Mieux disputer n°1 : s'exprimer avec un des sens
Publié le 14 Août 2026
Il y a des gens à qui il faut tout expliquer, peuchère. Lorsque j'écris un article sur le présent blog, et lorsque j'hésite entre plusieurs mots, je me demande souvent s'il faut que je précise mon raisonnement derrière tel ou tel mot. Sans précision, il y a risque de malentendu, mais avec précision, certains se sentiront pris pour des cons. Expliquer ou ne pas expliquer, that is the question.
En linguistique, la sémantique est le point de départ de tous les raisonnements. Au sens technique, la sémantique est la branche de la linguistique qui s’occupe du vocabulaire et de la signification verbale ; et parfois plus précisément l’étude historique du sens des termes considéré dans ses variations.
La conscience sémantique d’un terme est très variable selon la compréhension subjective de tel ou tel sujet doué de parole, parce que chacun a une expérience particulière, et s’il doit y avoir une expérience commune, alors elle doit passer par la proposition d’une définition commune.
Au cours d'une dispute, c'est une précaution élémentaire, pour éviter que l'interlocuteur ne confonde amour avec tambour — parce que ça ne se joue pas avec la même baguette ! En théorie de l’argumentation, il y a des techniques de définitions diverses et variées, mais dans toutes les langues humaines, il s’agit d’établir une relation d’équivalence sémantique entre deux termes :
- D’une part l’entrée de ce qu’il faut définir (ou definiendum en latin)
- D’autre part le discours signifiant (ou definiens, souvent appelée « définition » par métonymie.)
Donc en termes scientifiques, l’acte de définir exige l'identité sémantique : on dira alors que le terme à définir abrège le discours signifiant, et que le discours signifiant explicite le terme à définir. Mais en langue ordinaire, l’usage peut varier à mesure qu’un terme devient polysémique avec le temps, de sorte que l'identité sémantique ne suffit plus pour rendre les deux termes substituables. En français, le mot « terreur » peut désigner l'émotion ou l'action. Définir de quoi on parle ne mange pas de pain.
Petite histoire de la définition
La première définition qu'expérimente tout être humain, c'est la « définition par ostension » qui définit la chose en pointant du doigt quelque exemple et en se passant de toute communication verbale — le doigt que le sage pointe vers la lune est donc lui aussi une expression définisseurs, même si on vous traitera d’idiot si vous regardez le doigt à la place de la lune.
Ensuite, on s'est mis à parler de notions abstraites impossible à indiquer par un geste, comme l’origine du monde, la justice humaine ou les mathématiques, de sorte qu'il fallait les raconter. L'humanité transmettait de génération en générations des histoires importantes conçues pour être inoubliables et exprimant des vérités sacrées plus ou moins utiles dans la pratique.
L’élément de base de la narration, c’est la rencontre d’un sujet et d’un prédicat.
Si un Homo Sapiens qui vient d’acquérir le langage raconte à ses semblables sa rencontre avec un grizzli, alors il dira au choix que c’est un terrible prédateur ou le plus fort de tous les animaux.
Mais une nouvelle façon de définir est apparue lorsque les Grecs ont mathématisé leur langue.
Traditionnellement, à partir des philosophes de l'époque classiques, lorsqu’on cherche à définir tel ou tel individu — disons au hasard le bonhomme Socrate, vu que pour une raison ou pour une autre, les Grecs ne parlaient que de lui — on débute par l’espèce essentielle, soit « Socrate est un homme », puis on ajoute des genres accidentels, du particulier au général, de « c’est un Athénien barbu » à « il a vraiment existé ». Ces genres sont accidentels en considérant qu’un homme n’est pas forcément un Athénien barbu ni existant, tandis que Socrate est forcément un homme, vu que s'il était un chien alors il cesserait d'être Socrate, l'humanité est donc son essence — le reste ne fait que le détailler.
C'est ainsi qu'on procède en Occident depuis le livre des Catégories de la « boîte à outil » ou Organon d'Aristote. Il a catalogué dix catégories, mais la reine des catégories, c'est la substance, ou « ousia » en grec, tout ce qui existe par soi-même et existe encore lorsqu'on lui applique une autre catégorie subordonnée, comme le lieu : Socrate reste un homme, qu'il se trouve à Athènes ou à Sparte.
Ce n’est pas la façon la plus spontanée de concevoir Socrate. Lorsqu’on pense à Socrate, on ne pense pas immédiatement à son essence, mais en général à ses attributs : le pythie de Delphes déclarait qu'il était le plus sage des hommes et il boira la cigüe après un procès où les Athéniens l’ont méprisé.
Au surplus, définir par l’essence comporte un risque : si on dit de l’homme qu'il est un bipède sans plume, ou qu'il est doué de parole, ou qu'il fabrique des outils avec ses pouces préhenseurs, ou qu'il fait de la politique, cesse-t-on pour autant d’être un homme si on devient unijambiste, muet, manchot ou solitaire ? C’est vrai que tout cela à la fois, ça devient compliqué ; en plus de nos jours, une telle définition serait qualifiée de « validiste ». Mais les Grecs éprouvaient le besoin d’essentialiser les choses selon l'acte ou la puissance, à cause d'un certain mépris pour les accidents de ce monde.
La question est donc : mais pourquoi diable ?
C’est certainement à cause de leur mathématisation du discours particulière, comme on le verra dans un autre article sur la part la plus grecque de la logique : la définition grecque s’accompagnait d’une ambition logique dans la grammaire considérant la relation entre le sujet et le prédicat comme l’élément de base de l’argumentation syllogistique. Donc les Grecs antiques avaient besoin d’essentialiser parce que les objets étudiés étaient inclus dans une théorie exprimée par une axiomatique formelle — autrement dit, ils ne distinguaient pas nettement postulat, axiome et définition. Les autres sociétés, comme les Hébreux de la même époque, définiraient plutôt l'homme en s'inspirant de la Genèse.
Puis à partir de la modernité, le retour des mathématiques sur la scène de l’Histoire pendant la révolution héliocentrique poussa bien des scientifiques occidentaux à se méfier de leur jugement de perception immédiat, et à exiger que la définition soit « opératoire » ou « générative », c’est-à-dire telle qu’elle contienne les étapes de vérification ou de construction de l’objet mathématique considéré — comme lorsqu’on définit le nombre premier en vérifiant que ses diviseurs sont 1 et lui-même, ou encore lorsqu’on génère le nombre -1/12 en manipulant la série divergente des entiers naturels avec certaines méthodes de sommation délirantes — mais pas tant que ça.
De nos jours, on ajoute une distinction des définitions fondamentales en deux catégories :
-
La définition lexicale étale les explicitations linguistiques accumulées sur le mot à définir,
-
La définition encyclopédique résume l’état des connaissances scientifiques actuelles de la chose.
Ce sont deux savoirs distincts sur les mots et les choses, comme dirait Michel Foucault. Dans l’air du temps de notre déconstruction, la mode est désormais à la généalogie des concepts pour révéler leur caractère construit socialement — mais il n’est pas certain que cela les empêche d’avoir une portée universelle, ne serait-ce que ceux dont on verra qu’ils ont été mathématisés.
Et le fil d'Ariane, c'est pour les chiens ?
De la définition considérée comme un art martial
Dans tous les cas, le philosophe grec ne propose pas une définition lexicographique d’usage qui chercherait à révéler la polysémie du terme à travers les âges, il propose une définition normative cherchant à établir la meilleure façon d’expliciter le terme dans le contexte donné de ce qu’il faut démontrer — donc lorsqu’on cherche à définir l’essence de la démocratie, par exemple par le tirage au sort, c’est souvent un acte critique de rejet d’une démocratie usurpée, la représentative qui n’aurait de représentative que le nom. Et si lors d’une disputation on demande à quelqu’un de définir la démocratie, alors il débutera par la définition étymologique d’un « pouvoir populaire », avant de proposer une définition essentielle de la chose — mais il peut aussi ajouter une définition inessentielle et poétique pour plaire et/ou émouvoir certains publics, comme : « La démocratie, c'est le pouvoir des poux de manger les lions ». Donc la définition peut relever d'un art martial.
Notons aussi que ce genre de définition n’était définitif que lorsqu’un jugement de perception ou un argument d’autorité était partagé entre tous les participants du débat. Cela veut dire que toute définition inessentielle pouvait être réduite au résultat d’un acte de connaissance particulier « noématique » — donc chaque fois qu’une définition soi-disant essentielle était jugée trop fragile, l’opposant pouvait rétorquer : « Les avis, c'est comme les trous de balle, à chacun le sien ! »
Autant dire que l’acte de déconstruction qui consiste à démasquer un point de vue situé derrière une prétention à l’objectivité n’a rien de rien nouveau ; ce qui est vraiment nouveau, c’est que depuis les années 1960, la prétention à l’objectivité est devenue marginale en sciences sociales.
Les techniques d’explicitation noématiques sont diverses et variées, et le catalogue le plus vaste est d'un rhéteur romain du IVe siècle ap. J.-C. appelé Marius Victorinus (290 - 364).
Dans son livre De definitionibus (Des définitions), il y a la distinction classique entre définition philosophique et rhétorique : la définition philosophique a la prétention de cerner l’essence de la chose et ses accidents (« l’homme est un bipède sans plume » — Platon), la seconde préfère l’efficacité persuasive de la néomatique (« La femme est l’avenir de l’homme » — Jean Ferrat d’après Louis Aragon).
Et donc Victorinus propose une liste à la Prévert de toutes les définitions noématiques connues :
- Par la qualité : discerner une propriété distinctive de la chose pour l’indiquer sans s’embarrasser de précision métaphysique — Le chien est le meilleur ami de l’homme (Frédéric II roi de Prusse).
- Par la description : raconter ses sensations pour les catégoriser — La riposte de l’accusé était immédiate et proportionnée, donc c’était de la légitime défense (article 122-5 du Code Pénal).
- Par le verbe : énumérer les équivalences — Résister c’est créer, c’est dire non, c’est souffrir, etc.
- Par la différence : distinguer une chose de ses semblables — La différence entre l'homme et l'animal, c'est que l'animal n'a pas le droit de tuer l'homme (Pierre Peuchmaurd).
- Par la métaphore : désigner une chose par une autre qui lui ressemble avec un objectif de comparaison — Le nerf de la guerre, c’est l’argent (Bion de Phlossa).
- Par la négation : caractériser la chose par un attribut qu’elle ne possède pas — La mort est un manque de savoir-vivre (Alphonse Allais).
- Par la brève évocation : représenter la chose par ce qu'elle peut avoir de commun sans détailler son essence ni ses attributs — L’enfant est une personne (Françoise Dolto).
- Par l'exemplification : illustrer une chose à travers des cas particuliers — Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques (Mark Twain).
- Par la mathématisation : définir la chose comme un rapport entre dimensions mathématiques — Le génie, c’est 1% de talent et 99% de travail acharné (Albert Einstein).
- Par l'éloge (ou le blâme) : présenter la chose sous un jour positif sans s'attarder sur ses attributs — Les larmes des philistins sont le nectar des dieux (graffiti de mai 68). Ou négatif — Le fascisme est une machine à fabriquer du malheur (Frédéric H. Fajardie).
- Par l'analogie : comparer la relation entre deux choses avec une autre relation — Les contes de fée sont les romans érotiques des enfants (Jean Paulhan).
- Par la relation : caractériser la chose par la nature de la relation qu'elle entretient avec d’autres choses — La femme est le prolétaire du prolétaire (Flora Tristan).
- Par la cause : expliquer la chose par son origine — L’Histoire est un roman dont le peuple est l’auteur (Alfred de Vigny). De nos jours, on ajoute la définition par la fonction lorsqu’on explique la chose par sa destination — La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre (Yves Lacoste).
Définir, c'est entourer
d'un mur de mots
un jardin d'idée.
Dans leur quête de perfection oratoire, les Anciens avaient compris que la définition n’était pas seulement une manière d’établir l’essence des choses, c’était aussi une création humaine dont on peut dire qu’elle relève de l’art martial. D’abord on établit une définition, et une fois qu'un public l’a acceptée, on l’exploite pour sa plus grande gloire. Encore de nos jours, tous les twittos sont à l’affut de l’occasion d’inventer un mot pour avoir un quart d’heure de célébrité : la définition stipulative consiste ainsi à expliciter un phénomène sans nom puis à l’abréger avec un néologisme (ainsi les hommes qui font la leçon aux femmes sont abrégés en « pénisplicateurs »). Que ce soit en science, en politique, ou en art, les disputes stipulatives sont souvent nécessaires et parfois inextricables.
Et donc je déclare, pour la suite de cette série consacrée à la renaissance héroïque de la dispute, que tout discours sur un terme litigieux débutera avec une brève performance scientifique et artistique à laquelle chaque arbitre pourra attribuer un point . Cette performance, je propose de la nommer...
Ces Yankees, il faut tout leur expliquer...
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