien est le plus assumé pour la droite radicale française : les autorités israéliennes ne font pas qu’enfreindre la loi, ils écrivent aussi les lois pour légaliser la méchanceté : seuls les Juifs ont le droit à l’autodétermination dans les territoires colonisés depuis la loi du 19 juillet 2018, et depuis le 30 mars 2026 la peine de mort est prévue pour les meurtres terroristes par un Palestinien, mais pas par un Juif, alors que cela a pu arriver — on se souvient du terroriste Baruch Goldstein, qui n'aurait pas risqué la mort selon cette loi. .

Cette hypothèse d’une accélératisation des lois françaises inédite depuis l’indépendance algérienne (c’est ainsi que j’appelle un empilement de lois scélérates monstrueusement partiales à l’encontre des étrangers) est ma manière comme une autre de désigner la « révolution nationale » dont rêve le RN s’il parvenait à triompher au « référendum sur l’immigration » qu’il promet d’organiser immédiatement en cas de victoire aux présidentielles de 2027  Mais le terme de référendum est inadéquat pour exprimer le scélératisme de ce projet de loi constitutionnelle, et remplacer les mots de l'ennemi par les siens est le premier de tous les actes de résistance. Il s'agit d'un panssézoclach, c'est-à-dire d'un Putsch par Applaudimètre à Nuisances Sonores Scélérates Éparpillant la Zizanie de l'Obscurantisme par la Constitutionnalisation Lamentable de l'Arrogance et de la Cruauté dans l'Hexagone. PANSSÉZOCLACH !

En cas de victoire du RN, ce panssézoclach serait le premier plébiscite imbécile de ma vie de citoyen français, parce que j’étais encore mineur lors de la mutinerie de 2005 contre l’européanisation de la constitution française. Pour savoir de quoi il en retourne, je vais interrompre provisoirement ma lecture du Diplo pour lire à la place le pamphlet de Pierre-Yves Bocquet chez Gallimard Tracts (n°64 de janvier 2025) intitulé : La « révolution nationale » en 100 jours, et comment l’éviter. 

À quel point peut-on se fier à l'auteur ? Le citoyen Bocquet a été la « plume » de François Hollande à partir de 2014, une fonction qui consiste à aider le président de la République française à préparer ses discours, et cela me contrarie profondément, d’autant plus que sa page Wikipédia redirige vers un article de Gentlemen’s Quartery France qui prétend qu’il est fin connaisseur en hip-hop et critique de rap sous le pseudonyme ultrachelou de Pierre Evil… et il n’a même pas obtenu de François Hollande qu’il se mette à rapper devant la France entière ! Et il est de surcroît directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage depuis 2020, ce qui est assez noble parce qu’il fallait bien que quelqu’un s’y colle — mais cela laisse penser qu’il y a un malaise dans sa blanchité. Cela étant, OSEF : on est encore en République, même si ce n’est peut-être plus pour longtemps, il a donc le droit de kiffer la race qu’il veut, pas de puritanisme à deux balles s’il vous plait. Maintenant que nous avons une idée du CV du zigoto, concentrons-nous sur son travail journalistique — dans son tract Gallimard évidemment, pas dans ses travaux glorifiant le gangsta rap.

La constitution de la Ve est une bombe à retardement, parce qu’elle permet à n’importe quel Badinguet ou Badinguette de la défigurer par le moyen d’un panssézoclach et d’en faire une démocratie illibérale autoritaire xénophobe digne de la Hongrie de Viktor Orban avant sa chute ou de la Slovaquie de Robert Fico. Ce sont les contenus immortels de 1789 qui sont en péril, et si jamais ils sautent, le résultat sera difficilement réversible. Voyons cela de plus près : le projet est dévoilé depuis septembre 2021, il s’agit de sortir l’article 11 des familles pour répéter la forfaiture de Charlot en 1962.

La constitution scélérate : 230 ans de ratures 

Le projet de loi constitutionnel prévu en cas de victoire depuis 2021 s’appelle « Citoyenneté identité immigration » et fut interprétée par les journaleux comme une réponse à l’ascension préoccupante du citoyen Zemmour dans les sondages. Mais le projet était déjà dans les tuyaux depuis 2014, parce que déjà à l’époque les journalistes remarquaient que le programme du FN était en l’état anticonstitutionnel, et le premier brouillon était disponible au public dès 2018, c’est dire si on a eu le temps de voir venir arriver l’éléphant dans le magazine de porcelaine. Mais curieusement, on en parle sérieusement dans les médias que depuis le milieu de 2026 ce qui prouve bien que quelque chose cloche.

Il s’agit d’un pavé de 80 pages qui dépasse largement le thème de l’immigration, dont on peut dire qu’il s’agit de soustraire la France à l’autorité de l’Union Européenne et de la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Mais attendez, il y a plus ! Ce n’est pas un projet concernant seulement les étrangers et pour reprendre le contrôle des décisions des tribunaux remise en cause par la CEDH — c’est quasiment un changement de régime. En conséquence, il faudra l’appeler « la Cinquième et demie » (Ve ½) ou « la Constitution scélérate » par analogie avec les lois scélérates de 1893 sur l’anarchisme — au total, 18 articles sont concernés sur 108 et 7 articles sont ajoutés.

Une zone de non-droit internationale

Dans la proposition de loi constitutionnelle du RN du 25 janvier 2024, il y a une inversion de la hiérarchie des normes : le droit international est assujetti à la constitution, et donc absolument tous les Français seront concernés, puisqu’il ne sera plus permis de saisir une institution internationale pour annuler une décision conforme à la constitution. Absolument tout le droit européen des liberté fondamentales est affecté par l’introduction d’exceptions çà et là. Par exemple, l’article 8 de la CEDH qui garantit le droit à la protection de la vie privée personnelle et familiale ne sera plus applicable aux étrangers. Et si le RN décidait de rétablir la peine de mort ou d’autoriser les discriminations à l’embauche, de menacer la liberté de conscience des musulmans ou de leur refuser des procès équitables comme en Israël, rien ne pourra l’empêcher de le faire tant que ces lois auront été promulguées constitutionnellement. Cela n’a rien d’impossible, vu que le RN cite dans ses documents ce qui s’est passé en Hongrie ou en Russie. La France deviendra une démocratie illibérale.

Bunkériser la France contre les damnés de la Terre

D’abord, il y a les mesures pensées pour dissuader l’immigration en faisant comprendre aux candidats que l’hospitalité n’est plus à l’ordre du jour. En plus de restrictions aux voies légales d’entrée et de séjour en France compatibles avec ce qui se fait déjà de plus dur en Europe, l’autorité judiciaire ne sera plus garante de la liberté individuelle des étrangers par suite d’une exception ajoutée à l’article 66. Même les travailleurs sans-papiers ne pourront plus demander de régularisation, sauf cas particulier de grâce individuelle miraculeuse par le Conseil des ministres selon le nouvel article 4.1., qui s’arroge là une prérogative jusque-là exercée par les préfectures — inutile de dire que le nombre des irréguliers va mécaniquement augmenter. Et bien sûr, la « priorité nationale » sera stipulée supérieure aux traités communautaires par voie constitutionnelle, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de faire sauter tous les verrous qui pourraient s’opposer à son application. Les articles affectés sont nombreux, mais pour faire simple, le droit de la nationalité sera constitutionnalisé, le droit du sol sera supprimé, les binationaux seront discriminés, la lutte contre les discriminations ne sera plus obligatoire, et les libertés associatives et syndicales des étrangers seront vicieusement abrogées pour les exclure davantage de la solidarité des Français — tout cela à l’intérieur de la constitution. C’est donc une involution par rapport à 1789, vu que les interdictions ne sont plus fondées sur les actes individuels nuisibles mais sur l’identité, et parce que les êtres humains ne naissent plus égaux en droits naturels. L’étrangeté d’une personne sur le sol français va devenir un critère suffisant pour justifier une différence de traitement permanente dans l’accès au travail et aux ressources, ce qui est une première contraction après deux siècles et demi où chaque république accordait plus de droits que la précédente. Quant aux citoyens français, ils pourront désormais saisir le Conseil constitutionnel s’ils estiment que la préférence nationale n’a pas été appliquée dans le nouvel article 61-3. C’est du principe de protection de l’identité de la France que dérivent toutes ces propositions, pour la bunkériser contre les centaines de millions de réfugiés climatiques que provoqueront l’élévations des océans de 4 ou 6 mètres avant la fin du siècle. Mais la définition exacte du contenue, de la portée et des conséquences de cette identité n’est évidemment pas précisée, de sorte que la présidence pourra s’en servir pour protéger les crèches dans les mairies ou les paysages défigurés par les éoliennes, entres autres pulsions identitaires scélérates.

Les vexations de la Hiérarchie d'Infériorisation des Indigènes, des Étudiants Étrangers, des Allophones, des Gauchistes, des Exploités, des Racisés et des Binationaux (HIIÉÉAGERB — À chier et à gerber)

Voyons maintenant la totalité des vexations, de la répression critiquable jusqu’au défi ubuesque :

  • Les immigrés clandestins délinquant seront expulsés
  • Les immigrés en situation régulière subiront la préférence nationale et seront expulsables au moindre pet de travers, même les étudiants qui auront besoin.
  • Les travailleurs sans papiers seront parfois tolérés mais quasiment impossibles à régulariser.
  • Les enfants nés en France de parents étrangers n'auront plus le droit du sol, expulsables vers des pays où ils n’ont jamais posé le pied pour peu que ces pays acceptent les termes de l’expulsion décidée par la France — et ils n'auront plus la possibilité d'apprendre la langue exotique de leurs parents à l'école par les Enseignement Internationaux de Langue Étrangère (EILE).
  • Les enfants nés en France lorsqu’un seul des parents y est né perdront aussi leur droit du sol — c’est un droit qui remonte à 1515 et que même le régime de Vichy n’avait pas osé attaquer
  • Les Français racisés continueront d'être soumis à des contrôles au faciès intensifiés, mêmes si leurs ancêtres sont en France depuis des siècles.
  • Les Français binationaux n’auront plus la présomption d’innocence puisqu’ils seront interdits de certaines fonctions pour peu que leur autre nationalité inspire la méfiance des autorités.
  • Les Français solidaires des catégories précédents n'auront aucune protection constitutionnelle.

 

Donc la préférence nationale, c’est une xénophobie d’État qui rature 230 ans d’universalisme avec des peines injustifiées ou disproportionnées, l'amour délirant de l'autorité et de l'inégalité, et le culte malpropre et borné de tout ce qui distingue et divise les êtres humains.

Le mode opératoire de L'Involution Française

Ces propositions ne pourraient que très invraisemblablement dépasser le seuil critique des trois cinquièmes du Congrès, et vu ce qu’il reste de la bourgeoisie libérale, on pourrait s’attendre à ce que ce panssézoclach soit privé de sa substance par ses négociations avec les autres partis et les censures du Conseil constitutionnel. Mais voilà : la Constitution de 1958 et ainsi faite que tout ce qui y est stable est aussi contestable. Un projet de loi non-délibéré par les assemblées peut être soumis au référendum, et même si cette article a été pensé pour couper court aux délibérations chronophages de la IVe république pendant la guerre d’Algérie lors des référendum de 1961 et 1962, il peut facilement être exapté pour braquer un pistolet contre toute la constitution, parce que le général de Gaulle a institué deux précédents fâcheux en 1962 et 1969, et le passage au suffrage universel pour l’élection présidentielle de 1965 a radicalement changé la nature de la Cinquième, avec sa Présidence plébiscitarisée.

Depuis l’échec du référendum par article 11 en 1969, plus personne n’a osé l’utiliser faute de la légitimité historique du Général. Cette succession entre une victoire et un échec signifie qu’il n’y a jamais eu de consensus chez les constitutionnalistes sur la légalité de cette méthode — même si tout le monde s’accorde au ne pas valoriser ce genre de bidouillage téméraire. Pour l’instant, toutes les autorités constitutionnelles en présence voudraient que l’article 89 soit requis, mais elles n’ont pas le moyen de forcer le reste de la société à l’accepter si jamais le RN profitait de son état de grâce des cent premiers jours et d’une victoire aux législatives pour légitimer l’article 11.

Soyons plus précis : les choses pourraient être très rapides, puisqu’il s’est écoulé deux mois entre la tentative de présidenticide du 20 aout 1962 et le référendum du 20 octobre annoncé le 20 septembre, et pareillement 70 jours entre la saisine du Conseil d’État pour le projet de loi constitutionnelle de 1969 et le décret de convocation du référendum. Actuellement le CÉ et le CC considèrent que l’article 89 est requis, donc il va y avoir une crise constitutionnelle sans précédent depuis 1962. Donc même si la majorité est acquise à la dissolution, il y aura du grabuge, parce que des autorités chargées d’organiser le vote, par exemple les préfets, pourrait désobéir. Mais cela ne suffira certainement pas, parce que si le panssézoclach est présenté comme un résultat majeur de la victoire du RN assez longtemps à l’avance, le peuple aura su le risque qu’il a pris — il suffit de constater toutes les victoires aux législatives des partis des candidats élus à la présidence plébiscitarisée.

La gueule de bois

Peu importe à quel point la majorité sera faible, ça passera à quelques milliers de voix d’avance. Donc toutes les modifications constitutionnelles précédentes vont s’appliquer instantanément, et leur degré de nuisance dépendra du score de la droite radicale aux législatives. Mais même dans le cas extrême d’une cohabitation avec une opposition majoritaire l’Assemblée, les dégâts auront été pensés pour être irréparables. Avec l’article 89 tel qu’il est pensé actuellement, l’Assemblée ne pourra pas proposer de loi constitutionnelle sans référendum. Pour passer par le Congrès, il faudra l’aval de la présidence. Et en cas d’alternance à l’Élysée, le nouvel article 14 stipulera que le retour en arrière ne sera plus possible en passant par le Congrès, il faudra forcément passer par un référendum, peu importe son origine. L’article 11 sera donc définitivement légitimé pour rétropédaler ou en rajouter une couche. Et la période de déréférendumisation de la Cinquième, ouverte après la mutinerie de 2005, va certainement se refermer. Autant dire que la France va devenir beaucoup plus instable, et que les immigrés ne seront pas les seuls dissuader de s’installer chez nous.

Le 18 Brumaire de Badinguette

C’est par ce genre de coup de force que les napoléonides ont tyrannisé la France lors du 18 Brumaire de l’an II et le plébiscite de décembre 1852.  Cette méthode est très souvent réactionnaire dans le contexte français, pour diverses raisons que voilà :

  • Le but a souvent été de contrôler les grandes villes révolutionnaires par la majorité silencieuse.
  • C’est un procédé binaire qui force les citoyens à trancher des problème complexes par oui ou non.
  • La présidence peut procéder par surprise après une longue cogitation, ce qui est déloyal.
  • Il coupe court à toute délibération alors que chaque article devrait être discuté un par un. 
  • Les gens votent souvent pour ou contre telle ou telle personnalité et non à la question posée.
  • Il rend facile la manipulation de ceux qui ne lisent pas le contenu du texte qui leur est soumis.
  • Il permet à chacun de se défouler dans un isoloir sans être responsable de l’application du projet.
  • Il ne permet pas encore à ceux qui votent blanc d’être comptabilisés.
  • Certaines entités étrangères tentent souvent des opérations de déstabilisation psychologique.
  • Notre clergé médiatique libéral peut en retour tenter de « redéstabiliser » les électeurs.
  • Plus un référendum est serré, plus il est hasardeux et illégitime après que la situation change
  • La présidence peut faire un lit de justice en instaurant un projet refusé après une victoire électorale — même s’il faut reconnaître que cela ne sera plus possible sous la Cinquième et demie.
Résisterez ou désisterez ?

La démocratie, ce n'est pas seulement, le suffrage universel. Une démocratie sans État de droit, c'est un mariage à viol conjugal. Et un référendum sans État de droit, c'est un panssézoclach. Si jamais ça se produit, ça va redélégitimer sa constitution, en plus de sa scélératisation qui va déjà la délégitimer dans son principe même pour tous les sujets subjugués par sa HIÉÉAGEURB.

Voici les propositions minimales du citoyen Bocquet :

  • Que le clergé médiatique libéral bombarde les mécontents .
  • Déplacer le débat politique sur le terrain de l’État de droit pour dépasser le clivage droite/gauche.
  • Changer la constitution pour requérir définitivement l’article 89 au référendum. C’est possible en trois mois comme la constitutionnalisation de l’IVG de 2024, à condition de convaincre :
    • Les Premier ministre,
    • Président de la République,
    • Présidente de l’Assemblée nationale,
    • et Président du Sénat.
  • Les mutins de 2005 ont vécu la déréférendumisation de la Ve comme une trahison, et puisque les Gilets-Jaunes réclamaient un Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC), il va falloir introduire de la démocratie directe et participative dans la Ve pour rendre l'amendement précédent tolérable.

 

C'est ce dernier point le plus important. Si on verrouille la Cinquième sans la démocratiser, alors on se fera encore monarchier sur la gueule pendant des décennies. Il faudra forcément l’accord du Sénat pour obtenir un référendum, à moins d’obtenir les 3/5 du Congrès. Donc la proposition de Bocquet est une arme à double tranchant qui pourrait dissuader la France Insoumise de s’en servir si elle croit assez en sa victoire pour passer la Sixième — à moins d'être certain que le résultat ne soit pas une Cinquième sempiternelle. Dans tous les cas, si un projet est voté, alors il faudra retenir le nom de tous ceux qui auront voté contre pour les responsabiliser devant les générations futures.

En attendant, voici mes suggestions en tant qu'auteur du présent blog :

Valorisons de faire confiance au peuple

La question de l’identité problématisée par le RN n’est pas problématisée par Bocquet, comme si le multiculturalisme faisait partie de l’identité des droits-de-l’homme, alors qu’une identité peut parfois s’opposer à certains droits-de-l’homme lorsqu’une opinion, religieuse ou pas, « trouble l’ordre public établi par la loi » (article 10 de la DDHC) ou lorsqu’un citoyen « abuse de la libre communication des pensées et des opinions dans les cas déterminés par la loi » (article 11). Dans une telle situation où les droits-de-l’homme eux-mêmes peuvent donner lieu à plusieurs interprétations du multiculturalisme, la question de l’identité doit être problématisée correctement, mais pas par voie du panssézoclach.

Je suggère donc une convention citoyenne tirée au sort avec éthique de la discussion maximale dont la décision ne pourra pas être enterrée. Et je précise que ce n’est pas du tout une suggestion réactionnaire, dans la mesure où c’est précisément ce que réclament ceux qui aident les migrants — il y a la Ligue des Droits de l’Homme, le Secours catholique, la LICRA et au total 90 associations. Pour les arguments qu’ils espèrent employer pour convaincre les plébéiens, je renvoie aux travaux de Sophie-Anne Bisiaux, l’autrice d’En finir avec les idées fausses sur les migrations aux Éds de l’Atelier (2025).

Pour l’instant, le seul à proposer ce contre-projet de loi constitutionnel randomisé est le citoyen Raphaël Glucksmann, comme quoi les horloges cassées sont à l’heure deux fois par jour, et je peux deviner assez facilement que c’est en sa faveur que le clergé médiatique libéral va se prononcer.

Valorisons ce que chacun a de meilleur

Dans un tel contexte, il va falloir commercer avec toutes les bonnes volontés. On ne va pas y arriver si on cède au narcissisme des petites différences à la négociation avec les antilepénistes critiquables.

Le problème lorsqu’on croit que l’humanité est bonne par nature, ce que puisque ce monde est de plus en méchant, il faut en conclure que les gentilshommes appartiennent à une élite. Mais nous ne devons pas céder à cette tentation. Voici mon humble conseil à tous ceux qui se croient plus à gauche que tout le monde. Lorsque vous croisez un rival, voyez en lui ce qu’il a de mieux.

  • Si vous croisez un gaulliste, pensez à 1940 plutôt qu’à 1958.
  • Si vous croisez un libéral, pensez au Royaume-Uni pendant la Seconde Guerre mondiale.
  • Si vous croisez un social-démocrate, pensez à la Scandinavie avant son tournant xénophobe.
  • Si vous croisez un décolonial, pensez à Thomas Sankara. 
  • Si vous croisez un décroissant, pensez aux blagues de Diogène le Cynique.
  • Si vous croisez un communiste, pensez à la résurgence de la Chine.
  • Si vous croisez un anarchiste, pensez à Louise Michel.
  • Si vous croisez un insoumis, pensez à Simon Bolivar.
  • Si vous croisez un trotskiste, euh… ben… pensez à Georges Moustaki. 
Retour au Diplo

Les compères Bréville et Rimbert du Diplo avaient donc parfaitement raison de parler d’un « apartheid 2.0 » en cas de victoire du RN aux présidentielles. Mais au fond, il y a déjà des prodromes dans le maintien de l’ordre dans certaines localités : contrôles d’identité dans certains quartiers populaires, délit d’occupation des halls d’immeuble, opérations « place nette » dans certains grands ensembles, quartiers de reconquête républicaine (QRR) pour territorialiser l’action policière à certains endroits…. Tout cela est facilité par une « double manœuvre antiuniversaliste » qui s’aggrave depuis un quart de siècle dès lors que la droite et la gauche se sont complus dans le différentialisme culturaliste. Sans aller jusqu’au fascisme des régimes qui se sont sentis menacés dans leur existence même par le communisme, la petite soustraction de certains quartiers à l’autorité de l’État va provoquer soit des appels à rétablir l’ordre manu militari, soit des désolidarisations évoquant les bantoustans de l’Apartheid — donc même si la France était subjuguée par un nouveau macroniste, la situation resterait lamentable.

Cette mise au point du Diplo et du citoyen Bocquet m’a convaincu que le projet du RN n’est pas seulement critiquable, c’est aussi un acte de défi à l’encontre de tous ceux qui croyaient à notre parole : appliqué en l’état, la France va s’exposer à des mesures de rétorsion de la part de nombreux pays dont les binationaux et étrangers sont ressortissants. La valeur du passeport français déclinerait donc rapidement. Ceux comme moi qui sont Français par les deux parents et n’ont pas l’intention de voyager risquent peu tant qu’ils fermeront leur gueule, comme la plupart des Français en 1940. Mais si je voulais entretenir la flamme de l’égalité et la fraternité, l’État se sentirait gravement défié.

Dans le pire des scénario, ce sera l'Involution Française, un retour à l'Ancien Régime.

Ma génération va devoir résoudre des cas de conscience disparus depuis la Guerre d’Algérie. Merci d'avoir lu mes cogitations jusque ici, estimable collocutaire inconnu. Sur ce blog, je partagerai avec toi mes crimes-en-pensée, parce que depuis le droit romain au fondement de la civilisation occidentale, 

NUL NE PEUT ÊTRE PUNI POUR DE SIMPLES PENSÉES

N'oublie pas de partager ce que tu préfères. Un firewall et si vite arrivé.

Résister, pendre la parole,
contester les discours officiels,
publier des analyses dissidentes,
manifester et désobéir étaient [et sont]
des droits inaliénables.

Greg Ruggiero, in Préface à La Bombe d’Howard Zinn, traduction de 2011 aux Éds. Lux

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Publié le 17 Août 2026

Le dernier des maocans

Il y a certains intellectuels dont le nom même suffit à faire lever les yeux au ciel à qui restera à jamais trop occupé pour leur donner la chance de s'expliquer doctement. Je parle des verbiageurs attachiants qui se parangonnent de leur lutte contre des moulins à vent, se délectent un peu trop d'outrecuider les bienpensants, et dont certaines scéléructations ne seront donc jamais pardonnées.

Connaissez-vous Alain Badiou, aussi parfois surnommé « le Khmer rouge de Normal Sup' » ?

C'est le seul philosophe maoïste de mai 68 à ne pas s'être renié — même si dans les faits, il s'est tellement détaché de la Chine que les vrais socialistes autoritaires le qualifient de « semi-anarchiste » avec le même mépris que les jansénistes pour les semi-pélagiens (si t'as pas la réf, Google est ton ami). 

Et chose aussi inattendue qu'inespérée, c'est le philosophe français le plus lu au monde en raison d'une certaine nostalgie pour le temps où le fond de l'air était rouge et où l'avant-garde de la subversion était parisienne, un temps que seuls les boomeurs peuvent bien connaître  alors qu'en France c'est juste le tonton gauchiste octogénaire qu'on invite parfois sur les plateaux pour prononcer des fronderies sémillantes contre les réactionnaires quand ces derniers commettent des faquineries — et aussi pour faire l'éloge de l'amour parce que c'est un gros romantique.

Mais alors, qu'est-ce qui le rend si swag pour les gauchistes nord-américains ? Est-ce que c'est juste le jacobin de service, ou est-ce que son œuvre philosophique peut servir à autre chose qu'épater les bourgeois ? On va essayer de résumer à gros traits la quintessence de ses contributions.

Badiou cherche d'abord à rendre possible un sujet inventif de l'action politique collective pour provoquer une rupture au sein de structures qui s'efforcent de rendre cela impossible. Pour Encyclopædia Universalis, l'agrégé de philo Elie During résume cela par un « geste platonicien » qui consiste à rejeter le relativisme et le thème de la finitude dans ses œuvres accessibles au grand public, et pour y arriver, il considère l'Être au sens ontologique comme irréductiblement multiple, et il essaie de le métaphysiquer de façon à laisser la place à l'émergence de la vérité dans ses œuvres les plus difficiles d'accès. 

Ce geste platonicien est politiquement périlleux, parce qu'il s'agit comme chez Platon de soustraire le philosophe à la pensée du consensus — ce que Badiou surnomme le « matérialisme démocratique », c'est-à-dire la tendance philosophique qui consiste à abdiquer la vérité au nom de la finitude du sujet et de la relativité de concepts selon la culture. Il s'agit tout commencer par ouvrir un espace pour l'impulsion d'une vérité éternelle produite dans les domaines de la science, de la politique, de l'art ou de l'amour, qui forment les quatre « conditions » de la philosophie. Cette vérité est éternelle parce que l'Être et les mathématiques, c'est la même chose. Elle a beau être éternelle, elle doit quand même être activement créée, reconnue, et suivie jusque dans ses dernières conséquences. Cette vérité est créée lorsqu'un événement est pensé comme tel par un sujet, et nous participons de cette vérité lorsqu'on fait vœu de fidélité en la poursuivant. Mais attention : ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un événement. C'est quand même l'irruption d'un fragment d'éternité irréductible à toutes les hiérarchies catégorielles préexistantes. Par exemple, la journée du 18 mars 1871, qui ouvre la Commune de Paris et marque le surgissement précaire d'un pouvoir ouvrier jusqu'alors inexistant et à peine concevable, c'est ce qu'on peut appeler un événement au sens de Badiou.

À chanter à capella, l'instrument le plus difficile à exproprier.

Pour l'instant, tout cela ressemble dangereusement à une théorie révolutionnaire du miracle, un peu comme le chemin de Damas du chrétien primitif Paul de Tarse, que Badiou a d'ailleurs défendu comme l'inventeur de l'universalisme lorsqu'il décida d'évangéliser la totalité du genre humain (ce qui n'est pas tout à fait exact, vu que la civilisation grecque avait déjà un autre genre d'universalisme à prétention exclusive fermé aux barbares, comme on le verra en détail dans un article consacré à la notion d'universel — mais il faut reconnaître que le nivellement par le bas avec l'invention du péché originel chez Paul de Tarse fut une force capable de ramollir l'arrogance civique des Grecs, entre autres effets secondaires du christianisme qui ne laisse personne indifférent, à la fois critiqués et valorisés.)

Badiou se défend toutefois formellement de toute transcendance. En effet, les vérités éternelles sont multiples et non totalisables. Elles coïncident avec la production, à partir d'une situation donnée, de singularités « innommables » vu qu'elles échappent à toute « encyclopédie » des propriétés énonçables dans une langue, même la plus subtile. Ce sont des ensembles génériques, comme la « volonté générale » chez Jean-Jacques Rousseau. Au sens platonicien du « Un », cette multiplicité de ce qui existe est fidèle à l'annonciation de la mort de Dieu chez Friedrich Nietzche. Elle dérive également de certaines découvertes mathématiques, comme l'impossibilité d'un ensemble de tous les ensembles après le paradoxe de Russel, ou encore la découverte que certains infinis sont plus grands que d'autres après la diagonale de Cantor. Et puisque Badiou a renoncé à toute totalisation unitaire de la réalité, un procès de vérité ne peut soustraire la vérité d'un événement qu'à travers une stratégie axiomatique exposant l'inconsistance de la réalité sans chercher à la réunifier. La décision de cette soustraction n'a aucune garantie de succès au terme d'un calcul rationnel de la situation, pour des raisons mathématiques profondes liées à l'impossibilité d'exclure qu'un certain ordonnancement du monde, par exemple à travers les institutions étatiques, ne finisse débordé par un point d'excès indiscernable — même s'il est possible, paradoxalement, de théoriser cet indiscernable pour en proclamer l'existence, c'est ce que Badiou surnomme un « forçage », comme lorsqu'il maintenait l'existence du communisme envers et contre tout, peu importe sa Grand occultation après 1990.

Que l'on soit ou non convaincu que l'événement n'est pas miracle en termes philosophiques, on reconnaîtra que le sujet chez Badiou ne s'élève au niveau du concept d'existence que lorsqu'il reconnait un événement et le nomme pour être fidèle à ce baptême. C'est le thème de la « consistance éthique » qu'il aborde dans toutes ses œuvres, et qui explique qu'il n'a jamais renoncé à l'hypothèse communisme. Donc au fond, le système éthique de Badiou, c'est la ténacité érigée en vertu cardinale.

On ne va pas se mentir, Badiou s'est donné un mal fou à tenter de donner une rigueur mathématique à sa proclamation que la vérité puisse « apparaître » quelque part dans le monde et sans avoir besoin d'être partout. Chez lui, la vérité nous hante comme le spectre du communisme, et son apparition n'est pas accessible à tout le monde, parce qu'il y a plusieurs monde avec chacun sa propre logique.

Mais au fond, cette métaphysique alambiquée n'est pas ce qui nous intéresse le plus dans son œuvre. Le jour où on sera libre ne rien faire que résoudre des problèmes mathématiques, on pourra y retourner allègrement. En attendant, on va s'intéresser aux garde-fous qu'il inventa pour réguler sa ténacité. Il les a révélés dans l'Éthique : essai sur la conscience du mal (1993), lorsqu'il devait se sentir bien seul au début de la Fin de l'Histoire. C'est un essai de « révoluistique », ainsi que j'appelle la branche de la casuistique qui outrepasse l'éthique néokantienne des droit-de-l'hommistes bourgeois et étudie les risques encourus en cas de démesure dans la poursuite d'une vérité révolutionnaire.

Rudiments de révoluistique

Le bouquin est petit mais costaud. En 1997, la courte préface à l'édition grecque conchiait copieusement l'infatuation morale du capitalo-parlementarisme occidental contre le reste du monde. La Grèce moderne pouvait apprécier ce geste platonicien, parce que sa corruption endémique donnait une mauvaise image de la démocratie. Dans la moins courte préface à l'édition anglaise, Badiou explique que c'était un pavé dans la marre de l'unanimisme « éthique » de 1993. Il n'éprouvait aucun regret pour avoir attaqué la servilité de l'Union Européenne vis-à-vis de l'hégémonie militaire étasunienne. Au fond, plus le temps passe, plus la dissolution de l'OTAN devient envisageable, même si rien ne garantit que ce qui vienne après ne soit glorieux. Mais quand même, « disperser » le tribunal pénal international ? Je trouve qu'à ce sujet, le citoyen Badiou est assez péremptoire. Parce que quoiqu'on pense de la justice internationale, on a intérêt à savoir précisément par quoi la remplacer avant de l'abolir, et ce livre n'en donne pas l'ombre d'une piste. Mais au fond, ce n'est pas si grave que ça : Badiou reconnait que tout est plus complexe que prévu, que la situation d'où surgit une vérité est toujours multiple, qu'un événement chamboule toute la logique de cette situation, qu'un même événement peut générer des progressions et des régressions, et que son apparition excède le savoir encyclopédique de la situation. Mais tout cela n'est que du bla-bla pour essayer de nous faire lire ses autre bouquins. Pour l'avoir déjà lu avant aujourd'hui, je considère qu'il se suffit à lui même.

Introduction

Le mot « éthique » devient parfois omniprésent et donc galvaudé au point qu'il faille à la fois comprendre pourquoi il nous occupe et comment nous en occuper. Il s'agit d'abord d'une question anthropologique, parce que la question que pose Badiou, c'est : « l'Homme existe-t-il ? » Si vous avez le réflexe cartésien de refuser de douter de votre propre existence, alors attention : nous parlons seulement de l'Homme en tant que catégorie éthique des « droits de l'Homme ». Alors qui est donc cet homme au nom duquel tant de renégats se sont ralliés au capitalo-parlementarisme ? Ce même homme qui a l'impudence de refuser les contraintes de l'engagement organisé au nom de caprices égoïstes qu'il prend pour des droits naturels ?

L'Homme est mort, et c'est nous qui l'avons tué !

C'est un homme dont on nous avait pourtant naguère annoncé la mort : dans les années 1960, la France (ou plutôt Paris) a connu un mouvement antihumaniste considérant que, l'impérialisme étant compatible avec l'humanisme, il fallait s'insatisfaire de l'humanisme — et même faire encore mieux. Mais si, vous savez, c'est la fameuse « pensée 68 » dénoncée par Luc Ferry et Alain Renaud (même si ces deux compères n'ont jamais réussi à prouver que les soixante-huitards lisaient vraiment les antihumanistes). Et bien Badiou défend la valeur éthique des contributions de Michel Foucault, de Louis Althusser et de Jacques Lacan. Voilà des gens qui refusaient la médiocrité du monde tel qu'il est, au contraire de tous ces salauds de riches protégés par les droits-de-l'homme, n'est-ce pas ? Alors oui, mais en fait non : le propos de Badiou est un peu daté, parce que de nos jours, le bilan de la « french theory » sur les campus nord-américains est pour le moins mitigé, et même si les droits-de-l'homme sont critiquables, les gens raisonnables n'ont pas non plus envie que les fachos reviennent en arrière dessus. Retenez donc seulement que le cadavre bouge encore, parce que l'homme a refusé d'inexister, et que cela agaçait beaucoup Badiou, qui décide alors de brosser le portrait éthique de cet homme.

Une Kant glissante

De nos jours, les partisans du droit naturel — qu'on appellera « néokantiens » pour aller plus vite — ont l'air de croire, de même qu'Immanuel Kant le déontologue de service, qu'il existerait en politique des impératifs catégoriques absolus qui ne doivent jamais s'abaisser à la moindre considération des particularités de la situation. On suppose qu'un consensus doit exister sur ce qu'est le Mal, et que le Bien, c'est ce qui empêche le Mal d'exister. Le néokantien a donc besoin d'un homme capable d'identifier sa souffrance et demander qu'elle cesse. C'est donc un spectateur qui subordonne la politique à l'éthique et réduit le Bien à l'absence de mal : il refuse d'être une victime. Mais cela pose problème :

  • L'être humain se caractérise par bien plus que le refus d'être une victime : il veut accomplir une vérité qui existera encore après lui — il veut être « immortel ». Réduire celui qui a besoin d'aide humanitaire à sa survie animale, c'est le mépriser comme celui qui a besoin d'un « sauveur blanc ».
  • Lorsque le non-Mal est la seule définition du Bien, la véritable source du Mal devient le bien. C'est un lieu commun de la pensée réactionnaire depuis les années 1980 que tout projet utopique de fonder un monde meilleur doit finir en cauchemar totalitaire. Interdire à l'homme le rêve, c'est du même coup lui interdire son humanité même.
  • Enfin, l'éthique de celui qui réduit sa solidarité aux animaux humains en détresse est la même que celle qui l'empêche d'aider certains animaux humains au nom de la responsabilité financière. Tout médecin qui chercherait à faire de son mieux risque d'être arrêté pour délit de solidarité.

 

Contre cet homme animal au nom duquel l'éthique néokantienne conserve une société malade, Badiou propose d'identifier l'homme aux vérités qu'il poursuit, de déterminer le Mal à partir de la poursuite du Bien, et de subordonner le Bien à une situation donnée.

L'altérité, combien de divisions ?

L'une des tendances les plus récentes du néokantisme mâtiné de judéo-christianisme a été de placer l'ouverture à l'altérité radicale avant tout le reste, en dénonçant la tendance grecque de réduire l'éthique à une logique à prétention universelle. Mais bon, qu'est-ce qui garantit que je fasse l'expérience de l'altérité en rencontrant un étranger ? Ben c'est Dieu, tout simplement ! Parce que sans Dieu, il n'y a que la logique qui puisse donner une portée universelle à l'éthique ; et lorsqu'on ne fait pas confiance à la logique pour y arriver, il ne reste que Dieu pour nous forcer à accepter l'autre tel quel.

Cela étant, l'éthique de la différence n'est pas encore du genre à tolérer l'intolérance. Au fond, c'est sans doute parce que les droits-de-l'homme sont une identité comme une autre, mais avec pour particularité qu'elle cherche à rendre tolérante et donc tolérable toutes les autres identités.

Badiou préfère considérer que la différence est juste un fait trivial qui relève de l'infinité de n'importe quelle situation. Mais puisque la vérité surgit toujours là où elle était jusque-là absente, Badiou n'a pas peur d'affirmer qu'elle « dépose » les différences. Depuis que Platon a combattu les sophistes, tout platonicien qui se respecte veut croire que la vérité est la même pour tous, et que la faculté d'un homme à s'élever vers elle convoque en lui ce qu'il a de commun avec les autres. Badiou n'adossera donc jamais l'éthique au relativisme culturel. Il préfère croire qu'on peut faire encore mieux

Qui tente le rien n'a rien !

Effectivement, cette éthique néokantienne est une combinaison singulière de résignation au nécessaire et de volonté purement négative, au fond assez « nihiliste ». La logique du nécessaire, c'est celle du capital, On voudrait qu'il s'agisse, pour les parlementaires, de se fixer des objectifs, mêmes raisonnables, et de s'efforcer de les atteindre ; mais pour l'instant, on peut à peine faire plus qu'expédier les affaires courantes. Cette recherche d'un consensus ne va pas sans mépriser tout projet clivant. Or une vérité se doit d'être clivante, puisqu'elle entend révéler que les opinions dominantes travaillent pour les dominants, alors que la vérité travaille pour tout le monde — même ceux qui n'en veulent pas.

Mais surtout, cette recherche du consensus n'est jamais, en période de souffrance aigüe, qu'une tentative de réduire l'Homme à sa mortalité, qu'il s'agisse de le protéger d'une mort injuste ou de lui administrer une mort douce. Le problème, c'est que les bornes fixées par le capital forcent cette éthique, en dernière instance, à décider qui doit mourir et qui ne doit pas mourir selon des critères pas toujours très humains. Des critères de rentabilité, pour ne pas dire des critères raciaux.

Comment ça ? Ben ouais: si on permet à l'Homme de mourir dans la « dignité » de l'euthanasie, alors pourquoi ne pas lui donner aussi la vie dans la « dignité » de l'eugénisme ? Cette pente glissante un peu rapide rapproche Badiou du point Godwin, mais voilà : il semble partisan de l'acharnement thérapeutique au nom de la résistance d'un Immortel digne de ce nom. Ce culte de la douleur est son droit le plus strict, moi aussi je suis un peu masochiste sur les bords, mais l'imposer à la société entière me semblerait malaisant comme du catholicisme zombie. Je ne sais pas si c'est ce que Badiou veut, mais je tiens à préciser que dans le combat épique entre le refus de crever et l'espoir de connaître la paix, j'aimerai mieux qu'il laisse à la paix une chance de se défendre loyalement.

La vérité, ce n'est pas une sinécure

Bon alors du coup, c'est quoi l'éthique digne de ce nom de tonton Badiou ? Voici les ingrédients :

Il faut d'abord un animal humain convoqué par les circonstances à devenir l'Immortel qu'il n'était pas, c'est-à-dire à consumer ses jours dans d'austères études pour faire advenir la vérité qu'il a entrevue dans l'interstice d'une situation. À l'intérieur de cette situation, un événement a surgi, inattendu et pour tout dire inespéré, et il exige de nous de changer notre manière d'être. Se rapporter à la situation du point de vue de ce supplément, c'est lui rester fidèle. Cette fidélité est une rupture réelle pensée et pratiquée par rapport à l'ordre ancien. La vérité n'est que le processus de cette fidélité dont le sujet fidèle est le support qui n'existe pas avant la rencontre qui le force à exister.

Donc en fait, l'éthique, c'est « ce qui donne consistance à la présence de quelqu'un dans la composition du sujet qu'induit le processus de cette vérité ». Concrètement, c'est le moment où le comportement du sujet dépasse la simple autoconservation : l'événement doit être persévéré au nom de ce dont on a découvert qu'on était capable au-delà de soi-même. Chose plutôt fâcheuse, on peut communiquer une opinion, mais pas une vérité. Une vérité, d'abord ça se rencontre, et ensuite on refuse de l'oublier. Il faut aimer ce que jamais nous ne pourrions croire deux fois. Ce n'est pas facile.

En fait, c'est tellement difficile que Badiou doit évoquer l'hypothèse d'un ascétisme. Il nous assure que la vérité génère des affects positifs, mais reconnaît qu'aucun calcul à priori ne permet de décider si le dépassement de l'autoconservation est un renoncement absolu. Refuser le régime de l'opinion dominante, c'est accepter une certaine forme d'asociabilité ; cela étant, il n'y a pas une grosse différence entre l'intérêt désintéressé et l'intérêt tout court, puisque dans les deux cas, on espère que la vérité nous le rendra. Quoiqu'il en soit, on ne peut pas exclure totalement l'hypothèse de l'ascétisme. Tant qu'il y aura du désir pour la difficulté, il y aura matière à requérir un certain courage.

Pour le meilleur et pour le pire

Badiou refuse toute concession au moindre droit naturel fondé sur l'évidence de ce qui nuit à l'Homme. La survie ne relève pas du Mal, parce qu'elle est innocente comme l'animalité — ce qui relève vraiment du Mal, ce sont les effets secondaires « déréglés » de la vérité.

Lorsqu'un néokantien cherche une définition consensuelle du Mal, il ne peut pas manquer d'indiquer un Mal radical. C'est le point Godwin : il faut tout ramener l'extermination, parce que ne savons pas quoi indiquer de pire. Le judéocide des nazis-fascistes possède la propriété étrange d'être à la fois incomparable et surcomparé : on admet qu'il n'y a rien de pire, mais on en voit les signes avant-coureurs partout. N'importe quel régime qui déplait à l'Occident peut être taxé de proto-nazi, ça ne mange pas de pain. Mais le nazi-fascisme était bien du genre à réclamer une fidélité de la part de ses partisans, et à l'obtenir. Si on veut penser correctement la situation à l'origine de l'extermination des Juifs d'Europe, ou même de n'importe quelle forme de Mal singulier qui ne relève pas de cette extermination, alors on ne peut pas se contenter d'en faire notre catégorie religieuse du Mal absolu pour excommunier les vilains pas beaux. Il faut penser le nazi-fascisme par la vérité qu'elle a usurpée.

Donc oui, le Mal existe. Mais il ne dérive pas de l'instinct d'autoconservation contrarié de l'Homme, il n'est jamais radical au sens où un seul Mal serait le modèle de tous les autres, et on ne peut le penser que comme le dérèglement d'un processus de vérité. Badiou semble considérer que le mal relève de la catégorie de tragédie : un sujet recherche l'immortalité, et par mégarde échoue à l'obtenir.

Un processus de vérité comporte toujours trois dimensions : l'événement, la fidélité, et la vérité.

  • Partout où l'événement usurpé réserve la vérité à une communauté, il y a simulacre.
  • Partout où la fidélité est abandonnée et où le sujet cesse d'être immortel, il y a trahison.
  • Partout où la vérité se force aux opinions de ceux qui ne la discernent pas, il y a désastre.

 

Pas besoin de rentrer dans les détails, on comprend tout de suite de quoi il s'agit, c'est la théorisation du Mal aux sens fasciste, libéral, et communiste du terme — même si le choix du mot « désastre » pour abréger les gardes rouges reste d'une poéticalité assez mystérieuse : qu'est-ce que les étoiles ont à voir là-dedans ? Au surplus, reconnaître contre la possibilité d'un désastre qu'on n'arrivera jamais à abolir l'égoïsme, c'est laisser une telle place à l'instinct d'autoconservation de l'animal humain qu'on a l'impression que le néokantisme est encore là après avoir été congédié. Chassez le droit naturel, il revient au galop ! Cela étant, ce n'est pas un gros problème; Personne n'est obligé de penser qu'une société communiste est une société sans égoïsme. On peut se contenter d'en faire une société sans exploitation, ce qui est déjà pas mal — même si c'est encore indiscernable actuellement.

Bilan de l'essai — ou tentative — ou attentat

Nous voilà à la fin de cette fiche de lecture. L'œuvre de Badiou, de façon inattendue, propose quelque chose de compatible avec l'autonomie du sujet, c'est-à-dire une boîte à outil permettant à n'importe qui d'être à l'affut des signes de la fin d'un monde. Mais ce tour de force est problématique. Badiou n'explique pas comment l'autonomie individuelle va se collectiviser. Tant que ça ne concerne qu'un artiste solitaire de génie, on suppose qu'il s'agira d'une émulation adaptative. Mais lorsque ça concerne la politique, il vient un moment où il faut de la discipline. Pas assez de discipline et c'est le schisme, mais trop de discipline et c'est l'inquisition. Il faudra résoudre le problème dans un autre article.

Ce qu'il y a d'estimable chez Badiou, c'est qu'il va droit au but et permet de comprendre rapidement la mentalité à l'origine de l'antihumanisme. Cette méfiance doit être bien mystérieuse pour les gens terre-à-terre qui ne raisonnent de nos jours qu'à partir des flux de réfugiés vers les pays les plus humanistes. Sur les plateaux télévisés bourgeois, il y a toujours un antitotalitaire de service pour rappeler à l'accusé Badiou qu'à la chute du mur de Berlin, il y a eu une ruée vers l'Ouest, mais pas dans le sens inverse. Mais quelque chose s'est passé dans les années 1960 pour qu'une partie de la gauche occidentale soupçonne l'humanisme d'être une escroquerie. Badiou explique très bien pourquoi : c'est une promesse de bonheur sans victime, or ce bonheur était médiocre, et en plus il faisait des victimes. Ce bonheur était médiocre, tant la société de consommation ne pouvait satisfaire le besoin d'immortalité de l'être humain ; et il faisait des victimes, tant les puissances établies les plus humanistes furent d'abord impuissantes face aux nazis-fascistes — ce qui pouvait s'expliquer par une vision du monde pas si éloignée que ça : Hitler n'a pas tenté d'annexer la Pologne, il a tenté de la coloniser. Dans les années 1960 dans le Quartier latin, il était donc tentant de prendre les pires aspects de la démocratie libérale, comme la torture en Algérie et l'annulation de mai 68, et d'en faire son essence même.

Cette opération qui consiste à réduire l'ennemi à ce qu'il a de pire est sans doute utile pour résister à la tentation de la trahison, mais c'est un compte d'épicier à peine moins lâche que celui du Livre noir du communisme, paru dans les mêmes années. Les belles âmes qui s'amusent à enregistrer les médisances, je les surnomme les « exaspère-comptables ». C'est une opération assez aristocratique, parce qu'elle consiste souvent à prétendre qu'on serait exempt du défaut originel que l'on présume inexorable chez l'ennemi. Or il m'a tout de même l'air plus facile de poursuivre une vérité subversive en Occident qu'en Chine ou en Arabie Saoudite. Badiou s'interdit donc de penser la compatibilité de son éthique avec l'humanisme pour pas grand-chose, sinon pour rien du tout. Et c'est exaspérant.

Sur ce blog, nous pratiquerons un « éclectisme démocratique ». D'abord on suppose qu'au fond on est tous un peu tarés, et en ensuite on essaie de vérifier s'il est possible de combiner ce que chacun a de meilleur. J'ai encore le droit de dire que si la France cumulait une démocratie directe humaniste et planification chinoise, alors elle ferait quand même moins pitié, nom d'une pipe à bulle cubique ?

Surveiller l'évolution des événementalités

De nos jours, les événements au sens de Badiou se font de plus en plus rares. Nous sommes coincés dans un présent perpétuel où le cadavre des droits-de-l'Homme bouge encore, parce que la théorie de Badiou reste marginale en France, où la philosophie dominante reste humaniste. Même en Amérique du Nord où l'antihumanisme français a eu la côte sur les campus universitaires, quelque chose a foiré : les wokes n'ont pas été incapables de stopper Trump une fois, mais deux. Ironiquement, le seul système politique à s'être affranchi des droits-de-l'Homme pour vraiment connaître une gloire, c'est le socialisme à la chinoise. Mais s'il ne cherche qu'à transformer la Chine, alors ça reste un simulacre. Depuis que j'ai compris à quel point la pseudoscience économique de l'Union Européenne était traitresse après la normalisation de la mutinerie grecque de 2015, je suis désespéré : notre époque ne nous offre que des trahisons et des simulacres. Le seul espoir qui me reste, c'est que la gauche française prenne le pouvoir en 2027 sans connaître un désastre. Et c'est un espoir assez incertain.

Les signes à ma disposition sont contradictoires. La France Insoumise combine tellement le bon sens avec le non-sens qu'on a du mal à envisager de lui offrir un chèque en blanc. C'est comme ça lors de toute révolution : plus elle repose sur un groupe restreint, plus elle comporte une part d'arbitraire.

Notre époque devient orageuse, et la révoluistique de Badiou peut nous aider à nous préparer.

Cette série d'article s'intitulera « Éclairageusement vôtre ». Elle proposera des éclairages, c'est-à-dire des examens de conscience autour d'une vérité, pour vérifier si ses partisans ont abusé. Un éclairage, ce n'est pas une fatwah, c'est un diagnostic : libre à quiconque le reçoit de se le fourrer là où il veut.

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Publié le 14 Août 2026

Définir, ce n'est pas finir, c'est débuter

Il y a des gens à qui il faut tout expliquer, peuchère. Lorsque j'écris un article sur le présent blog, et lorsque j'hésite entre plusieurs mots, je me demande souvent s'il faut que je précise mon raisonnement derrière tel ou tel mot. Sans précision, il y a risque de malentendu, mais avec précision, certains se sentiront pris pour des cons. Expliquer ou ne pas expliquer, that is the question.

En linguistique, la sémantique est le point de départ de tous les raisonnements. Au sens technique, la sémantique est la branche de la linguistique qui s’occupe du vocabulaire et de la signification verbale ; et parfois plus précisément l’étude historique du sens des termes considéré dans ses variations. 

La conscience sémantique d’un terme est très variable selon la compréhension subjective de tel ou tel sujet doué de parole, parce que chacun a une expérience particulière, et s’il doit y avoir une expérience commune, alors elle doit passer par la proposition d’une définition commune.

Au cours d'une dispute, c'est une précaution élémentaire, pour éviter que l'interlocuteur ne confonde amour avec tambour — parce que ça ne se joue pas avec la même baguette ! En théorie de l’argumentation, il y a des techniques de définitions diverses et variées, mais dans toutes les langues humaines, il s’agit d’établir une relation d’équivalence sémantique entre deux termes : 

  • D’une part l’entrée de ce qu’il faut définir (ou definiendum en latin)
  • D’autre part le discours signifiant (ou definiens, souvent appelée « définition » par métonymie.)

 

Donc en termes scientifiques, l’acte de définir exige l'identité sémantique : on dira alors que le terme à définir abrège le discours signifiant, et que le discours signifiant explicite le terme à définir. Mais en langue ordinaire, l’usage peut varier à mesure qu’un terme devient polysémique avec le temps, de sorte que l'identité sémantique ne suffit plus pour rendre les deux termes substituables. En français, le mot « terreur » peut désigner l'émotion ou l'action. Définir de quoi on parle ne mange pas de pain.

Petite histoire de la définition

La première définition qu'expérimente tout être humain, c'est la « définition par ostension » qui définit la chose en pointant du doigt quelque exemple et en se passant de toute communication verbale — le doigt que le sage pointe vers la lune est donc lui aussi une expression définisseurs, même si on vous traitera d’idiot si vous regardez le doigt à la place de la lune.

Ensuite, on s'est mis à parler de notions abstraites impossible à indiquer par un geste, comme l’origine du monde, la justice humaine ou les mathématiques, de sorte qu'il fallait les raconter. L'humanité transmettait de génération en générations des histoires importantes conçues pour être inoubliables et exprimant des vérités sacrées plus ou moins utiles dans la pratique.

L’élément de base de la narration, c’est la rencontre d’un sujet et d’un prédicat. 

Si un Homo Sapiens qui vient d’acquérir le langage raconte à ses semblables sa rencontre avec un grizzli, alors il dira au choix que c’est un terrible prédateur ou le plus fort de tous les animaux.

Mais une nouvelle façon de définir est apparue lorsque les Grecs ont mathématisé leur langue.

Traditionnellement, à partir des philosophes de l'époque classiques, lorsqu’on cherche à définir tel ou tel individu — disons au hasard le bonhomme Socrate, vu que pour une raison ou pour une autre, les Grecs ne parlaient que de lui — on débute par l’espèce essentielle, soit « Socrate est un homme », puis on ajoute des genres accidentels, du particulier au général, de « c’est un Athénien barbu » à « il a vraiment existé ». Ces genres sont accidentels en considérant qu’un homme n’est pas forcément un Athénien barbu ni existant, tandis que Socrate est forcément un homme, vu que s'il était un chien alors il cesserait d'être Socrate, l'humanité est donc son essence — le reste ne fait que le détailler.

C'est ainsi qu'on procède en Occident depuis le livre des Catégories de la « boîte à outil » ou Organon d'Aristote. Il a catalogué dix catégories, mais la reine des catégories, c'est la substance, ou « ousia » en grec, tout ce qui existe par soi-même et existe encore lorsqu'on lui applique une autre catégorie subordonnée, comme le lieu : Socrate reste un homme, qu'il se trouve à Athènes ou à Sparte.

Ce n’est pas la façon la plus spontanée de concevoir Socrate. Lorsqu’on pense à Socrate, on ne pense pas immédiatement à son essence, mais en général à ses attributs : le pythie de Delphes déclarait qu'il était le plus sage des hommes et il boira la cigüe après un procès où les Athéniens l’ont méprisé.

Au surplus, définir par l’essence comporte un risque : si on dit de l’homme qu'il est un bipède sans plume, ou qu'il est doué de parole, ou qu'il fabrique des outils avec ses pouces préhenseurs, ou qu'il fait de la politique, cesse-t-on pour autant d’être un homme si on devient unijambiste, muet, manchot ou solitaire ? C’est vrai que tout cela à la fois, ça devient compliqué ; en plus de nos jours, une telle définition serait qualifiée de « validiste ». Mais les Grecs éprouvaient le besoin d’essentialiser les choses selon l'acte ou la puissance, à cause d'un certain mépris pour les accidents de ce monde.

La question est donc : mais pourquoi diable ?

C’est certainement à cause de leur mathématisation du discours particulière, comme on le verra dans un autre article sur la part la plus grecque de la logique : la définition grecque s’accompagnait d’une ambition logique dans la grammaire considérant la relation entre le sujet et le prédicat comme l’élément de base de l’argumentation syllogistique. Donc les Grecs antiques avaient besoin d’essentialiser parce que les objets étudiés étaient inclus dans une théorie exprimée par une axiomatique formelle — autrement dit, ils ne distinguaient pas nettement postulat, axiome et définition. Les autres sociétés, comme les Hébreux de la même époque, définiraient plutôt l'homme en s'inspirant de la Genèse.

Puis à partir de la modernité, le retour des mathématiques sur la scène de l’Histoire pendant la révolution héliocentrique poussa bien des scientifiques occidentaux à se méfier de leur jugement de perception immédiat, et à exiger que la définition soit « opératoire » ou « générative », c’est-à-dire telle qu’elle contienne les étapes de vérification ou de construction de l’objet mathématique considéré — comme lorsqu’on définit le nombre premier en vérifiant que ses diviseurs sont 1 et lui-même, ou encore lorsqu’on génère le nombre -1/12 en ​​​​​​manipulant la série divergente des entiers naturels avec certaines méthodes de sommation délirantes — mais pas tant que ça.

De nos jours, on ajoute une distinction des définitions fondamentales en deux catégories : 

  • La définition lexicale étale les explicitations linguistiques accumulées sur le mot à définir,

  • La définition encyclopédique résume l’état des connaissances scientifiques actuelles de la chose. 

 

Ce sont deux savoirs distincts sur les mots et les choses, comme dirait Michel Foucault. Dans l’air du temps de notre déconstruction, la mode est désormais à la généalogie des concepts pour révéler leur caractère construit socialement — mais il n’est pas certain que cela les empêche d’avoir une portée universelle, ne serait-ce que ceux dont on verra qu’ils ont été mathématisés. 

Et le fil d'Ariane, c'est pour les chiens ?

De la définition considérée comme un art martial

Dans tous les cas, le philosophe grec ne propose pas une définition lexicographique d’usage qui chercherait à révéler la polysémie du terme à travers les âges, il propose une définition normative cherchant à établir la meilleure façon d’expliciter le terme dans le contexte donné de ce qu’il faut démontrer — donc lorsqu’on cherche à définir l’essence de la démocratie, par exemple par le tirage au sort, c’est souvent un acte critique de rejet d’une démocratie usurpée, la représentative qui n’aurait de représentative que le nom. Et si lors d’une disputation on demande à quelqu’un de définir la démocratie, alors il débutera par la définition étymologique d’un « pouvoir populaire », avant de proposer une définition essentielle de la chose — mais il peut aussi ajouter une définition inessentielle et poétique pour plaire et/ou émouvoir certains publics, comme : « La démocratie, c'est le pouvoir des poux de manger les lions ». Donc la définition peut relever d'un art martial.

Notons aussi que ce genre de définition n’était définitif que lorsqu’un jugement de perception ou un argument d’autorité était partagé entre tous les participants du débat. Cela veut dire que toute définition inessentielle pouvait être réduite au résultat d’un acte de connaissance particulier « noématique » — donc chaque fois qu’une définition soi-disant essentielle était jugée trop fragile, l’opposant pouvait rétorquer : « Les avis, c'est comme les trous de balle, à chacun le sien ! »

Autant dire que l’acte de déconstruction qui consiste à démasquer un point de vue situé derrière une prétention à l’objectivité n’a rien de rien nouveau ; ce qui est vraiment nouveau, c’est que depuis les années 1960, la prétention à l’objectivité est devenue marginale en sciences sociales.

Les techniques d’explicitation noématiques sont diverses et variées, et le catalogue le plus vaste est d'un rhéteur romain du IVe siècle ap. J.-C. appelé Marius Victorinus (290 - 364).

Dans son livre De definitionibus (Des définitions), il y a la distinction classique entre définition philosophique et rhétorique : la définition philosophique a la prétention de cerner l’essence de la chose et ses accidents (« l’homme est un bipède sans plume » — Platon), la seconde préfère l’efficacité persuasive de la néomatique (« La femme est l’avenir de l’homme » — Jean Ferrat d’après Louis Aragon).

Et donc Victorinus propose une liste à la Prévert de toutes les définitions noématiques connues :

  • Par la qualité : discerner une propriété distinctive de la chose pour l’indiquer sans s’embarrasser de précision métaphysique — Le chien est le meilleur ami de l’homme (Frédéric II roi de Prusse).
  • Par la description : raconter ses sensations pour les catégoriser — La riposte de l’accusé était immédiate et proportionnée, donc c’était de la légitime défense (article 122-5 du Code Pénal).
  • Par le verbe : énumérer les équivalences — Résister c’est créer, c’est dire non, c’est souffrir, etc.
  • Par la différence : distinguer une chose de ses semblables — La différence entre l'homme et l'animal, c'est que l'animal n'a pas le droit de tuer l'homme (Pierre Peuchmaurd).
  • Par la métaphore : désigner une chose par une autre qui lui ressemble avec un objectif de comparaison — Le nerf de la guerre, c’est l’argent (Bion de Phlossa).
  • Par la négation : caractériser la chose par un attribut qu’elle ne possède pas — La mort est un manque de savoir-vivre (Alphonse Allais).
  • Par la brève évocation : représenter la chose par ce qu'elle peut avoir de commun sans détailler son essence ni ses attributs — L’enfant est une personne (Françoise Dolto).
  • Par l'exemplification : illustrer une chose à travers des cas particuliers — Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques (Mark Twain).
  • Par la mathématisation : définir la chose comme un rapport entre dimensions mathématiques — Le génie, c’est 1% de talent et 99% de travail acharné (Albert Einstein).
  • Par l'éloge (ou le blâme) : présenter la chose sous un jour positif sans s'attarder sur ses attributs — Les larmes des philistins sont le nectar des dieux (graffiti de mai 68). Ou négatif — Le fascisme est une machine à fabriquer du malheur (Frédéric H. Fajardie).
  • Par l'analogie : comparer la relation entre deux choses avec une autre relation — Les contes de fée sont les romans érotiques des enfants (Jean Paulhan).
  • Par la relation : caractériser la chose par la nature de la relation qu'elle entretient avec d’autres choses — La femme est le prolétaire du prolétaire (Flora Tristan).
  • Par la cause : expliquer la chose par son origine — L’Histoire est un roman dont le peuple est l’auteur (Alfred de Vigny). De nos jours, on ajoute la définition par la fonction lorsqu’on explique la chose par sa destination — La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre (Yves Lacoste).

Définir, c'est entourer
d'un mur de mots
un jardin d'idée.

Samuel Butler, in Carnets (posthumes)

Dans leur quête de perfection oratoire, les Anciens avaient compris que la définition n’était pas seulement une manière d’établir l’essence des choses, c’était aussi une création humaine dont on peut dire qu’elle relève de l’art martial. D’abord on établit une définition, et une fois qu'un public l’a acceptée, on l’exploite pour sa plus grande gloire. Encore de nos jours, tous les twittos sont à l’affut de l’occasion d’inventer un mot pour avoir un quart d’heure de célébrité : la définition stipulative consiste ainsi à expliciter un phénomène sans nom puis à l’abréger avec un néologisme (ainsi les hommes qui font la leçon aux femmes sont abrégés en « pénisplicateurs »). Que ce soit en science, en politique, ou en art, les disputes stipulatives sont souvent nécessaires et parfois inextricables.

Et donc je déclare, pour la suite de cette série consacrée à la renaissance héroïque de la dispute, que tout discours sur un terme litigieux débutera avec une brève performance scientifique et artistique à laquelle chaque arbitre pourra attribuer un point . Cette performance, je propose de la nommer...

décryptopoétisation !

Ces Yankees, il faut tout leur expliquer...

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Publié le 12 Août 2026

De la querelle des Shadoks

Au début de la série télévisée d’animation française Les Shadoks, dont le premier épisode fut diffusé avant les événements de mai 68 sur l’ORTF, d'étranges volatiles sont coincés sur une planète qui change de forme tout le temps. Il finissent par en avoir marre et décident d'aller coloniser la Terre. Après avoir construit une première fusée, les Shadoks réalisent qu'ils ont oublié le carburant, et donc le Professeur Shadoko invente la cosmopompe pour acheminer du cosmogol sur leur planète.

Le cosmogol est un carburant naturel contenu dans l’atmosphère de la Planète Gibi, dont les habitants sont bien plus intelligents, mais deviennent stupides lorsqu’on leur ôte leur chapeau melon. Les Gibis ne pompaient rien, parce que leurs machines étaient tellement plus efficaces que celles des Shadoks que tout leur travail était automatisé. Les Gibis étaient parvenus à raffiner leur cosmogol pour synthétiser le précieux cosmogol 999, carburant-miracle capable d’alimenter leurs fusées vers la Terre.

Et les Shadoks voulaient tellement obtenir ce carburant qu’ils passaient leur vie à pomper, pomper, et encore pomper pour aspirer ce cosmogol atmosphérique dans un gigantesque entonnoir. 

Les Shadoks sont notoirement l’une des séries les plus controversées de l’Histoire de la télévision française, provoquant d’abord un déferlement de commentaires et réactions shadokophobes par voie de poste, ou « shitstorm » comme on dit de nos jours, suivi d’un contre-déferlement shadokophile réclamant que la série continue jusqu’à son terme prévu à l’origine. Dans l’émission de dépouillage des lettres reçues, l’humoriste Jean Yanne ironisa de la situation comme d’une nouvelle affaire Dreyfus. Des milliers de lettres soigneusement timbrées furent alors écrites par des gens non moins timbrés.

Alors pourquoi ce concept était-il à ce point clivant ?

Officiellement, le créateur de la série, Jacques Rouxel, avançait que les Shadoks symbolisaient l'image de notre civilisation occidentale oscillante entre son matérialisme dévorant et son perpétuel rêve de poésie et de beauté. C’était l’air du temps des débuts de la critique de la société de consommation : cette dénonciation de l’absurdité du pompage permanent pouvait être vécue comme une libération par ceux qui rêvaient de renverser les fausses idoles du spectacle pour profiter du temps libre des gains de productivité, tout comme elle pouvait être vécue comme un outrage par les stakhanovistes qui ne voulaient pas entendre parler de la possibilité que leurs efforts puissent ainsi échouer — sans parler de l'esthétique enfantine décomplexée des dessins qui aggravèrent la division.

Mais il y a plus. Les Gibis pragmatiques et flegmatiques, avec leur chapeaux melon servant d’antennes radio, évoquaient une image caricaturale de la Grande-Bretagne (dont les initiales G.-B. se prononcent « Gibi » à l’anglaise), alors que la fascination des Shadoks pour la technoscience la plus alambiquée et contreproductive évoquait l’hégémonie culturelle de l’École Polytechnique française sur le Commissariat général du Plan qui administrait les Trente glorieuses — avec une touche de soviétisme dans le cas de la prison du « Goulp », de prononciation pas très éloignée de « Goulag », où sont envoyés les Shadoks tire-au-flanc. On peut aussi rapprocher le Chef-Shadok et le Devin-Plombier de la noblesse et du clergé d’Ancien Régime. De surcroît, un poncif dans la littérature économique de l’époque consistait à opposer le « système D » vite fait et mal fait des Français à la qualité ouest-allemande, parce que depuis la révolution industrielle, les patrons français ont toujours fait honte à leurs ouvriers indisciplinés en les opposant à l’éthique protestante du capitalisme.

Dans un tel contexte, beaucoup de gens ont vu dans cette série une apologie du capitalisme libéral dans le cadre de la course à la conquête spatiale qui opposait les États-Unis et l’Union Soviétique 

Effectivement, Rouxel ne s’est jamais caché d’être anglophile, il parlait couramment l’anglais et s’inspirait beaucoup de l’humour et de la poésie britanniques. En plus, c’était encore l’époque où l’humour britannique n’était pas encore associé au swag subversif des Monty Python :

L’humour anglais porte sur l’homme mais respecte les institutions. C’est en soulignant la faiblesse, le ridicule de l’homme par rapport à l’institution qu’il déclenche le rire. Il est foncièrement chrétien puisqu’il nous rappelle perpétuellement le péché originel. Ce sont au contraire les institutions que l’esprit français tourne en dérision (soit en elles-mêmes, soit en ceux qui les incarnent). Il est essentiellement irrespectueux.

Roger Vailland, Quelques réflexions sur la singularité d’être français, n°IX.

Et Dieu que les Shadoks étaient tarés, prédestinés au matérialisme dévorant de la « pompomanie », cette culture de l’arbitraire qui n’est pas sans évoquer tous les caprices tyranniques du Père Ubu avec sa « pompe à phynance » chez Alfred Jarry — pendant que les Gibis étaient prédestinés à la poésie et à la beauté, capables de faire de la musique agréable avec absolument n’importe quel bruit.

Entre son éloge bas de plafond de la perfide Albion et cette double prédestination de certains peuples à la médiocrité et d’autres à la gloire, le concept original m’aurait sans doute un peu scandalisé.

Mais c’était sans compter sur les événements de mai 68.

Imaginez qu'il fut un temps où on pouvait la chanter sans craindre le ridicule...

Beaucoup les trouvaient insupportablement satisfaits, ces Gibis : ils étaient fainéants, vautrés devant leur téléviseur en se délectant de tous les échecs des Shadoks, allant jusqu’à provoquer les mésaventures de ces derniers pour mieux s’esclaffer ; et ils étaient persuadés de la supériorité de leur mode de vie fondé sur une politesse obséquieuse et des danses de courtisans, alors même que sans leur chapeau melon, ils étaient encore plus cons que les Shadoks…

Et donc sans surprise, les soixante-huitards ont spontanément créé des fresques avec les Shadoks portraiturés en ouvriers exploités, et les Gibis portraiturés en patrons oisifs !

C’était un renversement des intentions originelles de Rouxel, mais ce dernier a su y voir une occasion de changer de braquet : dans la troisième saison de 1974, les Gibis deviennent méchants, ils colonisent et « nettoient » nombre de planètes en y imposant leur mode de vie prétendument supérieur.

Quant aux Shadoks, ils étaient toujours aussi bêtes et méchants, mais leur symbolique passa de l’absurdité totale à une certaine forme de bon sens : ils nous apprenaient que la persévérance est une qualité, surtout quand elle semble déraisonnable ; que la bêtise collective peut être une force héroïcomique ; et surtout qu’il faut savoir rire de nos propres absurdités. Certes, la pompomanie des Shadoks ne mène souvent à rien, et cela reste absurde ; mais eux, au moins, ils tentent quelque chose, ce qui les rend moins absurdes que Vladimir et Estragon lorsqu'ils attendent Godot.

Beaucoup de devises shadoks sont rentrée dans le langage ordinaire :

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Idéal pour expliquer pourquoi on préfère le rugby au football !

Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries, que de mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes !

Idéal pour écrire un manuel d'autodéfense contre les zombies, rechercher l'ingrédient secret du Pâté de Crabe de Bob l'Éponge, ou deviner la sexualité des schtroumpfs ! 

S'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème !

Idéal pour rembarrer le défaitiste névrosé qui veut empêcher tout le monde de croire qu’on puisse faire la paix dans le monde et sauver la biosphère de la destruction !

Mon grand-père maternel « Papouche », dont je n’ai pas souvenir mais qui m’a appris à marcher, ne m’a laissé qu’un message d’outre-tombe, une pancarte que j’ai placardée à l’entrée de ma chambre :

L’obstination dangereuse de cette pancarte fait partie de mon identité. 

Et du coup cette série d’articles, intitulée L’ACADÉMIE DES SHADOKSCIENCES, proposera des fiches de lecture d’œuvres de vulgarisation scientifique digne de l’obstination dangereuse des Shadoks.

Parce que même ceux qui auront pompé finalement pour rien auront au moins pompé pour prouver que leur pompage ne mènerait à rien, et donc paradoxalement, ils auront pompé pour quelque chose, même si c’est pour presque rien. Et en attendant le premier épisode, n’oubliez pas :

Il vaut mieux pomper d'arrache-pied même s'il ne se passe rien que de risquer qu'il ne se passe quelque chose de pire en ne pompant pas !

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