Publié le 12 Août 2026
Au début de la série télévisée d’animation française Les Shadoks, dont le premier épisode fut diffusé avant les événements de mai 68 sur l’ORTF, d'étranges volatiles sont coincés sur une planète qui change de forme tout le temps. Il finissent par en avoir marre et décident d'aller coloniser la Terre. Après avoir construit une première fusée, les Shadoks réalisent qu'ils ont oublié le carburant, et donc le Professeur Shadoko invente la cosmopompe pour acheminer du cosmogol sur leur planète.
Le cosmogol est un carburant naturel contenu dans l’atmosphère de la Planète Gibi, dont les habitants sont bien plus intelligents, mais deviennent stupides lorsqu’on leur ôte leur chapeau melon. Les Gibis ne pompaient rien, parce que leurs machines étaient tellement plus efficaces que celles des Shadoks que tout leur travail était automatisé. Les Gibis étaient parvenus à raffiner leur cosmogol pour synthétiser le précieux cosmogol 999, carburant-miracle capable d’alimenter leurs fusées vers la Terre.
Et les Shadoks voulaient tellement obtenir ce carburant qu’ils passaient leur vie à pomper, pomper, et encore pomper pour aspirer ce cosmogol atmosphérique dans un gigantesque entonnoir.
Les Shadoks sont notoirement l’une des séries les plus controversées de l’Histoire de la télévision française, provoquant d’abord un déferlement de commentaires et réactions shadokophobes par voie de poste, ou « shitstorm » comme on dit de nos jours, suivi d’un contre-déferlement shadokophile réclamant que la série continue jusqu’à son terme prévu à l’origine. Dans l’émission de dépouillage des lettres reçues, l’humoriste Jean Yanne ironisa de la situation comme d’une nouvelle affaire Dreyfus. Des milliers de lettres soigneusement timbrées furent alors écrites par des gens non moins timbrés.
Alors pourquoi ce concept était-il à ce point clivant ?
Officiellement, le créateur de la série, Jacques Rouxel, avançait que les Shadoks symbolisaient l'image de notre civilisation occidentale oscillante entre son matérialisme dévorant et son perpétuel rêve de poésie et de beauté. C’était l’air du temps des débuts de la critique de la société de consommation : cette dénonciation de l’absurdité du pompage permanent pouvait être vécue comme une libération par ceux qui rêvaient de renverser les fausses idoles du spectacle pour profiter du temps libre des gains de productivité, tout comme elle pouvait être vécue comme un outrage par les stakhanovistes qui ne voulaient pas entendre parler de la possibilité que leurs efforts puissent ainsi échouer — sans parler de l'esthétique enfantine décomplexée des dessins qui aggravèrent la division.
Mais il y a plus. Les Gibis pragmatiques et flegmatiques, avec leur chapeaux melon servant d’antennes radio, évoquaient une image caricaturale de la Grande-Bretagne (dont les initiales G.-B. se prononcent « Gibi » à l’anglaise), alors que la fascination des Shadoks pour la technoscience la plus alambiquée et contreproductive évoquait l’hégémonie culturelle de l’École Polytechnique française sur le Commissariat général du Plan qui administrait les Trente glorieuses — avec une touche de soviétisme dans le cas de la prison du « Goulp », de prononciation pas très éloignée de « Goulag », où sont envoyés les Shadoks tire-au-flanc. On peut aussi rapprocher le Chef-Shadok et le Devin-Plombier de la noblesse et du clergé d’Ancien Régime. De surcroît, un poncif dans la littérature économique de l’époque consistait à opposer le « système D » vite fait et mal fait des Français à la qualité ouest-allemande, parce que depuis la révolution industrielle, les patrons français ont toujours fait honte à leurs ouvriers indisciplinés en les opposant à l’éthique protestante du capitalisme.
Dans un tel contexte, beaucoup de gens ont vu dans cette série une apologie du capitalisme libéral dans le cadre de la course à la conquête spatiale qui opposait les États-Unis et l’Union Soviétique
Effectivement, Rouxel ne s’est jamais caché d’être anglophile, il parlait couramment l’anglais et s’inspirait beaucoup de l’humour et de la poésie britanniques. En plus, c’était encore l’époque où l’humour britannique n’était pas encore associé au swag subversif des Monty Python :
L’humour anglais porte sur l’homme mais respecte les institutions. C’est en soulignant la faiblesse, le ridicule de l’homme par rapport à l’institution qu’il déclenche le rire. Il est foncièrement chrétien puisqu’il nous rappelle perpétuellement le péché originel. Ce sont au contraire les institutions que l’esprit français tourne en dérision (soit en elles-mêmes, soit en ceux qui les incarnent). Il est essentiellement irrespectueux.
Et Dieu que les Shadoks étaient tarés, prédestinés au matérialisme dévorant de la « pompomanie », cette culture de l’arbitraire qui n’est pas sans évoquer tous les caprices tyranniques du Père Ubu avec sa « pompe à phynance » chez Alfred Jarry — pendant que les Gibis étaient prédestinés à la poésie et à la beauté, capables de faire de la musique agréable avec absolument n’importe quel bruit.
Entre son éloge bas de plafond de la perfide Albion et cette double prédestination de certains peuples à la médiocrité et d’autres à la gloire, le concept original m’aurait sans doute un peu scandalisé.
Mais c’était sans compter sur les événements de mai 68.
Imaginez qu'il fut un temps où on pouvait la chanter sans craindre le ridicule...
Beaucoup les trouvaient insupportablement satisfaits, ces Gibis : ils étaient fainéants, vautrés devant leur téléviseur en se délectant de tous les échecs des Shadoks, allant jusqu’à provoquer les mésaventures de ces derniers pour mieux s’esclaffer ; et ils étaient persuadés de la supériorité de leur mode de vie fondé sur une politesse obséquieuse et des danses de courtisans, alors même que sans leur chapeau melon, ils étaient encore plus cons que les Shadoks…
Et donc sans surprise, les soixante-huitards ont spontanément créé des fresques avec les Shadoks portraiturés en ouvriers exploités, et les Gibis portraiturés en patrons oisifs !
C’était un renversement des intentions originelles de Rouxel, mais ce dernier a su y voir une occasion de changer de braquet : dans la troisième saison de 1974, les Gibis deviennent méchants, ils colonisent et « nettoient » nombre de planètes en y imposant leur mode de vie prétendument supérieur.
Quant aux Shadoks, ils étaient toujours aussi bêtes et méchants, mais leur symbolique passa de l’absurdité totale à une certaine forme de bon sens : ils nous apprenaient que la persévérance est une qualité, surtout quand elle semble déraisonnable ; que la bêtise collective peut être une force héroïcomique ; et surtout qu’il faut savoir rire de nos propres absurdités. Certes, la pompomanie des Shadoks ne mène souvent à rien, et cela reste absurde ; mais eux, au moins, ils tentent quelque chose, ce qui les rend moins absurdes que Vladimir et Estragon lorsqu'ils attendent Godot.
Beaucoup de devises shadoks sont rentrée dans le langage ordinaire :
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
Idéal pour expliquer pourquoi on préfère le rugby au football !
Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries, que de mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes !
Idéal pour écrire un manuel d'autodéfense contre les zombies, rechercher l'ingrédient secret du Pâté de Crabe de Bob l'Éponge, ou deviner la sexualité des schtroumpfs !
S'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème !
Idéal pour rembarrer le défaitiste névrosé qui veut empêcher tout le monde de croire qu’on puisse faire la paix dans le monde et sauver la biosphère de la destruction !
Mon grand-père maternel « Papouche », dont je n’ai pas souvenir mais qui m’a appris à marcher, ne m’a laissé qu’un message d’outre-tombe, une pancarte que j’ai placardée à l’entrée de ma chambre :
Et du coup cette série d’articles, intitulée L’ACADÉMIE DES SHADOKSCIENCES, proposera des fiches de lecture d’œuvres de vulgarisation scientifique digne de l’obstination dangereuse des Shadoks.
Parce que même ceux qui auront pompé finalement pour rien auront au moins pompé pour prouver que leur pompage ne mènerait à rien, et donc paradoxalement, ils auront pompé pour quelque chose, même si c’est pour presque rien. Et en attendant le premier épisode, n’oubliez pas :
Il vaut mieux pomper d'arrache-pied même s'il ne se passe rien que de risquer qu'il ne se passe quelque chose de pire en ne pompant pas !
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