Mieux disputer n°2 : une vocalité de qualité

Publié le 22 Août 2026

Une triste époque pour le moins équivoque

Désormais, les sujets du bon royaume danois ont un droit d'auteur sur leur propre corps. Mais le but n'est pas de breveter du transhumanisme, le but est de guerroyer contre la désinformation des hypertrucages générés par les empires du mensonge industrialisé de la Silicon Valley. « Nous envoyons maintenant un signal sans équivoque à tous les citoyens : vous avez le droit d'avoir votre propre corps, votre propre voix et vos propres traits faciaux », a déclaré le ministre danois de la Culture dans un communiqué de juillet 2025. Nous avons une signature vocale de plus en plus facile à falsifier, on sait que les bébés reconnaissent la voix de leur mère, et les voix les plus tonitruantes ont du souci à se faire. Des arnaques se sont déjà produites où un coup de fil était passé à une mère avec la voix de sa fille pour lui soutirer une rançon comme si il y avait eu un rapt. Et lorsque l'enjeu prime sur le jeu pendant une guerre ou élection majeure, nous devons désormais tenir pour faux tout ce qui n'est pas démontré. Mais nous sommes saturés — comment ne pas céder à la tentation de péter vocâble ?

Cela étant, nous n'avons pas qu'une signature vocale, nous avons aussi une signature argumentative. Toute conversation suffisamment longue finit donc par révéler le secret d'une usurpation, à tous les sens du terme : il n'y a pas que l'identité de la personne parlante, il y a aussi ses compétences. C'est dans le marathon de la voix que se situe la fidélité à un procès de vérité, de même que ces citoyans des États-Unis qui pratiquent la flibuste parlementaire se donnent en spectacle en incarnant le logos.

La voix est ce qui ressemble le plus à l'âme. Elle ne trompe pas, même si les parole trompent.

Mais bon, cela reste plus risqué qu'un simple podcast ou vidéo YouTube, tant le spectateur doit parfois l'écouter contre son gré. Et donc au cours d'une Dispute héroïque, ou n'importe quel débat public, le spectateur est très tenté de lever le doigt pour poser une question qui influence le cours de l'affrontement, ou pour dégorger des quolibets sans autorisation, comme dans la chambre des communes britannique. Puisqu'on ne peut pas dégager tous les énergumènes incontrôlés, il va falloir qu'on arbitre correctement tous les vocables en présence. C'est l'objectif de cet article.

Ne laissez pas le brouhaha extérieur
étouffer votre voix intérieure.

Steve Jobs, in Discours à l'université de Stanford du 14 juin 2005.

Définition encyclopédique

La voix fait partie du corps humain, si on l’entend comme un instrument composé des organes de la phonation, c’est-à-dire des poumons, de la trachée, et du larynx, que l’on dira « exaptés », (c’est-à-dire détournés de leur fonction originelle de la respiration et l’alimentation) pour produire des signaux sonores. Au sens le plus large en français, la voix recouvre les phénomènes sonores qu’un être vivant peut produire par la vibration avec des cordes vocales excitées par des nerfs, et parfois la métaphore s'étend à certains non-vivants dans le cas du souffle du vent qui fait vibrer les feuilles des arbres.

On dira plutôt d’un fait social qu’il relève de l’oralité lorsqu’il est à rapprocher de tout ce qu’on peut faire avec un orifice buccal — à ne pas confondre avec la verbalisation, qui peut être écrite ou orale, et qui exprime le travail pour mettre des mots sur ce qui n’en a pas, comme une audiodescription pour les malvoyants (tout échange qui se passe de mots étant de la communication non-verbale.)

Donc nous avons encore de nos jours tendance à imaginer la voix comme le propre de l’humanité, un préjugé qu’on attribue au tournant « logocentrique » de la parole chez les Grecs classiques, à partir desquels la voix est censée jouer un rôle particulier qui n’existe pas chez les non-humains, à savoir de traduire la pensée en indiquant des constructions mentales à prétention universelle que les Grecs appelaient les logoï. Et donc en Occident, il est courant de déprécier les vocalises dénuées de pensée et autres formulations répétées par conformisme — dans 1984 de Georges Orwell, c’est ce que l’on appelle la canelangue (ou « duckspeak » dans la VO). En ce sens, le combat orwellien contre la montée de l’insignifiance est une préoccupation typiquement gréco-occidentale.

Ce que remarque la spécialiste de la philosophie de l’expression vocale Adriana Cavarero dans son entrée consacrée à la voix du Dictionnaire du corps (2007) dirigé par Michela Marzano, c’est que le logos a un rapport éloigné avec ce que les Grecs appelaient phonè, la réalité physique de la vibration qui se déverse de bouche à oreille (en passant parfois par un instrument de musique à vent, puisque phonè désigne aussi la sonorité et la note qu’un instrument produit). Du logocentrisme vient notre tendance à réduire la phonation à la sémantique spécifiquement humaine, en oubliant toutes les autres phonations — et puisque l’humanité use de sa phonation sémantique pour dicter la loi de la cité, argumentées avec des syllogismes de préférence, Aristote déduit du logos notre qualité d’animal politique. 

Pour être tout à fait exact, j'ajoute qu'Aristote donne au mot logos un sens un peu plus précis encore que la simple phonation sémantique qui existe dans toute langue humaine : c’est l’élément constitué de la rencontre d’un sujet et d’un prédicat qui permet d’assembler des analogies et des syllogismes — donc les logoï existent dans toutes les langues, mais les Grecs les assemblaient d’une façon très particulière, grâce aux propriétés géométriques des ensembles qu’ils désignaient, ce qui leur permettait de produire des démonstrations et de renforcer leur argumentation, et on verra comment exactement dans un autre article sur la mathématisation du discours.

Mais Aristote succombe à la mentalité patriarcale de son temps lorsqu’il suppose que l’homme aurait accès au logos dans sa plénitude, et que les femmes seraient moins logiques ; un préjugé que reflète l’écart extrême entre les archétypes mythologique de la voix féminine enchanteresse émotive comme la sirène ou la nymphe, et du penseur masculin solitaire qui contemple les idées mathématiques éternelles chez Platon. J'ajoute pour celles et ceux que le sujet intéresse que les dernières découvertes des neurosciences laissent plutôt penser que la plasticité de nos circuits de neurones est telle qu’aucune vérité n’est inaccessible au genre féminin — si Aristote avait cette impression, c’est parce que les Athéniennes étaient exclues de l’apprentissage de la rhétorique, parce que cette faculté indispensable à l’exercice de la stratégie était jugée inutile pour elles. De nos jours, tous les tests psychotechniques qui démontreraient une différence de performance entre les hommes et les femmes ont des écarts qui s’annulent avec un apprentissage adapté — c'est ce qu’expliquent Catherine Vidal & Dorothée Benoit-Browaeys dans Cerveau, sexe et pouvoir (2005). C'est pourquoi celles et ceux qui se félicitent de la victoire occasionnelle du principe féminin de la vocalité sur le principe masculin de la rationalité dans certains opéras occidentaux m'ont l'air de faire une tempête dans un verre d'eau : ce n’est pas en envoutant les hommes avec du chant lyrique qu’on soustraira les femmes au patriarcat, mais bien en créant une société où n’importe quel genre peut accéder à n’importe quelle vérité.

En termes wagnériens, c'est ce qu'on appelle « entendre la lumière » (d'un éclair de rage).

J’ajoute que l’origine de la phonation sémantique est cependant évidemment très antérieure aux Grecs, parce que les linguistes font l’hypothèse d’un protolangage à partir d’Homo Erectus il y a environ deux millions d’années dans les savanes africaines — Erectus chassait d’une manière qui évoque la faculté de se coordonner en transmettant des infos sur des phénomènes échappant à l’observation directe, ce qui est un grand bond en avant par rapport à la phonation animale qui se réduisait essentiellement à signaler des intentions, des besoins, ou des dangers. C’est un sujet qui divise beaucoup les linguistes qui se disputent encore aujourd’hui sur le protolangage ; mais même si on ne sait pas exactement à quel point la protolangue différait de la nôtre, on s’accorde quand même à dire qu’à force de se servir du feu pour cuisiner et accroître les calories disponibles pour le cerveau, nos facultés cognitives ont dépassé il y a 70 ou 50 000 ans le seuil critique au-delà duquel on a pu parler de choses abstraites, comme les concepts qui expliquent le monde, enregistrent les dangers, et contestent les injustices — on peut le supposer vu la complexification artistique et technique des Homo Sapiens à l’époque. La référence francophone sur le sujet, c’est La genèse du langage et des langues (2018) de Jacques François. Reste donc à vérifier pourquoi et comment l’obsession de faire sens a hissé le logos au sommet de la hiérarchie vocale grecque.

Le logos patriarcal grec : involution ou platitude ?

Certains déconstructeurs du logocentrisme ont avancé que c’est la transition de la rhapsodie homérique vers la logique aristotélicienne qui aurait fait que la lecture est finalement devenue plus importante que l’audition en Occident, ce qui nous aura rendu un peu autistes sur les bords, vu que la lecture est une activité solitaire, alors que l’audition est une activité sociale. Ce tournant qui nous semble évident a fait de nombreux mécontents, tant on sait que Platon en personne déplora de devoir passer par l'écriture pour immortaliser son maître Socrate, au risque de le rendre plus facile à oublier sans cette prothèse périssable. Et donc il est de bon ton, à notre époque où les yeux restent rivés sur le texte, de célébrer l’authenticité de la vocalise sur le mode de la puissance créatrice du souffle divin dans la religion hébraïque, ou encore des chants grégoriens qui nous prennent aux tripes, ou même de la récitation des mantras que nous enseignent les sagesses orientales. Dans le champ de la pensée française qualifiée de « poststructuraliste », Julia Kristeva vous dira que les pulsions rhythmiques inconscientes vocales précédent et excédent l’ordre symbolique du langage en raison de leur poéticalité, Roland Barthes vous dira qu’une lecture articulée est idéale pour incarner un verbe, et Hélène Cixous assurera qu’il existerait une écriture féminine liée à la figure maternelle où chanterait une voix nourricière, respirante et jouissive dont la musicalité briserait la cage du… « phallogocentrisme ».

Je pars l’été, je me replie complètement pendant deux mois.
Je ne parle qu’aux chats, à ma mère, aux arbres.
Je ne regarde pas la télévision,
j’écoute la musique, le vent et les voix, c’est tout.
Sans ça, je crois que je ne pourrais pas survivre.

Hélène Cixous, in entretien avec Marine Landrot, Télérama, 13/01/2007.

Digression sur les logoï fémohelléniques

Beaucoup de féministes, se sentant opprimées par les injonctions logiques des hommes les traitant d'hystériques après leur avoir fait subir les derniers outrages, on donc fini par imaginer que la rationalité était un truc d'oppresseurs — une critique assez inattendue par rapport à l'époque révolutionnaire où les féministes croyaient que la raison émanciperait les jeunes filles. Je vais donc rapidement rappeler certains points pour qu'on évite de réduire l'aire culturelle grecque à la muflerie d'Aristote :

  • D'abord, le logos patriarcal n'était pas pire que l'idéologie sous forme narrative que l'on déduit des épopées homériques, et au surplus le personnage de la sorcière Circée passionnera toujours les féministes pour leur avoir fait pensé au vestige d'un matriarcat primitif enterré par Pénélope.
  • Nonobstant la phallocratie d'Homère, on remarquera que bien plus tard, le mythe des Amazones a semble-t-il été conçu comme un garde-fou contre la démesure viriliste. Au surplus, le mythe d'Atalante, seule femme guerrière des argonautes qui délibérait de stratégie avec le reste de son équipage, révèle que les femmes étaient seulement exclues de la prise de décision parce qu'elle ne pouvaient pas appliquer la loi par la force aussi efficacement que les hommes. Autrement di, nous pouvons recréer une ZÀD à la Grecque où les femmes auront les arbalètes pour se faire entendre.
  • Presque tout le monde se souvient qu'à Spartes, les femmes libres administraient la cité chaque fois que les hommes étaient indisponibles pour cause de mobilisation au combat. Les paroles des femmes de Spartes furent souvent conservées pour leur caractère mémorable Au surplus, cette société semi-matriarcale pratiquait une polyandrie qui permettait aux femmes de choisir un mari secondaire lorsque le mari primaire était stérile. Enfin, la Constitution de Spartes, la Grande Rhêtra, a en partie été révélée par une oracle d'Apollon — donc une nana sous psychotrope.
  • Le Code de la cité de Gortyne en Crète, île connue pour ses cultes aux déesses-mères et son peu d'intérêt pour la guerre, offrait aux femmes un régime matrimonial très avantageux,
  • Zaleucos de Locres, législateur de la Locres Épizéphyrienne, a écrit les plus anciennes lois écrites grecques, inspirées de coutumes Crétoises et Lacédémoniennes. Il y stipula notoirement que l'homme coupable d'adultère aura les deux yeux crevés. C'est radical, mesdames, mais avouez que c'est inhabituel. C'est peut-être à cause de cette loi que cette cité avait la réputation d'avoir un système familial matrilinéaire spécifique, même si les modernes en doutent de plus en plus.
  • Les prêtresses de la cité de Thèbes conseillaient les politiques grâce à la participation des femmes libres à la résistance contre les envahisseurs — on se souviendra pour l'éternité de la vaillante Timoclée qui assassina son violeur et fut disculpée par Alexandre le Grand en personne.
  • les femmes libres corinthiennes s'adonnaient à l'artisanat indépendant autonome, avec des courtisanes richissimes et globalement respectées pour leur intelligence, comme Laïs de Corinthe,
  • À la fin du VIIe siècle av. J.-C., Sappho de Lesbos avait sa sororité religieuse où les filles du culte  apprenaient à chanter, danser, jouer de la lyre et poétiser. Platon la surnommait « Dixième muse ».
  • Les femmes libres ioniennes, de la côte ouest de la Turquie actuelle, où l'économie fondée sur le commerce maritime avantageait les femmes, avaient mauvaise réputation à Athènes :
    • Aspasie de Millet, la métèque qui deviendrait la femme de Périclès, menait ce dernier à la baguette par ses talents de rhétorique supérieurs. Les Athéniens trouvaient cela scandaleux et assez ridicule, sauf Socrate et Platon qui débattaient avec elle de philosophie et d'amour.
    • La philosophe cynique Hipparchia de Maronée, originaire de Ionie elle aussi, prêchait la bonne parole en faisant l'amour en public à égalité avec son amoureux Cratès de Thèbes.
  • La philosophe Arété de Cyrène, originaire d'une cité de la Libye actuelle, fut scholarque de l'École cyrénaïque au IVe siècle av. J.-C. pour avoir appris les ficelles du métier par son père, et pouvait donc former des dizaines d'hommes libres aux vertus séduisantes de l'hédonisme.
  • On remarquera également qu'à Athènes la fiction sait critiquer la masculinité et valoriser la féminité, vu que d'une part pendant la guerre du Péloponnèse où la démesure masculine battait son plein, l'auteur de comédie Aristophane inventa en premier la notion de grève du sexe dans Lysistrata pour laisser entendre que les femmes dominaient le foyer et les hommes la guerre, et que d'autre part, dans son dialogue Le Banquet Platon valorise une femme savante fictive, Diotime de Mantinée, inspirée par la fonction réelle de prophétesse-divinatrice effectivement exercée par les pythies et par la tchatche de la connaisseuse Aspasie de Milet.
  • Cette possibilité pour une femme d'accéder au logos pour peu qu'un homme reconnût sa vertu disparut pendant des siècles lorsque Hypatie d'Alexandrie, la scholarque des néoplatoniciens au nom de sa bosse des maths, fut lynchée par une foule de chrétiens fanatiques en 415 AD. Parce que oui, dans la cité de Platon, les femmes peuvent gouverner si elles sont bonne en maths — mais pas encore dans celle des chrétiens de toute évidence, vu que la fonction sacerdotale y était encore réservée aux personnes testicularisées.


On aura une occasion de revenir en détail sur chacun des points précédents dans un épisode spécial de « La Cité Grecque est une ZÀD ». Mais en attendant on peut toujours jouer au jeu débile de savoir qui pissait le plus loin dans la phallocratie à l'époque : étaient-ce les Grecs, les Romains, les Mésopotamiens, les Hindous ou les Chinois ? Le fait est que chacun d'entre eux en tenaient au moins une couche, et que les Grecs classiques n'ont ni inventé ni perfectionné le patriarcat, vu qu'il remonte à la nuit des temps, avant même la révolution néolithique, et qu'il n'est entré dans sa phase scélérate qu'à partir de l'universalisation de la patrilinéarité malpropre et bornée des sémites. Donc voilà : même si les Grecs étaient rétrogrades par rapport à nous, ce n'étaient pas encore les Talibans non plus !

Les Grecs ont-ils dévocalisé le monde ?

Revenons-en à cette accusation troublante d'un tournant logocentrique de la philosophie grecque à partir de la première trace de logique formelle chez Aristote. Tout cela est des mieux intentionnés et la Dispute héroïque participera de cette revocalisation du monde, mais attention aux contre-sens.

D'abord, on sait que la Rhétorique (chez Aristote l’argumentation la moins logique) est un art guerrier mis au point pour mobiliser les soldats, très vocal puisqu’on en retrouve la première trace dans la rhapsodie d’Homère. Les rhéteurs athéniens apprenaient un ton grave pour un avertissement, une voix douce pour les apaisements diplomatiques, des répétitions rythmées pour la figure de style de l’anaphore, ou encore tout ce qui concerne le domaine de l’action, la phase finale de la construction du discours qui consiste à le communiquer avec tout son corps ; avec donc les conseils attendus sur la modulation de la voix selon la passion incarnée, le débit verbal, les mimiques et le reste.

Et donc la voix était sans doute au service de la logique, et on peut supposer que la vocalisation des maîtres de philosophie était très importante. Nous savons que l’enseignement du maître du Lycée se faisait en marchant (c’est de là que vient le mot « péripatétisme ») et que l’oral était privilégié pour transmettre les concepts difficiles, sans doute parce que le parleur reste maître de l’interprétation de sa parole durant la discussion ; donc il y avait une initiation orale qui a été perdue, mais dont le contenu était bien plus adapté à l’interlocuteur que le résidu manuscrit qui fut conservé pour servir aux générations futures. C’est vrai que cela fut perdu avec le temps, mais on peut en supposer l’existence passée, et donc on ne peut décemment pas accuser les Grecs d'être à l'origine de la dévocalisation du monde : ce n'est pas leur faute s'ils sont assez morts pour être muets.

Et d'ailleurs, les Grecs ont mis le logos au service de la voix. Chez Aristote, la phonation sémantique du logos n’aboutit pas forcément à une logique, parce que cette dernière est juste une technique pour vérifier a posteriori le rapport entre les termes du discours lorsqu'il nous rend perplexe. Et donc le logos peut aussi aboutir à des choses esthétiques et très vocales, en particulier dans la Poétique d’Aristote, où il codifie la tragédie, et donc on constate que le théâtre fit partie intégrante de la culture socratique. À l'origine, la rationalité savait quand se mettre au service de l'imagination.

Il faut arrêter de faire comme si la métaphysique d’Aristote était à l’origine de tous les problèmes de l’Occident, parce que soumettre la vocalité au logos et conserver le logos par écrit ne révèle rien d’autre qu’une obsession singulière pour l’exactitude, qui devait finir par émerger dans une société démocratique où la démagogie conduisait certains citoyens à des décisions absurdes et catastrophiques, au point qu’un philosophe devait finir par inventer la « boîte à outil » qui régulerait la parole publique et la rendrait aussi rationnelle que possible — ce que propose Aristote dans son Organon.

Le problème n’est pas tant le tournant logocentrique de la philosophie grecque que sa conséquence aristocratique, pour ne pas dire pédantocratique : après la mise à mort de Socrate, ses disciples imaginèrent appartenir à une élite persécutée ayant accumulé une somme de savoir écrite suffisante pour sembler inaccessible au plus grand nombre des illettrés, et cela devait condamner l’Occident à renoncer à l’égalité jusqu’à l’alphabétisation des masses.

Si c'est pas un coup des Grecs, alors c'était de qui ?

Le déclin de la voix dans le monde antique débute au passage de la République à l'Empire romain, parce que l'éloquence se dépolitise et ne sert plus à soulever les foules. Mais ce n'est vraiment qu'à partir du christianisme que la voix commence à se faire la malle. Le théâtre fut diabolisé, au point que les acteurs furent excommuniés pour des siècles et des siècles. Donc il ne nous restait plus que les homélie des prêtres et les chants grégoriens pour oublier l'âge d'or.

La primauté de l’écrit sur l’oral est en réalité beaucoup plus tardive que les Grecs, parce qu’avant l’invention de l’imprimerie, les livres étaient rares et précieux au point qu’il fallait user de moyens mnémotechniques sophistiqués pour être capables d’en réciter le contenu étayant les propos de n’importe quelle dispute. Il faut vraiment attendre l’alphabétisation des masses lors de la réforme Protestante pour que l’écrit court-circuite l’autorité de la parole dont l’autorité était basée sur le monopole de la prédication par le clergé. Cette transition a donc eu à la fois des avantages et des inconvénients.

L’avantage est que le sujet moderne a pu forger sa bibliothèque des Lumières où il pouvait accéder au verbe des générations passées conservé par l’écriture, et aux rapports des explorateurs du Nouveau monde sur les sociétés indigènes les plus inspirantes ; mais enfin, les correspondances ou pamphlets de ces grands esprits étaient parfois d’une violence qui n’a rien à envier à Twitter, il suffit de lire les lettres échangées entre Descartes et de Fermat ou les brûlots de Spinoza et de ses adversaires pour constater que la pulsion de mort verbale est un phénomène écrit plutôt qu’oral.  

De ce point de vue, la Dispute héroïque, en offrant la présence charnelle d’un auditoire, confinera le sujet cartésien à l’impératif d’être responsable de ses paroles, ce qui est difficile en distanciel.

Cela étant, le geste cartésien d’une modernité phénoménale d’abandonner le latin scolastique pour le français vulgaire était absolument révolutionnaire et n’a pas été retenu par tous ceux qui ont tenté de déconstruire Descartes : ce dernier voulait que n’importe quel quidam alphabétisé, même les prolétaires et les dames qu’il tenait en haute estime de gentleman, puisse comprendre que la Terre tourne autour du soleil, et qu’en science, l’Église racontait un peu n’importe nawak.

Autrement dit, il semble bien que ce soit la lecture qui a émancipé l’Occident d’une façon qui a réhabilité le théâtre et sa vocalité après sa marginalisation médiévale transitoire, quand l’Église restait d’un latin inaccessible avant la Réforme, et quand le peuple n’avait plus que certaines chansons de la geste arthurienne pour éviter qu'on lui raconte la messe sur les affaires de cul. Donc les disputaires pourront évidemment vendre leurs livres comme des armes à la sortie de la dispute.

Et enfin, chose intéressante, c’est seulement avec la révolution industrielle que l’enseignement scolaire occidental abandonne l’examen oral, avec l’idée moderne, trop moderne, que l’écriture fonderait la supériorité de la civilisation sur la barbarie et la sauvagerie orale. Les gens n’avaient pas encore la radio, et la vocalité survivait surtout dans les salons ou clubs bourgeois ; mais les tribuns de la plèbe comme Marx et Engels s’exprimaient surtout par voie de presse. C’est à cause de cette destruction de l’oral qu’on a abouti pendant des décennies à un clivage profond entre les prolétaires qui n’avaient reçu aucune instruction en rhétorique et n’avaient pas les codes pour participer pleinement à la politique (à l’exception de syndicalistes praticiens), et les bourgeois à fort capital culturel capable de se servir de l’éloquence pour défendre leurs intérêts de façon plus idéologique que scientifique — vu que l’accès à la délibération et la justice dépendait du capital, souvent réservé jusqu’au XXe siècle révolutionnaire à une race de seigneur masculine blanche.

De l'interrogatoire comme une garantie contre le psittacisme

Quand on sait tout ça, on comprend mieux pourquoi cette norme oppressante a été déconstruite dans les années d’après-guerre, même si elle ne remontait pas aux Grecs classiques. Et puisque nous vivons une époque où prolifèrent les cours d’éloquence qui proposent à tous les citoyens d’apprendre l’art de parler en public ou de se préparer à tous les examens oraux qui font leur grand retour dans l’enseignement public, nous espérons que l’exercice de la Dispute héroïque participe de cette nouvelle vague, dont on imagine qu’elle sera encore amplifiée par le fait que l’humanité dispose pour l’instant d’intelligences artificielles génératives aptes au travail d’invention de réunir toutes les preuves susceptibles de renforcer les arguments de l’orateur. Dans un tel contexte de prolifération des armes rhétoriques, le discours ne suffit plus : il est devenu impossible de ne pas soupçonner le « psittacisme » (syndrôme du perroquet) de celui qui répéterait le texte d’une machine ; et donc le seul moyen de savoir si le sujet énonciateur comprend son énoncé est de l’interroger. Nous aurons donc deux phases : le monologue rhétorique puis la discussion dialectique, ou pour le dire plus brutalement... 

La déclaration d'indépendance d'une zone à défendre puis sa répression par l'interrogatoire !

Dans cet exercice, il n’y aura pas forcément contradiction entre logos et vocalise, qui pourront s’allier dans une certaine combinaison de puissance selon le bon plaisir des participant — donc si le répondeur a envie de déclamer son discours sous forme de slam, alors il est le bienvenu.

Quoi de plus obscène que de regarder une voix diabolique du genre à ordonner le baguenaudage ?

Contre tout autoritarisme argumentatif, la Dispute héroïque doit rester un exercice démocratique : la voix y sera un vecteur d’égalisation intersubjective entre les vérités des uns et les oreilles des autres — et la vidéo aura des sous-titres en langues mondiales pour ne pas exclure les sourds.

Des quolibets et des gesticulations

Pendant les phases discursives et interrogative, le public sera donc tenté d'intervenir dans le cours de la rencontre pour influencer le dénouement avant la quolibération où toute question sera permise.

Le quolibet, ce n'est pas toujours une insulte, c'était aussi un mot latin qui voulait dire « comme il vous plaira », et au Moyen-Âge, une dispute était qualifiée de quodlibétaire lorsque les spectataires pouvaient lancer n'importe quelle question au maître, même là où il n'était pas compétent, pour obtenir de sa part un exposé des arguments à sa disposition pour et contre telle ou telle thèse, et même lui lancer des objections. De nos jours, les répondeurs oublient souvent de faire le pour et le contre, et le public n’est que rarement invité à formuler des objections. Nous ferons donc revivre ces belles coutumes en théorisant les « quolibets de derrière les fagots » et les « gesticulation de bon client ».

Qu'est-ce qu'un « quolibet de derrière les fagots » ?

De nos jours, les quolibets ne sont plus aussi disciplinés, et certains pourraient être tentés d'en lancer sans autorisation avant la quolibération, c'est-à-dire pendant le monologue ou le dialogue, lorsque seuls les arbitres sont censés réguler la situation. Les spectataires devront être mis au courant que certains quolibets « de derrière les fagots » seront tolérés à certaines conditions drastiques :

  • Ils sont censés interrompre un ange qui passe ou une cogitation chronophage.
  • Ils doivent être laconiques — par exemple impératif ou sujet-verbe-complément.
  • Ils sont optatifs, flatteurs ou vache, mais en aucun cas injurieux, diffamant ou obscène. 
  • Si c’est une question, alors l’orateur est totalement libre de refuser de répondre.
  • En cas de quolibations répétées ou lourdingues, on objurguera le silence en sollicitant le reste de l’assistance. Si le coupable refuse d’obtempérer, alors on le fera escorter.

 

Par exemple, après une question indiscrète et un silence opportun, un spectateur ou juré peut s'exclamer : « Mêle-toi de tes oignons ! » et si c’est exceptionnel alors il ne risque rien.

Qu'est-ce qu'une « gesticulation de bon client » ?

Pour limiter les risques d’interruption, on proposera à l’assemblée d’intervenir en langage des signes, parce que c'est beaucoup moins intrusif qu'un signal sonore de nature à gêner toute l'assistance.  

  • Ceux qui ne comprennent pas les échanges peuvent lever l’index et le majeur en forme de V pour demander une Vulgarisation. Ceux qui trouvent au contraire qu’un intervenant détaille trop peuvent lever le pouce et l’index en forme de C pour demander de la Concision.
  • Dans les deux cas, il est possible de le faire de façon injurieuse. Si le spectataire cède à cette tentation, alors il renonce à être pris au sérieux.
  • S’il y a à la fois beaucoup de V et C et si le disputaire insiste quand même pour vulgariser, alors l'arbitrage fixera une limite à ne pas dépasser — typiquement une minute environ.
  • Avant les disputes les plus véhémentes, on valorisera formellement aux spectateurs de signer de bonne foi et non pour favoriser un disputaire ou contredire leur voisin.
  • Du reste, on valorisera des approbations et désapprobations par pouce levé ou baissé.
  • Lorsqu’un spectateur veut aider le répondeur à répondre à une colle, il peut lui faire signe de le téléphoner avec le pouce et l’auriculaire — mais alors le répondeur renonce au point.
  • Mais si un spectateur a une colle urgente à poser au répondeur, alors il demandera l’autorisation à l’opposant avant de faire instance, en levant l'index et le pouce au ciel en forme de pistolet.
  • Les spectateurs ont aussi le droit d’agiter des pancartes avec slogans, mais sans injure.
  • L'arbitrage demandera une précision ou un recentrage s’il y a beaucoup de mains levées. 
  • Le reste du temps, l’orataire est libre d’accepter une question isolée ou pas — à condition que l'arbitrage ne soupçonne pas une manœuvre déloyale.

 

J'ajoute aussi qu'il faudra choisir un châtiment terrible à quelque maraud que ce soit qui n'aura point su contrôler les nuisances sonores de son appareillage télécommunicatif.

Le risque d'une volée de bois vert

La dispute quodlibétaire de jadis était une façon orale de se renseigner et de renseigner avant l’invention de l’imprimerie et des moteurs de recherche, et cela ressemblait un peu à Questions pour un champion, parce que la Bible et la logique grecque étaient supposés pouvoir éclairer tous les aspects de l’existence. Aujourd'hui la bible n'a plus beaucoup d'autorité et c'est tant mieux, mais la logique grecque non plus malheureusement. Le résultat sera forcément très différent. 

Il y aura des contradictions en pagaille entre la rationalité symbolique du logos et l’efficacité imaginaire du mythe, et rien ne permettra de garantir que ce soit toujours le logos qui remporte la victoire, en particulier à notre époque où l’idéologie prend souvent la forme narrative d’un point de vue situé difficile à imaginer sans passer par un témoignage qui n’est pas vérifiable et donc dont la valeur repose sur la réputation du témoin. C’est un point que seule l’expérience permettra de déterminer : on verra bien si à notre époque où les falsifications sont plus faciles à générer que jamais, notre Dispute héroïque ne sera pas saturée par des arguments d’autorité toujours plus difficiles à vérifier et poussant à les participants au bout du rouleau d'un harpaillage impossible à obvier.

Une solution serait peut-être tout simplement de faire en sorte que le monologue du répondeur ait été disponible à l'avance pour que l'opposant ait eu le temps de l'analyser correctement. À suivre.

Les orateurs élèvent la voix quand ils manquent d'argument.

Cicéron, in De Oratore, traduit par Edmond Courbaud aux Éds Les Belles Lettres

Publié dans #La dispute héroïque

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