Publié le 24 Octobre 2026
La démocratie se déroule rarement comme dans les manuels de droit. Dans la vraie vie, on dirait que les politiciens « vendent » et que l'électorat « achète » un programme. Il y a des valeurs sacrées non-négociables qui s'opposent à toute forme de calcul. Le procès opaque de la mise en œuvre des promesses stimule les fantasmes populistes de ceux qui se méfient des saboteurs. On constate donc parfois des « effets pervers » qui n'étaient pas prévu au moment de la prise de décision.
Pourquoi l'esprit critique est-il aussi difficile à faire éclore ? Il arrive souvent, dans l'histoire de l'évolution, qu'une adaptation devienne contreproductive lorsque l'environnement se modifie brutalement. Nous percevons intuitivement nos difficultés actuelles avec le système d'interprétation que nous avons hérité de nos plus lointains ancêtres. Et donc nous interprétons l'interaction entre les gouvernements et le public en terme de coopération. Mais comment coopérons-nous naturellement ?
Dans les groupes de chasseurs-cueilleurs, on recherchait les échanges mutuellement bénéfiques. Notre survie dépendait de notre faculté à discerner les partenaires plus égoïstes et les partenaires plus altruistes. Et c'est la parole qui nous permet de savoir qui est fiable et qui ne l'est pas. On dira de celui qui n'a demandé que la moitié des profits d'une entreprise à laquelle il a contribué à hauteur de la moitié du temps de travail qu'il a fait une demande « équitable ». Les enfants comprennent eux aussi que celui qui a le plus travaillé devrait être considéré comme le plus méritant. Pour survivre, il ne fallait être ni trop égoïste au risque d'être rejeté, ni trop altruiste au risque d'être exploité. Il fallait mesurer les réputations en présence. Il fallait savoir mesurer les mérites de chacun.
Que l'on parle du traitement du chômage, des dépenses de santé, de la discrimination positive, ou de l'immigration, il y a toujours une sorte de calcul moral, parce que les débats autour de chacune de ces politiques portent d'abord sur leur caractère moral ou non. En fait, des expériences ont montré que les gens préfèrent parfois une politique bien intentionnée, même si les résultats sont décevants.
Et donc dans les sondages, l'approbation d'une politique dépend énormément de la façon dont elle est cadrée. En tous cas, ceux qui reçoivent l'aide au chômage sont priés de montrer qu'ils font ce qu'il faut pour trouver un emploi — même si tout le monde n'est pas d'accord sur la définition du mérite, et c'est bien là le problème. Bref, notre esprit possède une sorte d'heuristique du mérite telle qu'on ne peut que difficilement oublier le mécontentement que suscitent les écornifleurs. Chose surprenante, le cadrage du débat est tellement important que modifier les conditions de l'expérience peut conduire un Étasunien à se comporter comme un Scandinave et vice-versa. C'est parce que notre esprit accorde énormément d'importance aux intentions. D'autres expériences ont montré qu'on préfère les relations soucieuses de nos intérêts à long terme, même si elles rapportent moins dans l'immédiat. Même dans les entreprises les plus rationnelles au sens économique du terme, on se fait des cadeau pour prouver qu'on s'estime dans la durée. Autrement dit, on ne s'étonnera pas que le maintien des aides au plus démuni soit fortement influencé par la capacité de s'imaginer dans une situation difficile.
Et donc que se passe-t-il lorsqu'un politicien s'oppose à une valeur sacrée au nom d'une certaine efficacité ? Généralement, ce ne sont pas ses arguments qui sont visés, mais sa moralité. Les arguments ad hominem prolifèrent parce que tout le monde n'a pas les compétences pour réfuter une idée fausse. Ce qui est remarquable, c'est que le répertoire des valeurs sacrées varie beaucoup d'un pays à l'autre : les flingues aux États-Unis, la monnaie en Allemagne, la laïcité en France, etc. Il arrive même que des personnes soient jugées immorales simplement parce qu'elles ont besoin de temps pour arriver à la même conclusion, ce qui est ridicule. Les gens confondent souvent ce qui relève de l'évidence et ce qui relève de l'intuition. Si on suppose que le compromis est une nécessité pour avancer, alors certains pays sont vraiment dans la mouscaille.
Que l'on parle d'un État ou d'une entreprise, la tentation est grande de parler d'une personne morale comme d'une personne humaine. Le contenant pour le contenu, c'est ce qu'on appelle une métonymie. Nous simplifions ainsi parce que nous avons une théorie de l'esprit innée qui perçoit de l'agentivité là où il n'y en a pas. Mais le risque à confondre un groupe avec une personne, c'est qu'on peut en oublier qu'il faut comprendre ses motivations contradictoires pour anticiper son comportement collectif. Nous devons résister à la tentation de réduire un groupe à sa décision finale.
Il arrive souvent qu'on ne pense pas à toutes les conséquences d'une certaine politique. On fixe une taxe à un certain nombre de fenêtres, et la plupart d'entre elles finissent murées. Dans les pires cas, la situation empire là où on avait prévu une amélioration. Pourtant, n'importe qui peut comprendre que récompenser l'abattage des serpents peut conduire des petits malins à faire des élevages de serpent. Toute la difficulté consiste à savoir comment être certain que les politiques raisonnent à long terme.
Mais il faut aussi connaître ce que notre intuition naturelle dit de la science économique. Nous avons du mal à raisonner de façon macroéconomique, parce que l'esprit tend à tout réduire à l'existence d'un groupe. Mais on sait que les propriétaires réagissent de façon très diverses au contrôle des loyers. Beaucoup n'ont pas l'intention de se laisser faire. Et il est difficile de savoir à l'avance qui va se laisser faire. On a aussi tendance à imaginer que l'économie est statique, alors qu'un seul changement de paramètre peut impacter les autres paramètres en cascade. On suppose facilement que le bien engendre le bien, mais parfois il n'y a pas de corrélation : le bien peut engendrer n'importe quoi.
Il faudrait trouver un moyen d'apprendre aux citoyens à écouter les avocats du diable.
Ça tombe bien, le tirage au sort et l'éthique de la discussion sont là pour ça. La réflexion collective permet à celui qui a raison de partager ses lumières avec le plus grand nombre pour peu que le cadre soit ouvert à la contradiction — mais évidemment cela exige de sortir de son isoloir quelques temps.
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