Mieux disputer n°3 : la joute oratoire traditionnelle

Publié le 20 Octobre 2026

On ne sait pas précisément de quand date la première joute oratoire, pas au sens d’une querelle, soit un affrontement verbal ponctuel sur la question de se soustraire ou pas à une habitude (comme la querelle du Cid sur les règles du théâtre classique) ; mais d’une véritable coutume antagonique analogue au duel guerrier, soit un combat à armes égales entre deux prétendants à la même dignité — à cette différence près que lors d’une joute oratoire, le choix des mots et parfois la puissance vocale remplacent le maniement des armes, ce qui englobe des termes particularisant comme :

  • pilpoul talmudique,
  • fjölkunnigr islandais,
  • disputatio sorbonica,
  • débat de l’entre-deux-tour des élections présidentielles françaises,
  • bataille de rap, etc.

À vrai dire, même si ce genre de coutume se retrouve dans presque toutes les sociétés humaines dans la mesure où la parole et le jeu sont des invariants anthropologiques, on dispose de peu de travaux comparatifs sur la joute oratoire en anthropologie. On trouvera tels essais sur les jeux de langage comme les anagrammes, mots-valises, rébus, etc. ; sur les performances en public ; sur le rapport entre mensonge et blague ; sur l’importance des salutations rituelles et de la politesse — mais chaque fois qu’on étudie une joute oratoire, c’est presque toujours dans un contexte précis, comme les duels chantés des Esquimaux, la tenson médiévale des troubadours occitans, ou les insultes ritualisées dans l’Illiade d’Homère. Le seul travail comparatif sur les joutes oratoires que j’ai trouvé date déjà de 2005, c’est le n°7 de la revue ethnographique.org, avec l’article intitulé : « Perspectives comparatives sur les joutes oratoires » qui précède les autres articles consacrés à des cas particuliers.

Thierry Wendling y explique, à partir de ses sources recueillies d’abord autour de l’ethnologie et de la sociologie, ensuite de l’histoire des religions et la philologie, et enfin de la linguistique, que l’observation confirme que la notion de joute oratoire englobe dans les sociétés traditionnelles certains faits sociaux répétés, très éloignés du chaos que l'on observe sur les plateaux télévisés.

L'interrogateur et le répondeur

La devinette ou énigme n’était pas seulement une pratique enfantine : les questions-réponses sont courantes dans les cadres cérémoniels. L’Inde védique pratiquait le brahmodya (avec un échange de questions et réponses entre participants du culte brahmanique, et souvent traduit par « concours d’énigmes »). Il ne s’agissait pas de deux prétentions concurrentes et irréconciliables à la vérité : faute d’échange spontané, il s’agissait plutôt d’une mise à l’épreuve de la sagesse et le savoir rituel d’une série de candidats. La littérature scandinave médiévale regorge aussi de joutes oratoires enchainant devinettes et contre-devinettes par personnages surnaturels : dans le Vafþrúðnismál, Odin se mesure au géant Vafthrudnir (littéralement « le fort à l’embrouille ») dans une série d’énigmes cosmogoniques et eschatologiques. Ce duel d’érudition et d’éloquence condense la pensée religieuse des Vikings. Dans toutes les cultures où l’énigme vaut initiation, celui qui échoue peut symboliquement perdre sa langue et la donner au chat — dans certains cas burlesques, la tête peut aller jusqu’à exploser, comme dans les Contes du vampire [Vetâlapanchavinśatikâ] panindiens.

Ce premier invariant supposait un référentiel commun sur les connaissances attendues de la part d’un candidat, et même une hiérarchie implicite quoique parfois contestée entre questionneur et questionné. Chose intéressante, après l’émergence du bouddhisme qui eut pour conséquence le développement de la dispute interreligieuse sur le subcontinent indien, une coutume est apparue pour que le vaincu se convertisse à la religion du vainqueur, avec des traités de théorie du débat qui fleurissent après le premier siècle AD — ils sont du niveau des Grecs, même si ça reste une affaire de prosélytisme et d’apologétique religieuse avec pour enjeu le salut de l’âme.

Peut-on seulement imaginer que cette tolérance, qui n’avait rien d’évident dans les aires culturelles monothéistes de la même époque, redevienne possible de nos jours ? Sans aller jusqu’à la conversion du vaincu, on imaginera que l’appartenance à une même communauté de recherche suppose qu’on ne peut pas exiger de l’adversaire qu’il nous prenne au sérieux si on ne le prend pas au sérieux. Donc on peut au moins exiger qu’un disputaire prévoie d’offrir un gage de respect à son adversaire en cas de victoire par point de ce dernier, ou, s’il n’a pas fait confiance au tiers qui jugeait de la dispute, lorsqu’il reconnait finalement l’exactitude et la sincérité de son adversaire — dire la vérité ne suffit plus à notre époque paranoïaque, encore faut-il assurer qu’on ne s’en sert pas pour être injuste.

L'improvisation et l'insulte

La joute verbale, en laissant à l’adversaire le soin d’improviser une réponse à une question qui peut donner lieu à sa contre-improvisation si la réponse est inattendue, est une œuvre dialogique qui peut donc générer des effets de surprise, avec une certaine tentation de recourir à l’insulte et aux obscénités si l’on estime qu’une question ou une réponse est déloyale. Les joutes oratoires assument souvent cette tentation et en font un aspect légitime de la stratégie des joueurs, et donc on aboutit parfois à une inversion pure et simple des règles de politesse. Sans aller jusque-là, une dispute « infernale » n’oblige pas les disputaires à faire preuve de politesse, et on considérera qu’une injure doit toujours imputer à l’adversaire un fait en rapport avec le sujet de la conversation et être calibré. Les « attaques personnelles » sont généralement considérées comme hors-sujet dans tous les manuels d’argumentation, mais on posera une exception sur la base de l’histoire du blasphème dans l’histoire de France : même lorsqu’un blasphème est tout à fait hors-sujet, il possède pour triple avantage de :

  • défouler,
  • mettre en garde l’adversaire, et
  • porter un jugement de valeur esthétique ou moral,

Le blasphème constitue donc un mécanisme de défense psychique légitime lorsque l’adversaire tiens des propos comminatoires, fait exprès d’ignorer la valeur de nos paroles, ou nous aurait tendu un piège perfide — des situations parfois tellement subjectives que les arbitres pourront donner des points aux victimes de blasphèmes abusifs, et même disqualifier les auteurs de blasphèmes attentatoires à la dignité humaine. Un blasphème restera donc risqué pour le blasphémateur, lequel n’aura alors rien à gagner, à part la sympathie de l’assistance si son blasphème est une réponse hilarante, immédiate et proportionnée à un tel outrage.

L'efficacité avant la vérité ?

Un autre point typique de la joute oratoire traditionnelle, c’est la surenchère et l’exagération, ce qui démontre que le critère de vérité était souvent tout à fait secondaire avant qu’il ne devienne obsédant après la joute oratoire de la vaillante et sulfureuse plaidoirie de Socrate contre tous les démagogues athéniens qui ne pensaient qu’à plaire et émouvoir leurs électeurs en leur proposant le plus beau mensonge. Il faut bien reconnaître que de tous les commandement de la Bible, l’un de ceux qui est le moins universel est le neuvième qui interdit de porter un faux témoignage : entre l’impératif catégorique kantien qui va jusqu’à exclure le mensonge médicamenteux pour cause d’expérimentation en double aveugle avec placebo, et l’art de la prudence de Baltasar Gracian (prudence se traduisant « taqiyya » en arabe), il y a tout un continuum où la vérité doit laisser sa place à d’autres considérations comme l’efficacité, l’honneur, ou la non-divulgation de secrets réservés à des initiés. Dans un théâtre, il existe un « contrat de feintise » entre le performeur et le spectateur qui repose sur la « suspension consentie de l’incrédulité » : on sait tous que ce qu’on nous montre n’est ni vrai ni vraisemblable, mais cette valeur passe après celle d’enseigner les vertus et s’émerveiller. Et comme l’attitude face à la vérité prend souvent la forme d’une adhésion temporaire au discours d’autrui et s’avère donc dépendante du contexte d’énonciation, la Dispute héroïque ne peut pas exclure totalement le mensonge transitoire, à condition que la vérité finisse toujours par triompher. G. W. F. Hegel ne disait pas autre chose lorsqu’il défendait la nécessité logique de reconnaître que parfois « le faux est un moment du vrai » ; même si de nos jours, sous l’emprise du spectacle désintégré et son renouvellement technologique incessant, on a plutôt tendance à dire comme Guy Debord que le « vrai est un moment du faux ». Un exemple fameux de mensonge classieux tout de suite pardonné est lorsque l’historien Jean Fourastié compara deux villages, Madère et Cessac, l’un sous-développé et l’autre à fort revenu, avant de révéler qu’ils sont le même villages, Douelle dans le Lot, à deux époques différentes, avant et après les Trente glorieuses. Un public honnête apprécie les twists finaux lorsqu’ils sont bien amenés.

Le défi

La joute oratoire va souvent jusqu’à permettre la déclaration de défi d’un challenger contre un favori. La « littérature de cordel » brésilienne (terme qui désigne également un mode d’autoédition de poésies populaires sous forme de fascicules appelés folhetos) a ainsi gardé le souvenir de ces règlements de comptes poétiques du XIXe siècle, lors desquels la petit-bourgeoisie blanche se permettait de mesurer son éloquence face à la culture de l’oralité des esclaves noirs. (Mais cette égalisation s’arrête à la fin de la joute, lorsqu’un tiers aura pu juger de la supériorité d’un candidat : au Brésil, l’assistance lui fournit les thèmes ou les rimes sur lesquels il doit improviser.)

De ce point de vue, la Dispute héroïque doit envisager des règles pour encadrer le défi en duel : avec le temps, si jamais le concept connaissait la notoriété, nous voulons évidemment abolir les privilèges du temps de parole monopolisé par ces patriciens qui reçoivent sur les plateaux télés une hospitalité des journalistes qui n’a d’égal que le mépris que ces derniers réservent à la plèbe.

Nous voulons créer une société ou n’importe qui aura une chance de disputer avec n’importe qui — mais pas à n’importe quelle condition. Pour qu’une dispute ait lieu, il faut qu’une prétention à la validité d’un argument soit déclarée objet de controverse d’intérêt public pour les organisateurs qui vérifieront le « droit à la dispute » du déclarateur. De même que la déclaration de guerre est réglée par le droit de la guerre, la déclaration de dispute sera réglée par le droit de la dispute. Puisque chaque disputaire essaie de sauver sa thèse face à un adversaire partisan de l’antithèse, les disputaires feront valoir, dans une vidéo de 140 seconds maximums, et avec toute la beauté des arts oratoires qu’ils connaissent, que l’adversaire est faillible comme tout être humain, et que nul n'est à l’abri de la controverse ; mais ils procéderont en satisfaisant certaines conditions :

  • Légitime défense : Un particulier outragé par une intelligence hostile après une parole ou acte notoire de ce dernier décide de réagir immédiatement à hauteur de ce qu’il a subi.
  • Légalité : La déclaration est encadrée par les lois de la liberté d’expression du pays hôte.
  • Transparence : les causes d’hostilité du déclarant doivent être contenues à l’intérieur de la déclaration finale, et aucune autre ne pourra être découverte pendant la dispute.
  • Intelligibilité : Le discours audio du déclarant est intelligible pour toute la francophonie et avec des sous-titres en cas de régionalismes ou de créolismes intensifs — du reste, une vidéo qui n’a rien à voir peut servir de fond pour la bande-annonce.
  • Individuation : Le particulier (ou le collectif qui déléguera la dispute) défié est le seul à être cité dans la déclaration, et le défiant s’abstiendra de tout dommage collatéral.
  • Candeur : Le déclarant doit demander à ses admirateurs de ne pas intervenir. Donc si la déclaration va avec une campagne d’harcèlement ou une opération de déstabilisation psychologique envers un particulier impliqué dans la dispute — surtout les proches des parties impliquées — alors le défi est annulable par les organisateurs.
  • Latitude : Il y a des incitations pour que le défié accepte malgré la surprise et son emploi du temps : on lui accorde six mois de préparation mentale et le droit d’exiger la charte de franc-parler de son choix. Si le défié fait valoir un désavantage stratégique majeur, alors il peut aussi demander une exception au principe d’égalité, mais les arbitres en délibéreront à l’unanimité, et leur décision deviendra alors un précédent pour les disputes suivantes.
  • Substituabilité : Le particulier défié en duel peut déléguer son duel à n’importe quel ami qu’il juge plus dans la catégorie du déclarant, à condition de renoncer à toute latitude ci-avant et si les arbitres le valident à l’unanimité, et le déclarant ne pourra pas refuser.
  • Excluabilité : Si l’une des règles précédentes est gravement enfreinte ou refusée pendant la déclaration, avant et/ou durant la dispute, alors le coupable peut être ostracisé de la dispute.
La manœuvre stratégique

Enfin, la joute oratoire traditionnelle se caractérise par des manœuvres pour orienter la réponse adverse à son avantage — lorsqu’il ne s’agit pas de faire « sécher » l’adversaire, tout simplement. D’une certaine façon, c’est la rançon de la gloire : le répondeur a droit à un discours où il est libre de dire ce qu’il veut, mais il en est évidemment responsable. Cela ne veut pas dire que toutes les questions seraient permises, parce que les arbitres vérifieront qu’elles ont bien pour objectif de tester la robustesse des arguments du répondeur, et qu’elles ne sont pas policières, fallacieuses ou comminatoires ; mais cela veut dire qu’il est permis d’orienter une question vers une réponse qu’on estime plus facile à objecter ou contredisant une autre réponse — le répondeur se trouve alors face à un dilemme légitime, et c’est l’ingéniosité avec laquelle il réagit qui légitime le point. Cela étant, puisque le répondeur fera de son mieux pour se soustraire à son dilemme, il y aura forcément des marchandages interprétatifs plus ou moins long des deux côtés, avec la tentation de mépriser la question et de surinterpréter la réponse, d’où le risque de tourner en boucle si les positions s’enlisent. En cas de dispute d’usure, les arbitres pourront forcer la question suivante.

Conclusion

La civilisation thermo-industrielle en fin de course régule ses débats de plus en plus violent avec les méthodes rhétoriques du « media training » étasunien : il s'agit de retenir l'attention distraite du citoyen-spectateur avec une mise en scène, celle de la démocratie représentative où les politiciens répètent sans arrêt les mêmes petites phrases pour donner l'impression d'une victoire totale. Cette pulsion antagonique de la joute oratoire ne disparaîtra sans doute jamais, mais sans doute peut-on encore la sublimer avec un droit de la dispute, de même qu'il existe un droit de la guerre — que presque plus personne ne respecte non plus. C'est question d'éducation. Il ne faut pas seulement enseigner l'éthique de la discussion comme s'il était possible de mettre tout le monde d'accord, il faut aussi enseigner l'éthique de la dispute pour que tous les coups ne soient pas permis pour gagner.

 

Publié dans #La dispute héroïque

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