l'academie des shadoksciences

Publié le 24 Octobre 2026

La démocratie se déroule rarement comme dans les manuels de droit. Dans la vraie vie, on dirait que les politiciens « vendent » et que l'électorat « achète » un programme. Il y a des valeurs sacrées non-négociables qui s'opposent à toute forme de calcul. Le procès opaque de la mise en œuvre des promesses stimule les fantasmes populistes de ceux qui se méfient des saboteurs. On constate donc parfois des « effets pervers » qui n'étaient pas prévu au moment de la prise de décision.

Pourquoi l'esprit critique est-il aussi difficile à faire éclore ? Il arrive souvent, dans l'histoire de l'évolution, qu'une adaptation devienne contreproductive lorsque l'environnement se modifie brutalement. Nous percevons intuitivement nos difficultés actuelles avec le système d'interprétation que nous avons hérité de nos plus lointains ancêtres. Et donc nous interprétons l'interaction entre les gouvernements et le public en terme de coopération. Mais comment coopérons-nous naturellement ?

Dans les groupes de chasseurs-cueilleurs, on recherchait les échanges mutuellement bénéfiques. Notre survie dépendait de notre faculté à discerner les partenaires plus égoïstes et les partenaires plus altruistes. Et c'est la parole qui nous permet de savoir qui est fiable et qui ne l'est pas. On dira de celui qui n'a demandé que la moitié des profits d'une entreprise à laquelle il a contribué à hauteur de la moitié du temps de travail qu'il a fait une demande « équitable ». Les enfants comprennent eux aussi que celui qui a le plus travaillé devrait être considéré comme le plus méritant. Pour survivre, il ne fallait être ni trop égoïste au risque d'être rejeté, ni trop altruiste au risque d'être exploité. Il fallait mesurer les réputations en présence. Il fallait savoir mesurer les mérites de chacun.

Que l'on parle du traitement du chômage, des dépenses de santé, de la discrimination positive, ou de l'immigration, il y a toujours une sorte de calcul moral, parce que les débats autour de chacune de ces politiques portent d'abord sur leur caractère moral ou non. En fait, des expériences ont montré que les gens préfèrent parfois une politique bien intentionnée, même si les résultats sont décevants.

Et donc dans les sondages, l'approbation d'une politique dépend énormément de la façon dont elle est cadrée. En tous cas, ceux qui reçoivent l'aide au chômage sont priés de montrer qu'ils font ce qu'il faut pour trouver un emploi — même si tout le monde n'est pas d'accord sur la définition du mérite, et c'est bien là le problème. Bref, notre esprit possède une sorte d'heuristique du mérite telle qu'on ne peut que difficilement oublier le mécontentement que suscitent les écornifleurs. Chose surprenante, le cadrage du débat est tellement important que modifier les conditions de l'expérience peut conduire un Étasunien à se comporter comme un Scandinave et vice-versa. C'est parce que notre esprit accorde énormément d'importance aux intentions. D'autres expériences ont montré qu'on préfère les relations soucieuses de nos intérêts à long terme, même si elles rapportent moins dans l'immédiat. Même dans les entreprises les plus rationnelles au sens économique du terme, on se fait des cadeau pour prouver qu'on s'estime dans la durée. Autrement dit, on ne s'étonnera pas que le maintien des aides au plus démuni soit fortement influencé par la capacité de s'imaginer dans une situation difficile.

Et donc que se passe-t-il lorsqu'un politicien s'oppose à une valeur sacrée au nom d'une certaine efficacité ? Généralement, ce ne sont pas ses arguments qui sont visés, mais sa moralité. Les arguments ad hominem prolifèrent parce que tout le monde n'a pas les compétences pour réfuter une idée fausse. Ce qui est remarquable, c'est que le répertoire des valeurs sacrées varie beaucoup d'un pays à l'autre : les flingues aux États-Unis, la monnaie en Allemagne, la laïcité en France, etc. Il arrive même que des personnes soient jugées immorales simplement parce qu'elles ont besoin de temps pour arriver à la même conclusion, ce qui est ridicule. Les gens confondent souvent ce qui relève de l'évidence et ce qui relève de l'intuition. Si on suppose que le compromis est une nécessité pour avancer, alors certains pays sont vraiment dans la mouscaille.

Que l'on parle d'un État ou d'une entreprise, la tentation est grande de parler d'une personne morale comme d'une personne humaine. Le contenant pour le contenu, c'est ce qu'on appelle une métonymie. Nous simplifions ainsi parce que nous avons une théorie de l'esprit innée qui perçoit de l'agentivité là où il n'y en a pas. Mais le risque à confondre un groupe avec une personne, c'est qu'on peut en oublier qu'il faut comprendre ses motivations contradictoires pour anticiper son comportement collectif. Nous devons résister à la tentation de réduire un groupe à sa décision finale.

Il arrive souvent qu'on ne pense pas à toutes les conséquences d'une certaine politique. On fixe une taxe à un certain nombre de fenêtres, et la plupart d'entre elles finissent murées. Dans les pires cas, la situation empire là où on avait prévu une amélioration. Pourtant, n'importe qui peut comprendre que récompenser l'abattage des serpents peut conduire des petits malins à faire des élevages de serpent. Toute la difficulté consiste à savoir comment être certain que les politiques raisonnent à long terme.

Mais il faut aussi connaître ce que notre intuition naturelle dit de la science économique. Nous avons du mal à raisonner de façon macroéconomique, parce que l'esprit tend à tout réduire à l'existence d'un groupe. Mais on sait que les propriétaires réagissent de façon très diverses au contrôle des loyers. Beaucoup n'ont pas l'intention de se laisser faire. Et il est difficile de savoir à l'avance qui va se laisser faire. On a aussi tendance à imaginer que l'économie est statique, alors qu'un seul changement de paramètre peut impacter les autres paramètres en cascade. On suppose facilement que le bien engendre le bien, mais parfois il n'y a pas de corrélation : le bien peut engendrer n'importe quoi.

Il faudrait trouver un moyen d'apprendre aux citoyens à écouter les avocats du diable.

Ça tombe bien, le tirage au sort et l'éthique de la discussion sont là pour ça. La réflexion collective permet à celui qui a raison de partager ses lumières avec le plus grand nombre pour peu que le cadre soit ouvert à la contradiction — mais évidemment cela exige de sortir de son isoloir quelques temps.

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Publié le 21 Octobre 2026

On en arrive enfin à la question de savoir d'où vient que les êtres humains acceptent de se soumettre à quelque monarque, comme le demandait La Boétie dans son Traité sur la servitude volontaire. Parce que après tout, l'oppression existe encore, même si c'est sous une forme différente. Alors pourquoi accepte-t-on la servitude ? Celle-là même qu'on observe aussi dans les sociétés sans autorité centrale, dans les structures familiales les plus inégalitaires et autoritaires ?

On imagine tout de suite que c'est une affaire de force ou de violence. Mais c'est avant tout une question d'idéologie. La domination est présentée comme naturelle. Mais des études sur les castes inférieures en Inde montrent bien que les dominés ne sont pas convaincus que leur domination serait naturelle. Partout on observe un décalage entre le discours officiel et la pensée des individus dominés. Il existe donc des « résistances silencieuses ». Il ne faut pas confondre silence et consentement.

Dans ce cas, quels sont les processus cruciaux qui stabilisent la domination ? Prenons l'exemple des sociétés africaine où la polygamie prive les plus jeunes hommes de l'accès aux femmes. Ces jeunes hommes ne trouvent pas cela juste. Mais un individu isolé n'aurait aucune chance de réussir à renverser le système. Et de plus, parmi ceux qui sembleraient prêts à le renverser, il n'est pas facile de savoir qui est fiable. Et donc beaucoup préfèrent attendre de vieillir pour prendre la place des anciens.

D'après Boyer, il existe deux obstacles à la rébellion collective. D'abord, il s'agit de savoir si la révolution peut se faire sans coopérer avec les autres. C'est le problème de l'engagement. Mais il y a aussi le problème de la coordination. Même en admettant que le tyran aie commis un blasphème tel que plus personne n'ait peur de s'engager, il faut encore savoir quelle est l'intention des autres. D'après les modèles, une révolution se produit lorsque de nombreuses personnes sont prêtes à prendre un risque et lorsque chacun sait que ce risque va être pris.

C'est donc la circulation des informations qui permet de se rebeller. Il faut pouvoir participer à des débats. Et les élites feront tout pour que ces débats n'aient pas lieu. La dictature se maintient parce que les élites saturent l'espace public. Les rituels religieux ou les cours de théorie léniniste avaient moins pour fonction d'instruire que de permettre aux gens de signaler leur allégeance. Dès lors, on ne sait jamais qui croit vraiment à l'idéologie du système. C'est une situation en « ignorance pluraliste ». Certains économistes parlent à ce sujet de « préférence falsifiée ». Lorsque cette pratique est répandue, le conformisme est tel qu'il est très difficile d'en sortir, au risque de passer pour un agitateur.

Dans nos démocraties modernes, la question se pose autrement, avec la « fenêtre d'acceptabilité », c'est-à-dire l'instant à saisir où une politique naguère fantaisiste devient réaliste. L'éventail de propositions acceptables s'élargit ou se rétrécit avec le temps. Cela explique que les changements politiques importants se font souvent hors du cadre institutionnel ordinaire. Au États-Unis, des propositions jugées radicales il y a quelques décennies, comme la légalisation du cannabis ou le mariage homosexuel, sont passé par des décisions de justice ou référendums, hors du cadre parlementaire.

Même en régime démocratique libéral, les élites font de leur mieux pour rétrécir la fenêtre d'acceptabilité à leur avantage : on ne parle sérieusement de la sortie de l'euro que très rarement. Les réseaux sociaux permettent de savoir ce que pensent les autres et augmentent la probabilité d'une révolution, mais dans les débats sur leur réglementation cet aspect positif est souvent laissé de côté. 

Finalement, l'autorité persiste parce que les personnes soumises jugent qu'il est dans leur intérêt individuel de s'y conformer plutôt que de se révolter, même si peu sont ceux qui veulent s'y conformer.

Et donc pour conclure, peut-on réduire la révolution à un problème d'engagement et de coordination ? Cela ne fait que poser les bases de la psychologie du raisonnement, mais cela ne nous dit rien de l'avenir du capitalisme. Le cerveau n'est pas livré avec la réponse à toutes les questions qu'il se pose. 

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Publié le 19 Octobre 2026

Au chapitre 3 de son livre sur la neuropolitique, Boyer se concentre sur deux notions qui déchaînent les passions : le « populisme » et la « désinformation ». Que reproche-t-on aux premiers ? Une certaine véhémence dans le propos ? Ils ont généralement en commun d'opposer un bon peuple à des élites corrompues, et de résumer la colère populaire en quelques slogans. Sans doute que la faillite du système y est pour beaucoup, mais y aurait-il quelque chose dans notre cerveau capable d'expliquer cette tentation ? Sans surprise, Boyer répond que oui.

Ce n'est pas une affaire de crédulité. On sait que le conformisme pousse parfois le sujet à accepter une prémisse manifestement fausse, mais aujourd'hui on sait que le conformisme n'est pas la même chose que la persuasion : nous sommes moins influençables que prévu. On remarque ironiquement que le bon sens est la chose la mieux partagée du monde : tout le monde se croit moins influençable que le voisin. Les êtres humains sont difficiles à convaincre, que l'on parle d'enfants qui n'aiment pas les légumes, d'adolescents en fugue, ou d'adultes encartés.

En résumé, on ne change pas d'opinion comme on attrape un rhume. Nous n'aurions pas pu survivre dans la nature si nous avions été naïfs ou incrédule au dernier degré. Il était nécessaire que nous puissions nous fier aux informations des autres en triant celles qui étaient invraisemblables. Notre espèce est à part étant donné que notre connaissance est peu personnelle, elle relève d'une dépendance.

Le problème que tout le monde aura remarqué, c'est que nous avons intérêt à faire croire des choses qui ne sont pas forcément vraies. Il est donc dans notre intérêt d'être prudents. Dès l'âge de trois ans, les enfants sont sceptiques de certaines choses que leur racontent les parents. Et nous n'acceptons les nouvelles idées que si elles sont cohérentes et compatibles avec ce que nous savons déjà.

Mais à l'inverse, un excès de scepticisme peut tout aussi bien nous faire passer à côté d'une information utile. Même les régimes totalitaires à propagande intensive font face à un grand cynisme des individus qui gardent une distance intérieure vis-à-vis des dogmes. La participation n'était pas une preuve d'adhésion. Et c'est pourquoi lors de l'effondrement de tel ou tel système oppressif, tout le monde racontera volontiers n'y avoir jamais cru, même lorsque la survie dudit système reposait précisément sur le désengagement cynique des masses.

De plus, la « désinformation » n'explique pas vraiment le sort populiste de nos démocraties non plus. Il ne fait pas de doute qu'on retrouve parfois sur les réseaux sociaux des opinions farfelues qui n'auraient aucun écho autrement, comme la thèse de la Terre plate. Mais la question est de savoir si cette désinformation a un impact réel sur la démocratie. La réponse est que la plupart des contenus partagés sont fiables, même s'ils sont évidemment un peu trop sélectifs. Les contenus extravagants ne sont pris au sérieux que lorsque la personne qui les partage a déjà des croyances extravagantes. Les gens qui croient que Barack Obama est un musulman dévot avaient déjà un très mauvais à priori sur lui dès le départ. Donc il est faux de dire que les réseaux sociaux polarisent, ou alors disons qu'ils exposent les individus à la tentation de ne chercher que les sources qui confirment leurs croyances préalables.

Même sur Facebook, les utilisateurs étudiés par les psychologues sociaux ont pu révéler que presque personne n'est en vase clos et que presque tout le monde accepte d'être tenu informé de ce que pense l'adversaire. Il semblerait bien que la « polarisation » amplifiée par les réseaux sociaux n'est pas un choix contraint. Les réseaux sociaux polarisent dans le sens où les gens sont libres de se défouler les uns sur les autres de façon irresponsable, mais il arrive aussi que certaines personne s'en servent exprès pour entendre un autre son de cloche et cultiver le doute. Donc tout n'est pas perdu — pour autant que Facebook s'abstienne d'intervenir dans telle ou telle élection, ce qui n'est pas du tout certain.

Le problème de la désinformation n'en n'est devenu un qu'après que les sources autorisées d'information se soient senties menacées par cette concurrence anarchique. On constate que les médias officiels ont perdu la légitimité qui était la leur à l'époque où les journalistes n'étaient pas insultés. Plus personne ne croit désormais que les journaux sont neutres, et c'est pourquoi sur les réseaux sociaux, certaines sources émergent comme plus fiables que d'autres via les commentaires. 

Pour Boyer, il est évident que l'origine du populisme est ailleurs, dans notre histoire évolutive. Mais au fond, on n'avait pas besoin de lui pour savoir que le populisme existait déjà avant les réseaux sociaux.

Lorsqu'on remonte à l'apparition des premières chefferies dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, on remarque que la pression du travail collectif et de la guerre a pu impacter notre sélection naturelle; Dans de nombreuses sociétés animales, on remarque des hiérarchies.

Dans le cas des sociétés humaines, la division du travail permet d'améliorer la survie du groupe, et l'une de ces divisions se situe entre travail intellectuel et travail manuel. C'est également pour la guerre que les chefs étaient choisis. Une guerre primitive pour le territoire et les ressources d'autrui.

Pour expliquer le populisme, Boyer propose de considérer ces deux grands contextes au suivisme en politique : production collective et guerre primitive. Dans le premier cas, le chef a des avantages en termes de pouvoir mais des désavantages en termes d'informations à acquérir pour garder le pouvoir — tandis que le subordonné a moins d'autonomie mais aussi moins de couts d'information. Donc le maintien d'une hiérarchie et l'absence de révolution dépend de ce que le coût subi en acceptant de se soumettre ne soit pas très élevé comparé aux avantages du pouvoir.

Dans tous les cas, sélectionner un chef permet de récolter les bénéfices d'une action coordonnée. Mais les qualités attendues d'un chef de guerre ne sont pas les mêmes que d'un chef de la production. Dans le premier cas, on sait que les cobayes des expériences de psychologie sociale font confiance aux visages dominants, et dans le second cas font confiance aux visages qui suscitent la confiance.

Et donc quelque chose dans notre société pousse les électeurs vers la rhétorique guerrière des politiciens qui ne s'embarrassent pas de rhétorique managériale. Et puisque nous vivons à une époque de crises multiples, il fallait s'attendre à ce que la rhétorique devienne plus guerrière.

Une dernière remarque : Boyer oublie un peu vite que les fonctions guerrières (ou diplomatiques) étaient élues par le peuple dans les premières démocraties grecques, alors que les fonctions managériales étaient souvent remplies par n'importe qui, si le citoyen tiré au sort avait le temps d'apprendre les ficelles du métiers — en vrai, ce n'est pas si compliqué que ça, c'est une question de temps. 

Si notre « démocratie » est en crise, c'est sans doute parce que l'élection, qui servait à jadis à désigner un stratège pour la guerre, sert désormais à désigner la plupart de ceux qui écrivent les lois. Il faut vraiment une situation d'union sacrée lors d'une guerre mondiale pour que l'élection n'aboutisse pas au conflit. Et donc je suppose que la polarisation pourrait être évitée si plus de fonctions électives étaient tirées au sort ou attribuées sur la base d'un examen anonyme.

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Publié le 16 Octobre 2026

La démocratie est-elle condamnée aux passions tribales et à l'opportunisme factieux ? Nous avons des opinions bien tranchées sur des questions qui ne nous regardent pas, et nous nous regroupons entre personnes de la même opinion lorsqu'il s'agit de la faire triompher. Cela nous semble normal, mais il arrive que les opinions soient chargées d'émotions au point d'aboutir à de la violence. C'est le problème de la « polarisation ». Respecter l'éthique de la discussion est un idéal très difficile à atteindre.

La vigilance épistémique

D'abord, il y a l'idée qu'on rejoint une orga parce que ses idées seraient proches des nôtres. Mais en réalité, les expériences de psychologie sociale montrent qu'on choisit nos opinions en fonction de celles de notre camp. Il suffit d'inventer une opinion à tel ou tel dirigeant respecté, et son partisan aura tendance à l'adopter simplement par respect pour ce dirigeant. Inversement, la même opinion est dévaluée lorsqu'elle sort de la bouche de l'adversaire. On a vu des adversaires de la vaccination devenir des partisans lorsque le dirigeant à la tête de la campagne de vaccination a été remplacé.

L'affiliation biaise aussi notre jugement moral. Si quelqu'un commet une faute dans notre camp, on lui trouve des excuses plus facilement que si c'était l'adversaire. Cela étant, il n'est pas forcément lamentable ou irrationnel de se fier à une autorité avant de décider ce qu'on va faire. C'est une question de « vigilance épistémique ». Vu comme le monde est plus complexe que notre cerveau, savoir trier les sources a toujours été une question de vie ou de mort. Et donc il est raisonnable de sous-traiter nos opinions à des gens qui y passent leur temps libre.

Et donc je ne suis pas quelqu'un de raisonnable. Ce phénomène que décrit Boyer est au cœur de la novlangue de 1984 de George Orwell : répéter ce que l'on entend sans réfléchir, c'est le duckspeak (ou canardlangue dans la VF). Répéter ce qu'on a entendu comme un perroquet sans y réfléchir, c'est le plus sûr moyen de faire le jeu de Big Brother. La canarlangue est à la fois compliment et insulte : si on répète ce que dit Big Brother c'est un compliment, et si on répète ce que dit ses ennemis ça devient une insulte. Et je déteste tant la canardlangue qu'il m'arrive de me disputer pour rien avec des amis.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que la canardlangue s'accompagne de jugements moraux sur le voisin qui refuse la même opinion. Par exemple, il faudrait être immoral ou stupide pour refuser la taxation des plus riches, ou inversement pour l'accepter, selon le camp auquel on appartient. Pendant longtemps, j'ai été très patient avec les gens qui ne pensent pas comme moi. Je ne plaçais pas le problème sur le plan de la morale, vu que je ne considérai pas qu'être égoïste était immoral. Mais plus je deviens âgé, plus je tends à perdre patience. À mon grand regret, je suis en train de me polariser.

La psychologie coalitionnelle

Quoi de plus naturel que de chercher à se trouver des alliés dans nos projets ? La psychologie de groupe ressemble à un invariant de la nature humaine. Qu'on parle d'une association ou d'une nationalité, la question est de savoir si des phénomènes aussi variés peuvent être placés dans une seule catégorie. Depuis des temps immémoriaux, ceux qui survivent sont ceux qui savent le mieux s'entourer. Cette psychologie est relativement stable selon les contextes. Formulons l'hypothèse qu'un groupe agresse un autre groupe. Comment réagir autrement qu'en s'unissant ? Qu'on parle de deux clans en guerre l'un contre l'autre ou du syndicat contre le patronat, il s'agit à chaque fois de compter dans le groupe qui est en état de se battre et qui a assez d'autorité pour faire respecter la décision du groupe. Il s'agit donc de s'ingénier à trouver une solution aussi consensuelle que possible sur un nombre de combattant aussi vaste que possible, parce que c'est une question de vie ou de mort. Les membres ont alors tout intérêt à se surveiller les uns les autres pour vérifier le niveau d'engagement de chaque individu. Celui qui propose un compromis est interprété comme un lâche ou un traître. Il faut manifester son dévouement à la cause, comme lors d'un service militaire ou après un rite d'initiation. Autrement dit, il n'y a pas d'amour, seulement des preuves d'amour.

Bon ben voilà : je suis du genre à chercher l'exactitude et la cohérence quoiqu'il en coute, sans me soucier des conséquences, je suis donc un kassos. Je suis nul en psychologie coalitionnelle.

Donc qu'on parle d'une petite bande de chasseurs-cueilleurs ou d'un parti politique moderne, nous avons pour point commun de compter les uns sur les autres pour obtenir nourriture, assistance, protection et information. Exclure quelqu'un d'une interaction est un moyen sûr de provoquer du stress chez lui. Se sentir inutile, c'est se sentir en danger. Nous sommes donc à la recherche des groupes qui pourront le mieux accroître notre influence sur le reste du monde. Puisque la participation au groupe accroît notre puissance d'agir, l'incitation à coopérer est forcément ancrée en nous. 

Voici les tendances profondes de la psychologie coalitionnelle :

  • Nous considérons tel groupe comme une seule et même personne, et parlons du groupe comme s'il était doué d'une volonté générale cohérente.
  • Lorsque l'intérêt collectif a été contredit, nous le prenons comme une défaite personnelle.
  • Nous avons tendance à interpréter les interactions avec les rivaux comme un jeu à somme nulle. Tout bénéfice pour l'autre semble une perte pour nous et vice-versa.

 

Dès lors, d'où exactement vient la polarisation ? Pourquoi a-t-on tendance a rejeter les opinions ennemies comme fausses et immorales ? Souvent les opinions se font par paquet : aux États-Unis, les croyances sur les armes à feu et l'avortement sont sans surprise corrélées. Mais ce qui s'applique à la politique ne s'applique pas à d'autres domaines : les autres préférences, comme les goût et les couleurs, sont un peu moins corrélées à la politique. Ces ensembles d'opinion manquent souvent de cohérence à cause de telles ou telles alliances avec des groupes dont on estime que certains méritent plus notre aide que d'autres. En plus, elles se polarisent : aux États-Unis, l'avortement est devenu totalement inacceptable pour les uns et absolument permis pour les autres. Ces opinions sont des outils coalitionnels. Chose inquiétante, ceux qui sont dans l'ambivalence ou l'indécision sont plus méprisés que les autres. Le livre de l'apocalypse est clair : Dieu vomit les tièdes. On obtient une surenchère permanente de vertu ostentatoire. La dénonciation voire la délation est souvent incitée dans les mouvements extrémistes. Les accusés doivent alors être évités à tout prix. 

On assiste donc à la prolifération des factions au sein des parlements, c'est-à-dire les partis politiques. Parfois cela semble inévitable, comme lorsqu'il y a une forte opposition entre les pauvres et les riches — mais certaines querelles ont parfois sembler émerger de façon autonome. Il est arrivé que tel ou tel parti de gauche occidentale abandonne les classes populaires pour se concentrer sur les minorités d'une façon qu'il est difficile de réduire à un simple jeu de lutte des classes. D'autres partis politiques, au contraire, ont préféré rester minoritaire sans faire volte-face, comme les partis d'extrême droite qui n'ont mis de l'eau dans leur vin qu'à une période très récente.

La règle générale, c'est que lorsque la priorité des dirigeants d'un parti n'est pas la victoire mais l'emprise sur le reste du parti, les opinions extrêmes deviennent avantageuses.

C'est un dilemme assez banal : faut-il augmenter en taille, au risque de perdre son identité ?

Enfin, ce chapitre s'achève sur l'idée que notre nature est de s'associer, mais qu'elle n'est pas forcément de se comporter de façon grégaire. Il est normal de s'assurer du sérieux des néophytes, ce n'est pas une question de « tribalisme ». La psychologie coalitionnelle ne fait qu'expliquer certains comportements paradoxaux, comme la défense de thèses contradictoires ou la fidélité à un parti dont le programme a changé. Mais une culture peut parfaitement accepter l'existence d'avocats du diable.

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Publié le 15 Octobre 2026

Alors comme ça, la politique serait un ensemble de forces dont nous serions à peine conscients, sur une scène cachée ? Hé oui, l'esprit humain serait peuplé de croyances et d'émotions en lutte les unes contre les autres, comme le film Vice-versa. Pendant l'essentiel de l'Histoire humaine — ou disons depuis l'âge du bronze — le régime démocratique était une exception, et la plupart des sociétés avancées fonctionnaient avec les manières de roi et les front prosternés. Boyer pense que tous les êtres humains partagent une « mentalité politique » semblable à un ordinateur qui installe différentes formes de logiciels qui sont autant de régimes politiques : démocratie, autocratie, tribalisme, etc.

Il prend pour exemple le système politique hawaïen traditionnel. On considérait, avant la colonisation, que les familles dirigeantes possédaient le « mana », c'est-à-dire une qualité les différenciant des roturiers. Donc les droits fonciers étaient la propriété du dieu Lono. À chaque mort de roi, la Terre était redistribuée par la nouveau roi. Lorsque Boyer présente ce système à ses étudiants, il n'est jamais arrivé qu'on lui dise qu'il était extravagant. Même les étudiants des sociétés non-occidentales les plus égalitaires trouvent cela vraisemblable. C'est donc une situation « facile à penser ». Le seul mystère était la définition exacte du « mana ». Du reste, tout le monde s'accordait à considérer que les classes existent et n'ont pas forcément les mêmes intérêts. D'où deux questions :

  • D'abord, est-il aussi facile de croire que l'on puisse vivre sans roi ni prêtre ?
  • Ensuite, en quoi consiste la politique dans de telles communautés « traditionnelles » ?

 

Dans les sociétés de chasseurs cueilleurs, parfois qualifiées de « traditionnelles » même si les traditions peuvent changer, on trouve de nombreux éléments politiques invariants :

  • Une notion de communauté : le groupe a une existence propre indépendante de ses membres.
  • Un système de pouvoir : les conflits sont souvent arbitrés par le sage qui a le plus d'expérience — mais l'autorité qui abuse de ses pouvoirs risque d'être renversée.
  • La volonté générale : le groupe exprime toujours des désirs collectifs après de longues délibérations pour en arriver à un consensus.

 

Même s'il y a égalité, le pouvoir reste antisymétrique (X a un pouvoir sur Y qui n'a pas de pouvoir sur X) et transitif (si Y a un pouvoir sur Z alors X aussi a un pouvoir sur Z). Toutes les relations humaines n'obéissent pas à cette asymétrie : il arrive que l'amitié soit symétrique, ou que l'ennemi de mon ennemi ne soit pas mon ennemi. Mais c'est la définition même du pouvoir qu'il est asymétrique et transitif. On a observé que les enfants en bas âge sont du genre à être surpris lorsqu'ils observent une relation de pouvoir symétrique et/ou non-transitive. Nous faisons des déductions transitives en permanence sur la nature du pouvoir : lorsqu'on n'a pas d'autorité sur un adversaire, on cherche celui qui a autorité sur l'adversaire. Même dans les communautés les plus égalitaires, on sait ce que c'est que l'autorité asymétrique, avec qui discuter pour régler un différend. Toutes les sociétés possèdent le concept de chef, même lorsqu'elles s'ingénient à ce qu'il n'y en ai pas, pour savoir quoi éviter.

Remarquons que les principes d'antisymétrie et de transitivité sont aussi au fondement de la logique des Grecs, puisque pour enchaîner les syllogismes, il faut dire que A appartient à B qui ne revient pas à dire que B appartient à A, et que si A appartient à B et B à C, alors A appartient à C. Faut-il en conclure que la logique serait intrinsèquement politique ? Tout ce qu'on peut conclure, c'est que celui qui a réussi à faire une démonstration possède le pouvoir d'être incontesté. Or être incontesté et avoir du pouvoir, ce n'est pas exactement la même chose.

Chose intéressante, l'être humain suppose souvent que ses enfants possèdent une essence. Donc lorsqu'on demande à tel groupe si leur enfant éduqué par une tribu ennemie resterait leur enfant, ils ont tendance à répondre que oui. Pour croire que la tribu partage une essence, il faut supposer que :

  • Les membres du groupe ont quelque chose de commun,
  • Cette qualité est héritée,
  • Elle est aussi immuable.

 

C'est une façon de penser intuitive que nous l'appliquons spontanément aux animaux, et les sociétés animistes ont une distinction floue entre humains et non-humains. Il faut un certain travail de la culture pour conclure que nous ne sommes pas condamnés par notre essence.

On peut envisager que cet essentialisme résulte de la nature humaine, qu'il s'agisse du logiciel de base de notre cognition avant que la culture n'intervienne. Il y a donc un environnement de sélection. Pour passer de la perception à une hypothèse sur la réalité mentale, il faut des automatismes, comme lorsqu'on se met en garde en observant quelqu'un avoir l'air énervé. Ce travail de computation très complexe est en grande partie inconscient et relève de notre héritage. C'est la « théorie de l'esprit ». Les bébés ont l'esprit qui s'active lorsqu'ils observent un sourire, mais pas lorsque le visage s'éloigne. On sait quelles sont les zones du cerveau impliquées, parce que ceux dont la zone est abîmée répondent différemment. En résumé, la « théorie de l'esprit » intègre trois idées :

  • La capacité cognitive dérive de l'histoire évolutive,
  • Elle a besoin d'environnements spécifiques pour se développer,
  • Et elle varie selon les individus.

 

Attention à ne pas sombrer dans le validisme : dire de l'être humain qu'il contient la condition de parler, ce n'est pas dire qu'il doit la satisfaire forcément : on peut être muet sans être un sous-homme.

Alors quel est le rapport entre la théorie de l'esprit et la politique ? En fait, c'est la coopération permise par notre néocortex socialisé qui nous a permis de devenir collectivement des super-prédateurs. Si on arrive à déduire qui a du pouvoir sur qui, ou comment aboutir à un consensus, c'est parce que c'est une habitude qui est utile à notre survie.

Soyons un peu plus précis : l'entreprise de Boyer est difficile parce que l'être humain possède une certaine « cécité cognitive », c'est-à-dire une grande difficulté à prendre conscience des mécanismes inconscients de sa psyché. Nous savons bien que la plupart des émotions sont automatiques, mais nous avons du mal à comprendre ce qu'il reste d'automatique dans nos raisonnements les plus rationnels, comme lorsqu'une Karen demande à parler au manager comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Notre cerveau possède en effet une intuition géométrique tridimensionnelle et euclidienne, mais le reste exige un entraînement.

On a donc tendance à se représenter une image manifeste qui n'est pas une image scientifique. Cette image trompeuse est ce qui nous empêche de rendre transparent nos instincts hérités, de sorte que les notions de pouvoir, de domination et de solidarité ne sont jamais tout à fait transparentes.

Boyer propose donc un livre sur l'impact de la sélection naturelle sur nos raisonnements politique. Mais est-ce du darwinisme de droite à la Spencer ou du darwinisme de gauche à la Kropotkine ? Pour l'instant, il essaie de concilier la chèvre et le chou à la manière du centriste de service. Il va forcément finir par commettre une erreur, et je resterai à l'affut. La suite au prochain épisode.

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Publié le 12 Octobre 2026

Le premier expert à la barre de ce procès sur la nature humaine, c’est Pascal Boyer, un directeur de recherche au CNRS qui occupe une chaire d’anthropologie cognitive en université nord-américaine.

C’est un champ d’étude qui s’intéresse à ce que la culture fait à la cognition, rapproché de la psychologie pour cette raison, mais controversé dans les sciences humaines. Boyer est du genre à tenter de prouver que nous sommes câblés pour des biais cognitifs qui nous empêchent d’atteindre l'idéal que nous nous fixons. Le titre de la préface est fâcheux : « la politique, une affaire de biologie ». Il se concentre sur les facultés qu'on est censés posséder vu notre histoire évolutive. Cela semble validiste, mais c’est juste la façon grecque de définir l’humanité, en soulignant sa substance commune. 

Pour rassurer le lecteur, il vous dira que les idéologies totalitaires comme le communisme qui voulait créer un homme nouveau et le nazi-fascisme qui voulait détruire les sous-hommes niaient en réalité la nature humaine. Mais il ne veut pas non plus aller jusqu’à dire que le système actuel serait le meilleur de tous ; mais en réalité c’est cette nature qui assure la variété des solutions culturelles qu’on peut apporter à un même problème. Là encore, notre nature est en coopération, et non en compétition. Et même s’il était naturel d’être violent, les tribunaux resteraient utiles. C’est bien de dédramatiser la situation, mais cela ne prouve pas qu’il soit naturel d’être violent.

Puisqu’on vit dans une démocratie loin d’être idéale, mieux connaître certains instincts sociaux peut être utile pour éviter les conflits. Mais bon, l’orientation de Boyer reste libérale. On ne peut pas s’attendre à un miracle non plus. Tout ce qu’on peut attendre de lui, c’est un début d’explication pour savoir pourquoi l’idéal délibératif d’une éthique de la discussion maximale est aussi difficile à atteindre.  
 

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Publié le 12 Octobre 2026

La nature humaine présente tellement de variabilité en termes de comportements coopératifs qu’on a bien du mal à déterminer la nature de l’humanité, entre manifestation extrême d’égoïsme et de générosité, parfois à l’intérieur d’une seule et même personne. Le problème est que selon l’hypothèse sur la nature humaine, la politique ne sera pas la même. Si l’humanité est mauvaise, alors il faut de la coercition pour l’empêcher d’être mauvaise, et si elle est bonne, alors elle doit être encouragée.

Pendant la plus grande partie de notre Histoire évolutive, il était possible de tricher sans qu’un arbitre ne nous sanctionne. On se retrouve dans la situation du « dilemme du prisonnier » lorsque l’intérêt individuel dépasse celui du collectif. Nous avons parfois intérêt à coopérer, et encore plus intérêt à trahir, sauf si l'autre trahit lui aussi, et alors tout le monde est perdant.

Mais ce dilemme ne concerne que des étrangers qui doivent coopérer. Dans la vraie vie, on a le choix de coopérer avec quelqu’un d’autre que celui qui nous trahit. C’est lorsque le choix du partenaire est possible que la coopération devient une stratégie gagnante. C’est de la compétition pour être choisi par les autres qu’émerge la coopération. C’est la raison pour laquelle il n’était pas facile de tricher à l’époque du paléolithique : le tricheur perdait la confiance de ses pairs, et survivait moins.

L’être humain n’est pas un coopérateur incohérent, c’est un coopérateur conditionnel. Il semble donc que les gens sont du genre à obéir spontanément à la loi, mais c’est moins facile si les autres n’en font pas autant. Une expérience de psychologie sociale fameuse a montré que lorsqu’une pancarte demande à un cobaye de faire un acte de civisme élémentaire, comme utiliser la même serviette à l’hôtel, cela fonctionnait beaucoup mieux si le cobaye croyait que tout le monde faisait la même chose. Il en va de même avec les lettres de rappel des impôts : lorsque la lettre précise la proportion de gens qui coopèrent avec les impôts, cette lettre est bien plus prise au sérieux. Et chose intéressante, si on dit « 90% des gens ont déjà payé des impôts », le taux de remboursement augmente si on parle à l’échelle nationale, du code postal et finalement de la ville. Cette simple indication a permis au gouvernement britannique d’économiser 160 millions de livres par an. À l'inverse, plus il y a des gens qui trichent sur l'impôt, moins on a envie de les payer, comme en Grèce moderne à une certaine époque.

De cette expérience, il faut retenir que la société ne tient debout que par la confiance qu’inspirent ses institutions pour fixer les conditions qui permettent aux individus de coopérer sans se soucier de ce que l’autre soit digne de confiance. On réalise alors à quel point la culture contemporaine est malade. Spéculer sur des matières premières vitales était jadis considéré comme un acte de déshonneur, mais de nos jours, c’est ce qu’on apprend comme une vertu avec la théorie des asymétries d'information des écoles de commerce. Des actions qui ont été jugées indignes de confiance pendant des siècles sont désormais normalisées à travers une idéologie contre-nature.

Comment faire pour rétablir la confiance ? C'est un travail de longue haleine, parce que la confiance ne se décrète pas. La méthode la plus douce et la plus longue consiste à éduquer les masses pour que chacun aie confiance en l'éducation des autres. Mais pour ceux qui sont trop âgés pour aller à l'école, il y aura sans doute une période transitoire de sanction, pour donner du courage à ceux qui profiteront du nouvel ordre, et dissuader ceux qui profitaient de l'ancien. Je sais que cela peut faire peur, parce que celui qui se bat peut perdre, mais celui qui ne se bat pas a déjà perdu.

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Publié le 11 Octobre 2026

L’hypothèse du cerveau social dit que la coopération est utile pour l’individu, pour tirer avantage d’un réseau social déjà tissé. La question est donc de savoir si l’évolutionnisme peut défendre une certaine forme d’altruisme vraiment désintéressée. C’est ce que vérifie la théorie de la « sélection de la parentèle » de William Hamilton, qui prétend que les individus génétiquement proches sont plus susceptibles de coopérer que les autres. L’équation débattue est la suivante :

R × B > C

Où B est le bénéfice de celui qui est aidé, C le cout pour celui qui aide, et R le coefficient de parenté.

Par exemple, lorsque R × B > C, le comportement est adaptatif, mais ce n’est plus le cas lorsque R × B < C, car alors le comportement altruiste ne permet plus la propagation de ses gènes.

Si C est inférieur au produit, alors il n'y a pas de gain adaptatif, vu que tout ce que reçoit la personne aidée est « annulé » par la distance génétique entre la personne aidée et la personne aidante.

Cette petite équation permet paraît-il de formuler des approximations sur des questions comme : le comportement des insectes sociaux, la densité des réseaux d’échange chez les chasseurs-cueilleurs, ou les destinataires des transferts d’argent par les migrants. 

Mais l’expérience montre toutefois que cette équation est incapable de rendre compte de la diversité des coopérations mises en place par l’être humain. Pour expliquer les observations de l’altruisme entre populations génétiquement hétéroclites, il a fallu théoriser un genre d’invariant anthropologique qu’on appelle « altruisme réciproque ».

Pour faire simple, lorsque des étrangers coopèrent, nous avons tendance à pratiquer la réciprocité la plus simple : « Je te gratte le dos, tu me grattes le dos » ou inversement « tu me fous un coup de pied, je te fous un coup de pied ». On commence toujours par coopérer jusqu’à ce que la confiance finisse par disparaître. La beauté terrifiante de l’altruisme réciproque et de la loi du Talion qui va avec, c’est qu’elle est mathématiquement optimale par rapport à toutes les autres stratégies dans les conditions expérimentales de la théorie des jeux. Même si cette théorie semble égoïste, il faut bien reconnaître que seule l’espèce humaine possède clairement un « altruisme réciproque ».

Tout cela semble un peu déprimant, mais on va faire deux remarques :

  • Il y a des gens pour qui les idées sont plus importantes que la génétique. On en a tous déjà rencontré au moins un dans la vie. Qu’on parle de prêtres, stars qui adoptent, kamikazes, mathématiciens qui rêvent de gloire, peu importe. L’être humain possède clairement un instinct de l’éternité qu’on ne peut pas réduire à la parentalité. Il est parfois capable de savourer la cigüe bue d'avoir fait mourir Socrate pour peu qu'elle le fasse entrer dans la légende ailleurs que dans les gènes.
  • L’altruisme réciproque possède pour potentiel nocif la loi du Talion, mais l’humanité n’est évidemment pas condamnée à la loi du Talion. La justice porte mal son nom, parce que c’est bizarre de nommer une administration d'après une vertu. Son boulot n’est pas de s’assurer seulement que tout le monde soit traité de manière « juste », il s’agit d'abord de prévenir les risques de guerre civile. Et cela exige d’abord de désamorcer les spirales de loi du Talion comme il en existe dans toutes les guerres. Certains cultures semblent avoir réussi à conjurer cette tentation.
     

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Publié le 11 Octobre 2026

Moralité et altruisme

Dans le cerveau humain, il ne faut pas confondre ce qui relève du domaine effectif de ce qui relève du domaine propre. Nous savons qu’une région du cerveau bien précise s’occupe de reconnaître les visages, mais il arrive qu’on voie des visages là où il n’y en pas, c’est la « paréidolie ».

Il en va de même pour la différence entre l’altruisme et la morale. Certains actes altruistes sont immoraux, et certains actes immoraux sont altruistes.

La philosophie distingue deux questions philosophiques :

  • l’altruisme existe-t-il vraiment, où est-il toujours de l’égoïsme déguisé ?
  • De plus l’altruisme, s’il existe, est-il acquis, ou inné ?

La réponse à la première question est oui

Cette question est aussi ancienne que celle du péché originel, et il faut bien avouer qu’elle a une réponse basée sur la psychologie du développement. Il suffit d’observer les enfants avant qu’ils ne connaissent la culture : sont-ils particulièrement égoïstes lors des expériences de philosophie morale mises au point par les psychologues sociaux ? Selon Felix Warneken et Michael Tomasello, les enfants de 18 mois présentent des résultats ambivalents : selon les conditions expérimentales, les enfants viennent en aide à un inconnu environ 60% du temps. Mais plus la tâche est difficile, plus le cobaye a tendance à venir en aide. On a même démontré que l’altruisme humain était supérieur à celui des chimpanzés. Il est peu plausible que ces enfants attendent des récompenses ou aie peur d’une punition. En effet, l’absence ou la présence des parents n’y change rien. Cette aide est visible même lorsque cela représente un coût pour l’enfant, comme celui qui renonce à son jouet pour venir en aide. Ajouter des récompenses ne change rien au résultat, mais retirer ces mêmes récompenses diminue la solidarité quand même. On sait donc que les enfants viennent en aide naturellement aux étrangers.

C’est bien la société qui rend égoïste.

La réponse à la seconde question est ambivalente

Mais reste à déterminer si cet altruisme suffit à écarter toute motivation égoïste interne au sujet.

Peut-être intervenons nous seulement pour nous épargner un triste spectacle ? Pour le vérifier, Daniel Batson a vérifié en 1981 si on était prêt à se sacrifier pour l’autre, comme lorsque l’autre reçoit des électrochocs. Le résultat est à la fois encourageant et déprimant, parce qu’il dépend de la ressemblance entre le cobaye et la fausse victime : c'est la « mauvaise réputation » qui assombrit tout.

  • Lorsque la fuite est facile et lorsque la victime est différente, on tombe à 18% d’aide.
  • Lorsque la fuite est facile et lorsque la victime est proche, on monte à 91%.
  • Lorsque la fuite est difficile et lorsque la victime est différente, on baisse à 64%.
  • Lorsque la fuite est difficile et lorsque la victime est proche, on monte à 82%.

Autrement dit, le bon Samaritain, qui aide quelqu’un de différent alors que la fuite est facile, n’est pas vraiment dans notre nature — sauf lorsque la fuite est difficile, et là on devient tous des héros. Il faut bien reconnaître que l’Évangile a pour message le plus précieux un commandement qui n’a rien d’évident, y compris pour beaucoup de chrétiens qui ne retiennent que ce qui leur arrange.

Est-il dès lors dans la nature humaine d’abandonner les gens différents ?

Ne généralisons pas hâtivement : les expériences de psychologie sociales sont faites sur des cobayes de la culture des expérimentateurs

On dirait que oui, mais il reste un espoir pour éviter l'inhumanité : lorsqu’on ne peut plus fuir, nous devenons presque tous des héros, même lorsque la victime est différente. Pour aider l’autre, il faut donc entraîner l’esprit ou bien à imaginer que nous sommes tous pareils, ou bien entraîner l'esprit à imaginer qu'il ne peut pas fuir, ou bien les deux à la fois. Mais on remarque que lorsqu'on ne peut plus fuir, on obtient le même pourcentage que lorsque nous étions des enfants. Comme s'il fallait un châtiment pour que l'adulte soit digne de son enfant intérieur. En effet, un adulte calcule sa générosité selon la distinction culturelle entre les victimes, et non un enfant. À côté de cette infantilisation, ne vaut-il pas mieux s'entraîner à imaginer que nous sommes semblables ? Ce n'est pas facile du tout, j'ai fait de mon mieux pour y arriver, et j'ai parfois échoué. Mais que peut-on faire d'autre ?

Je ne demande pas une révolution culturelle. Je demande simplement de cultiver l'empathie à l'école avec des cours prévus spécialement à cet effet par quelque psychologue. Si nous ne la cultivons pas, alors elle va forcément s'éteindre. La grande sorgue approche, mais il va falloir tenir bon.

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Publié le 11 Octobre 2026

Le défi que pose l’existence de l’espèce humaine à la biologie évolutionniste est de savoir pourquoi l’altruisme coopératif fut avantageux pour notre survie. C’est paradoxal : si celui qui se sacrifie pour les autres n’a pas un désavantage évolutif, alors comment passe-t-on du sacrifice à la survie ?

On va donc lire le chapitre XIV « De la coopération à la culture » d'Hugo Viciana et les autres pour la somme La cognition : du neurone à la société (2018) dirigée par Thérèse Collins et les autres.

De fait, dans la vie de tous les jours, les humains votent, donnent leur sang, trient leurs déchets, aident leurs voisins, font du bénévolat, etc. Il semble dans l’intérêt de chacun de laisser le reste du monde effectuer le travail à sa place. On nomme « problème d’action collective « le fait de savoir que chacun a un intérêt individuel distinct de son intérêt collectif. Le problème démarre dès que des chasseurs-cueilleurs doivent coopérer pour chasser le gros gibier, garder les enfants, ou défendre le groupe contre d’autres groupes. Tout cela découle des facultés les plus sociales du cerveau. Nous sommes des animaux sociaux, et nous avons besoin de nous sentir utiles, parce que l'inutilité nous rend insécure. Tant que je n'aurai pas réussi à trouver un travail, je me sentirai en insécurité. 

Il y a deux genres de causes du comportement : les causes ultimes et les causes proximales (une distinction entre « cause finale » et « cause matérielle » que n'aurait pas renié Aristote). Par exemple, lorsque le poussin suit le premier objet mobile en sortant de son œuf, on sait que la cause proximale est l’activation d’un circuit neuronal précis, et la cause ultime est le besoin d’une mère.

La cause ultime constitue un avantage évolutif précis, la cause proximale constitue le mécanisme physiologique qui aboutit au comportement. Ici les études évolutionnistes sur le comportement permettent de vérifier l’approche des sciences cognitives. L’hypothèse qui est la plus étudiée est celle d’un cerveau social. D’abord, il faut considérer que le fonctionnement du cerveau est extrêmement couteux en énergie : près de 20% de la dépense totale de l’organisme. C’est six fois supérieur à la moyenne des primates. Pour compenser ce cout énergétique, il faut que ce cerveau nous apporte beaucoup d’avantages. L’avantage principal de la coopération d’une coalition, c’est que le maintien de liens sociaux permet d’obtenir de l’aide en cas de détresse, et même la possibilité supérieure d’avoir une descendance. C’est ce qu’on observe chez tous les primates. Le coefficient entre taille du cerveau et nombre d’amis en moyenne permet de prédire que l’être humain serait câblé pour avoir entre 100 et 230 amis en moyenne. C’est parce qu’au-delà de ce chiffre, il faudrait trop de nourriture pour le cerveau pour soutenir la cognition sociale. Que ce soient les villages néolithiques, les monastères religieux ou les unités militaires romaines, on remarque que le nombre le plus stable pour une communauté pour survivre dans le temps se situe entre 100 et 230 amis.

En fait, on n'était pas faits pour coexister à plusieurs milliards. Pour coopérer à une telle échelle, il va nous falloir des trésors d'ingéniosité et diplomatie. Le langage étant la faculté cognitive la plus humaine de toutes, c'est la première qu'il faut exercer pour résoudre les problèmes humains. Mais nous entrons dans un monde où la force est en train de redevenir une catégorie politique fondamentale. En un sens trivial, nous savions bien que les libertés ne sont jamais acquises, parce qu'elles ont été conquises. Or on aurait pu au moins espérer que l'Histoire ne soit pas un éternel recommencement. En telle situation, il faut continuer de donner de la voix, envers et contre tout.

Au prochain épisode, on étudiera la différence entre altruisme et morale avec ce même chapitre.

C'est quand on est dans la merde jusqu'au cou qu'il faut se mettre à chanter.

Samuel Beckett, romancier, dramaturge et poète irlandais d’expression française.

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