Du handicap

Nous naissons tous fous. Quelques-uns le demeurent.

Samuel Beckett, romancier, dramaturge et poète irlandais d’expression française.

Dans cette page, je vais partager en une fois et par avance certains enseignements que je n'ai gagné qu'après une longue et amère expérience.

Lorsque j'étais au lycée, mon empathie n'était pas encore très développée, mais j'étais assez intelligent pour savoir que j'avais des devoirs envers les autres. C'était l'époque où l'enfer était accessible gratuitement sur internet et en quantité illimitée. J'y trouvais drôle des choses qui ne sont pas drôles du tout, et donc j'étais de timidité maladive. Les solitaires qui n'ont besoin de personne dans la cours de récréation, du genre à tourner autour des arbres et parler tout seul, s'attirent souvent la méfiance des autres enfants, mais c'est là que je dialoguais avec ceux qui étaient curieux de connaître mes bizarreries, et j'arrivais globalement à me faire respecter. On a finalement renoncé à tester mon autisme. Toujours est-il qu'avec le temps, mon esprit a changé de structure à l'âge adulte, et j'ai assez gagné en maturité pour abandonner une cruauté intérieure que j'avais cru sans conséquence réelle.

Mais au tout début de 2017, tout remonta à la surface comme un torrent de merde qui a failli m'engloutir. C'est là que j'ai imaginé, à tort ou à raison, que j'étais béni et maudit à la fois : béni pour mon comportement d'enfant sage, et maudit par un secret que quelqu'un aurait pu découvrir à mon sujet.

J'en parlerai plus amplement par ailleurs.

Mais voilà : à 23 ans, mon imagination a dépassé les bornes, et j'ai subi un Trouble Psychotique Bref, alors que j'étais jusque-là Haut Potentiel Intellectuel. Désormais je suis fêlé, mais au moins je laisse encore passer la lumière. C'est ma faille psycho-sismique, qui provoque un tremblement de terre tous les deux ou trois ans : 2017, 2020, 2022 et 2024. En ce moment, tout est stable, mais je sais bien que ça se met à tanguer lorsque l'actualité devient détestable. J'ai l'obligation absolue de bouffer quatre pilules par jour, sinon ma psychiatre est certaine que je vais devoir y retourner. Mais j'ai de plus en plus de mal à croire que c'est ainsi que ça fonctionne. J'ai parfois disjoncté en prenant mes médocs, je suis parfois resté stable sans les prendre, donc au fond je ne les prends que pour rassurer mes proches.

Je suis ouvert sur le sujet, mais les actualités font tant tourner en boucle des agressions par des gens avec le discernement altéré que ma mère préfère que je le taise. Soyez donc avertis que je ne suis pas dangereux. Lorsque que je disjoncte, c'est pour mon plus grand, péril, pas celui des autres — encore que, mes proches se soucient beaucoup de moi, et je suis assez parano pour imaginer que je ne me soucie pas assez d'eux. Lorsque je pense à leur sécurité, je ressens une grande impuissance. Mais cette impuissance fait parti de mon système de défense psychique contre les vents de l'actualité : si je n'acceptai pas cette impuissance, alors je passerais ma vie à démontrer l'indémontrable, et mon esprit n'est pas assez puissant pour ce genre de performance — ou pour être plus exact, si presque tous les Français partagent l'intuition d'être surveillés ou censurés, alors il arrive qu'on me dise que je n'ai rien de spécial. À force, je finirai presque par le croire. Mais au fond, je sais que c'est faux : un paranoïaque psychiatrique n'a pas grand-chose à voir avec un paranoïaque institutionnel. Indépendamment de la question de savoir lequel des deux est le plus surveillé, le premier risque parfois sa vie pour rien, alors que le second peut devenir influenceur. Cela étant, on peut être paranoïaque des deux façons à la fois. C'est mon cas. Je suis donc spécial. Et pour me sortir de cette situation fâcheuse, j'ai dû mettre en place des garde-fous basés sur ma passion pour la philosophie.

Le problème de ces garde-fous, c'est qu'ils engagent la partie la plus chronophage de mes facultés cognitives. Il faut tout calculer, et j'imagine que si je n'étais pas HPI, alors tout serait plus compliqué. En permanence, je suis saturé par des informations que je n'arrive pas interpréter correctement. Parfois mes algorithmes me demandent si je suis bien sérieux. Je ne sais pas quoi leur répondre.

Mais voici quand même ma méthode forgé par l'expérience :

  • Impavidité pyrrhonienne : cesser de paniquer de façon provisoire, pour que la réflexion passe avant le combat ou la fuite pour l’autoconservation.
  • Rasoir cartésien : Trancher pour hypothétique ce qui est indémontrable.
  • Attentisme beckettien : Si un mythe est trop puissant pour être réfuté, alors attendre sa venue, puis arrêter de l’attendre s’il ne vient pas.
  • Clôture chestertonienne : Si un mythe qui n’est pas venu semble utile, alors on ne s'en débarrasse qu'à condition de pouvoir remplacer cette utilité par autre chose.
  • Dialectique hégélienne : Ne pas macérer dans ces thèses et tester leur puissance de conviction auprès d’un auditoire antithétique de confiance.
  • Mythographie trekkiste : En cas de signe de la présence d’une intelligence hostile, consigner toutes les perceptions dans un journal du capitaine.
  • Prudence épicurienne : Ne plus rien faire de redoutable à découvrir. 
  • Liberté de Romain Gary : Si on fait un truc redoutable à découvrir, alors assumer ses actes — Gary a résisté à un chantage à la photo intime du KGB.
  • Résistance kafkaïenne : Si le maître-chanteur cherche à nous nuire, alors refuser de mourir comme un chien abattu sans résister à son maître comme Joseph K. à la fin du Procès.
  • Fidélité badiousienne : Se reconnaître dans une vérité au nom de laquelle les erreurs du passé ne nous empêcheront plus de devenir immortel.

 

À mon grand regret rétrospectivement, j'ai tenu un journal de 2020 à 2025, mais début 2026, je fait une pause, parce qu'en ces matières, plus on creuse, plus on s'embourbe. J'avais l'impression de tenir un genre de livre de compte, comme si je voulais épargner pour mes vieux jours. Un dernier événement a achevé de me convaincre que j'avais été vraiment surveillé tout en étant parano selon la psychiatrie, mais j'ai manqué l'occasion en or de pouvoir le démontrer, même si j'ai des indices assez troublants. Donc maintenant, il ne me reste qu'une alternative : tout raconter dans un livre, et laisser les gens choisir si c'était un délire ou la réalité ou les deux à la fois. 

En attendant, tout ce que je peux faire, c'est dire aux gens :

« Voilà ma certitude : vous pouvez vivre avec votre folie, vous pouvez surmonter la détresse psychique, vous pouvez devenir invulnérable, et la première étape, c'est de s'arrêter et réfléchir ».

Ils étaient sympas, mes psychiatres. Très cartésiens. Lorsque je leur confiais mes délires, on commençait par vérifier si c'était vérifiable. On argumentait sans jugement. Michel Foucault n'a rien compris. René Descartes était basé. Sauf à propos des petits nanimaux, mais je connais des cartésiens véganes.

Un jour, il y aura un ministère de la prévention psychiatrique avec des gens chargés de toquer poliment à la porte pour discuter avec les gens qui ont des attitudes préoccupantes sur internet. 

 

 

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