ZÀD grecque n°1 : pourquoi les Grecs avaient la classe (moyenne) — critique d'une légende noire
Publié le 30 Août 2026
Il est de bon ton, en ces temps d'autodéconstruction de la civilisation occidentale, de dire que les Grecs n'ont rien inventé : on les compare avec telles peuplades périphériques des empires modernes, et puisqu'on y trouve des assemblées délibérantes avec des sages qui racontent des trucs intéressants, on vous dira que la démocratie et la philosophie ont toujours existé. Mais la question n'est pas de savoir qui a inventé quoi en premier, parce que la gloire des Grecs est ailleurs.
Même aux époques où tout le monde supposait la supériorité des Grecs, par exemple au XIXe siècle, on savait déjà, depuis la conquêtes des Amériques, qu'il était possible que l'État de nature soit semblable à celui de certains « sauvages » nord-américains, comme la glorieuse Ligue des cinq (puis six) nations Iroquoises Haudenosaunee, celle des « peuples des bâtisseurs de la maison longue », avec leur sympathique structure familiale matrilinéaire, et une constitution orale confédérale avec des structures participatives et délibératives telles que les Européens purent la qualifier sans beaucoup d'hésitation de « république iroquoise » en référence au souvenir de l'Occident avant Jules César — par opposition aux monarchies divines bien moins séduisantes des Natchez du Mississipi.
Cette glorieuse confédération d'Iroquoisie fut étudiée de près en 1851 par Lewis Henry Morgan, et son œuvre scientifique, League of the Ho-de-no-sau-nee, or Iroquois, éditée à New York, est généralement considérée comme la toute première œuvre d'anthropologie au sens avancé du terme. Morgan espérait démontrer à ses concitoyens que les Indiens raisonnaient correctement et étaient tout à fait capables de devenir des citoyens étasuniens comme les autres — c'est qui est inespéré avant la Guerre de Sécession, puisque chez les Européen d'Amérique du Nord, le racisme systémique était beaucoup plus scéléradicalisé qu'aujourd'hui. Cependant, le bouquin reste évolutionniste, et continue de juger que les primitifs seraient en retard et devraient rattraper les Européens, ce qui est de nos jours assez lourdingue. Mais c'est l'une des premières sources favorables aux Indiens à connaître un tel succès, et Karl Marx basa presque toute sa théorie du « communisme primitif » là-dessus.
Enfin, il faut noter que Morgan lui-même assurait que les Iroquois étaient dignes des Grecs. Et en conséquence, Marx lui-même savait parfaitement qu'il y avait quelque chose de démocratique ailleurs qu'en Grèce, et personne n'a rien découvert lorsque la pensée décoloniale s'est propagée en Occident à partir des années 1970. On constate qu'à l'époque de Marx, presque personne à gauche du spectre politique n'aurait eu l'idée bizarre autant qu'étrange de minorer la gloire des Grecs en se servant des autochtones nord-américains. On sait que certains européens malpropres et bornés se sont servis de l'autorité logique des Grecs pour prétendre que l'esclavage serait logique, mais Marx n'en pensait pas moins que les Grecs avaient arpenté un sentier glorieux, parce qu'il comparait les Grecs non avec les Iroquois, mais avec leurs ennemis, c'est-à-dire les « despote orientaux », une catégorie basée sur leur dédain pour l'empire Perse achéménide, et dont Marx s'est servi pour inventer le mystérieux « mode de production asiatique », un vocable assez orientaliste, mais qui recouvrait les réalités de l'Égypte, de Mésopotamie, ou de la Chine de l'antiquité — des sociétés tout ce qu'il y avait de plus impérialistes.
Il y avait de quoi être tenté par le fatalisme : même si les archéologues modernes ne voient plus l’histoire de l’humanité en termes aussi sombres que Thomas Hobbes, le fameux philosophe moderne du contrat social qui théorisait la sortie d’un état de nature de « guerre de tous contre tous » par l’allégeance à un Léviathan (1651), la tendance à associer la prospérité et la sécurité d'une civilisation avancée avec l’émergence et le maintien d’un État centralisé autoritaire reste banale chez les antiquisants.
Le raisonnement de Hobbes est tout sauf infaillible, mais il domine parce qu'il est simple : dès qu'il y a richesse, il y a jalousie ; dès qu'il y a jalousie, il y a discorde ; et dès qu'il y a discorde, il y a monopolisation de la violence pour contenir tout risque de guerre civile. C'est ce qu'on observe surtout à partir de l'âge du bronze, de - 2200 à - 800 av. J.-C. Les premières sociétés assez techniquement avancées pour accumuler des armes en bronze avaient tendance à opter pour une monarchie absolue de droit divin, puis à user de ses armes de qualité supérieure pour assujettir ou anéantir les sociétés voisines.
Mais ce raisonnement est de plus en plus contesté, et les anarchistes connaisseurs en archéologie ne se privent jamais de rappeler que la réalité est bien plus complexe que ce croyait Marx.
Ces trois modes de production chez Marx, on sait aujourd'hui qu'ils ne se succèdent pas les uns aux autres comme salamèche devient reptincel et reptincel devient dracofeu. Les sociétés évoluent, vu qu'elle vont d'un point A à un point B ; mais cette évolution n'est pas linéaire, c'est un arbre de décision collective. On imagine spontanément que les sociétés paléolithiques étaient égalitaires, puis que c'est la révolution néolithique, c'est-à-dire l'invention de l'agriculture, qui classa l'humanité en deux. Mais les archéologues connaissent des contre-exemples : certaines sociétés paléolithiques avaient des chefs, et certaines sociétés néolithiques ont laissé des traces matérielles égalitaires.
Et puisque les archéologues qui ont étudié ces sociétés égalitaires assurent depuis peu qu'elles étaient quand même assez complexes, on a cru pouvoir se débarrasser des vieilles lunes pointées du doigt par Marx. Mais arrêtons de regarder le doigt de Marx, et observons ces vielles lunes franchement :
- D'abord, les Grecs sont les premiers démocrates à nous avoir légué des traces écrites de leurs raisonnements. Même les déconstructeurs des Grecs, ceux qui vous assurent que la démocratie serait un fil à couper le beurre, comme l'helléniste Marcel Detienne, reconnaissent que nous employons quotidiennement leurs concepts ou techniques, souvent sans y penser, vu que les Grecs ont fixé certaines références, pas seulement dans la démocratie qu'ils n'ont pas inventée, mais aussi en médecine, mathématiques, architecture, histoire, etc. C'est que leurs démocraties leur servaient surtout à protéger les innovations d'une classe moyenne unique au monde contre la spoliation des oligarques, comme on le verra avec Josiah Ober. Du reste, les Iroquois n'ont pas à rougir face aux inventions des Grecs, parce qu'on supposera que leur démocratie aurait pu inventer les mêmes choses, si la monarchie aztèque avait été assez menaçante pour les contraindre à être ingénieux.
- Mais ce sont quand même les Grecs qui ont vécu en contexte leur ayant permis d'immortaliser ces contributions avant le reste du monde. Avec leurs écrits, on sait qu'ils étaient à la fois dominés et dominants, et résistaient tout en opprimant. Peut-être était-ce aussi le cas de certaines sociétés à urbanisme égalitaire qui les précédaient. Même là où il n'y a pas de trace de servitude, certaines servitudes ne laissent pas de trace : il existe des sociétés où les chefs ne sont pas beaucoup plus riches — si, si, je vous assure, les Spartiates étaient de gros oppresseurs, mais ils étaient assez pauvres. En tous cas, il serait dommage de jeter à la poubelle toutes les précieuses Lumières de la Grèce classique à cause de son côté le plus obscur, ce serait un gâchis monumental.
- Ensuite, la philosophie grecque n'est pas particulièrement plus sage que les sagesses du monde au sens où la sagesse consisterait à avoir raison tout seul contre le reste du monde, mais chez les Grecs elle est née dans un contexte particulier, celui d'une société où l'usage de la parole publique était si compétitif qu'il fallait développer des techniques rhétoriques aussi implacables que possible pour se faire respecter, dans une atmosphère où tout ce qui est stable devient contestable, pour peu qu'on s'y prenne avec une logique que n'importe quel citoyen puisse comprendre, et sans laquelle nul ne serait censé vous accorder un poste à responsabilité. Si les discours des Grecs sont étudiés partout dans le monde, ce n'est pas une simple affaire d'hégémonie blanche — en plus, la blanchité n'est même pas une notion grecque. En fait, leurs discours avaient une mathématisation exacerbée absente des textes chinois de la même époque, comme on le verra avec Paul Jorion.
- Et enfin, les Grecs sont les premières structures démocratiques connues à avoir résisté à un grand empire centralisé, celui des Perses. Peut-être qu'ailleurs dans le monde, des irréductibles gaulois avaient déjà réussi le coup grâce à une potion magique dont la recette n'a pas été conservée ; mais puisque seuls les Grecs nous ont été assez inventifs pour y arriver, leur héritage reste précieux. Comme l'argumentait l'helléniste Jacqueline de Romilly, lorsque les Grecs se sont heurté à Darius puis à Xerxès, ils ont défini un modèle pour la civilisation occidentale — si légendaire qu'il a été détourné par des réactionnaires, qui méprisent à la fois les civilisations orientales et ce qu'il y avait de révolutionnaire dans la démocratie grecque. Mais si vous n'étiez pas du genre à renoncer à la laïcité parce que les réactionnaires la détournent, alors pourquoi renonceriez-vous aux Grecs ?
- Dernier élément, anecdotique à l'époque de Marx mais décisif aujourd'hui : les Grecs étaient sobre. Leur idéologie méfiante envers la démesure sembla être le seul mécanisme capable de les empêcher de se servir de leur éolipyle, un prototype de la machine à vapeur, pour provoquer une révolution industrielle. On pourrait être tenté de dire qu'ils avaient assez bien d'esclaves pour se reposer sur leurs lauriers, mais ils avaient un respect inespéré pour le cynisme, c'est-à-dire à trouver que ceux qui n'ont besoin de rien sont l'égal des dieux. De nos jours, les écoféministes sont tentées de faire un rapprochement entre la masculinité occidentale et la destruction de la planète. Alors oui, mais en fait non : Diogène de Sinope, l'artisan du brocard, balançait parfois de son tonneau des scuds assez toxiques ; mais c'était un précurseur de la décroissance, le premier à se servir de la logique contre toute forme d'accumulation. De nos jours, l'Occident en déclin terminal se vautre dans l'hédonisme utilitariste comme s'il relevait de la nature humaine . mais chez les Grecs, l'hédonisme n'était qu'une école philosophique parmi d'autres, et pas la mieux réputée. Donc étudier la richesse de leurs définitions diverses et variées de la vertu est absolument libératoire.
En bref, les Grecs étaient inventifs, coriaces, et sobres. Alors leur fallait-il forcément exploiter les autres pour en arriver là ? Tout ce qu'on peut dire, c'est que pour fonder sa zone à défendre sans esclavage ni patriarcat, il suffit de quelques dizaines de kilomètres carrés de verdure cultivable et d'un bon stock d'armes pour tenir en respect les flics. Cela étant, le défi reste de généraliser la démocratie aux marges à une zone aussi vaste qu'un État moderne. Mais ne commencez par à partir du principe que ça va forcément finir avec des exploiteurs et des exploités quoiqu'on fasse ! Un tel défaitisme ne serait en rien révolutionnaire, et les exploits des Grecs sont justement un remède contre le défaitisme.
Leur société, nonobstant l'esclavage décomplexé qui la rend si sulfureuse de nos jours, était tout de même capable de rivaliser techniquement avec les empires Perses, Égyptiens, Babyloniens, Assyriens et Chinois, tout en ayant bien plus de liberté et d'égalité — et depuis quelques années, les archéologues ont aussi établi que les Grecs classiques étaient supérieurement prospères, alors qu'il y avait jusque-là un courant primitiviste qui conduisait certains archéologues à croire qu'ils étaient pauvres, parce que les aristocrates occidentaux avaient besoin de croire que la démocratie par tirage au sort condamnait à la pauvreté, ce qui les conduisait à surinterpréter les historiens grecs lorsqu'ils comparaient la sobriété spartiates avec l'opulence des palais impériaux perses. Il est donc permis d'espérer.
Alors voilà : Marx admirait les Grecs pour leurs sciences, leurs arts, leurs autogouvernements citoyens et leur résistance contre l'envahisseur. Donc les Grecs ont fait autre chose qu'inventer la démocratie, de tout aussi estimable. Et même à l'intérieur de la Grèce, les tyrans et les oligarques méprisaient tellement les démocraties grecques pour la puissance qu'elles accordaient aux dominés qu'il me semble permis de les qualifier de savoirs dominés au sens de l'anglais woke « subjugated knowledges ».
Sur la bordure sud-est de l'Europe, faisant saillie dans la Méditerranée, se trouve une petite péninsule que nous appelons la Grèce. Elle est infertile et montagneuse, ceinte de côtes déchiquetées, parcourue de cours d'eau. Tout au long de son histoire, la Grèce a toujours été entourée d'États plus grands, plus riches et plus puissants. Comparée à ses voisins sur la carte, toujours elle a paru moindre et sans importance. Aucune terre n'est pourtant aussi fameuse que la Grèce, et aucun peuple n'a laissé plus grande marque dans l'histoire que les Grecs.
Quant à savoir à quel point Marx croyait que ce triomphe était dû à l'esclavage, il a en effet commencé par croire que c'était déterminant — sinon il n'aurait pas qualifié leur mode de production avec le terme « esclavagiste ». Cela étant, il est devenu un peu plus hésitant à la fin de sa vie, lorsqu'il en a appris plus sur l'infrastructure élémentaire de la cité Grecque classique. Il a découvert qu'à côté de la distinction entre esclave et citoyen, il y avait aussi la distinction entre citoyen pauvre et citoyen riche, ce qui brouillait les pistes. On pouvait constater l'existence d'unités économiques trop petites pour être esclavagistes, avec de la petite paysannerie parcellaire et du petit artisanat indépendant. Au surplus, à Athènes, les partisans de l'oligarchie abhorraient la démocratie, c'était pour eux le « règne des pauvres », ils en parlaient avec morgue et suffisance, comme la dictature du prolétariat avant l'heure. On aurait dit les romano-droitards à la botte du méprisant Macron face à une armée de Gilets-Jaunes triomphant ! Donc peut-être le citoyen pauvre était-il plus proche de l'esclave que du citoyen riche ? Mais à l'époque, on n'avait pas les moyens de trancher, et Marx en resta à la notion d'esclavagisme.
Mais avec les progrès de l'archéologie la plus récente, il devient de plus en plus compliqué d'en rester à l'esclavage. Depuis les années 1950, la question de l'articulation exacte de ces deux moteurs de la lutte des classes à Athènes a engendré une littérature copieuse, et pour tout dire assez indigeste, avec des règlements de compte sans honneur ni humanité entre chercheurs, qui ont fait beaucoup de bruit dans le Landernau, mais très peu dans le reste du monde. On ne va pas arbitrer une telle querelle dans un article aussi succinct, quand même ? Bon, allez, si, faisons-le. au diable la prudence !
Aujourd'hui, on sait qu'une classe moyenne cossue unique au monde est apparue à Athènes et dans les cités démocratiques classiques. Pour l'expliquer, nous avons deux genres de théories : la première, c'est la redistribution de la richesse esclavagiste des citoyens les plus riches vers les plus pauvres, en gros la théorie keynésienne ; et la seconde, c'est que les citoyens pauvres auraient participé à l'écriture de lois leur permettant d'emprunter à l'abris de la faillite et de contribuer à la production dans un artisanat honnête à l'abris de la spoliation oligarchique, en gros la théorie schumpétérienne.
Donc on peut dire que dans les deux cas, les Athéniens étaient moins cons que les néolibéraux.
Comme on le verra, on sait que les Athéniens étaient tellement riches que l'esclavage n'explique pas grand-chose. En effet, si cette richesse grandiose étaient seulement due à l'esclavage, alors cela voudrait dire que les Athéniens auraient su comment coopérer pour extorquer des rentes supérieures et à moindre cout que toutes les autres sociétés fondées sur le travail forcé de la même époque — or rien ne nous ne dispose à croire de que la terreur de masse des empires néobabyloniens et assyriens aurait été plus douce que celle des Grecs, bien au contraire : les Hébreux se souviendront pour l'éternité de la cruauté de Nabuchodonosor II. Les Chinois eux aussi ont un souvenir particulier pour la cruauté de l'empereur Qin Shi Huangdi, dont la philosophie légiste théorisait l'extorsion bien au-delà des prétentions des tyrans grecs de Sicile, en permanence contestés par des démagogues armant les pauvres dans l'objectif de les renverser pour se soustraire à l'impôt. On constate même que plus une cité grecque était démocratique, moins son élite arrivait facilement à devenir rentière et inégalitaire, ce qui n'est pas étonnant, puisqu'elle avait beaucoup plus de concurrence interne. Donc les Grecs ne peuvent décemment pas figurer sur le podium des civilisations qui extorquaient le plus.
À la rigueur, les seuls Grecs assez cruels pour surpasser les despotes orientaux dans la science de l'extorsion étaient les Spartiates, vu que leurs hilotes ne recevaient rien d'autre que des méchants coups de tatanes parfois très ingénieux ; or les Spartiates sont précisément ceux qui ont refusé d'accumuler des richesses, parce que c'est l'absence de jalousie qui fondait leur solidarité de classe !
Quant aux Athéniens, pour que la richesse de leur classe moyenne fût basée sur l'esclavage, il fallait que cette classe moyenne puisse s'acheter des esclaves, ce qui suppose que cette classe moyenne existait déjà avant l'arrivée des premiers esclaves. Là, on commence à comprendre ce qui s'est vraisemblablement passé. Les Athéniens auraient donc connu une grandeur et une décadence, comme cela arrive à n'importe quelle civilisation. D'abord ils ont eu une phase contributive où tout n'importe quel citoyen pouvait s'enrichir grâce à l'artisanat le plus inventif, et ensuite ils sont devenus tellement efficaces qu'ils purent accumuler des esclaves et en redistribuer la rente, ce qui les a ramollis.
C'est l'explication la plus simple, qui ne retire pas grand-chose à leur gloire, puisque ça prouve qu'ils étaient humains, trop humains. Se reposer sur ses lauriers, c'est la plus banale des tentations.
Donc voilà, en attendant l'épisode consacré, dites-vous qu'en général, on vous dira que l'esclavage n'est sans doute qu'un Thermidor de la révolution athénienne : les bourges ont eu le seum de ne plus pouvoir exploiter les prolos, alors ils se sont mis à guerroyer pour capturer des esclaves dans la cité du voisin. Et comme les citoyens pauvres en profitaient indirectement, ils ont laissé faire.
Pour eux, ce devait être un mécanisme psychologique aussi immature que dans nos cours de récréation : « celui qui a perdu a un gage. » On parle donc d'un droit de la guerre primitif qui existait ailleurs à l'époque. Ainsi, l'empereur assyrien Sardanapale, légendaire pour sa débauche, guerroyait en permanence, et avait souvent l'idée de réduire en esclavage les vaincus qui n'avaient pas été exterminés.
Enfin, il faut dire que les esclaves athéniens n'étaient pas exactement misérables. Les plus tristes d'entre eux, c'étaient les mineurs du Laurion, des damnés de la Terre qui piochaient l'argent de la monnaie métallique athénienne. Mais du reste, les maîtres avaient besoin d'esclaves intellectuels, si nécessaire qu'on leur apprenait parfois à lire et à écrire. Les esclaves les plus compétents pouvaient offrir leurs services à d'autres citoyens libres en échange d'un pécule, c'est-à-dire d'un salaire dont ils pouvaient user pour épargner, et même s'acheter eux-mêmes. Donc en gros, c'étaient un peu des autoentrepreneurs surendettés ubérisés. Ce n'était pas la joie, mais qu'un esclave puisse épargner, à une époque où 90% de la population mondiale vivait à son niveau de subsistance, ça reste bizarre autant qu'étrange. Et donc, souvent affranchi à la mort de son maître, l'esclave ne rentrait pas toujours chez lui, il arrivait qu'il veuille bien rester métèque là où il se trouvait. Pour vous dire à quel point les maîtres athéniens étaient détendus du string, ils confiaient même l'exécution de leurs tâches de police à des archers scythes, c'est-à-dire des barbares du nord des Balkans qui bandaient leur arc mieux que personne. Vous imaginez un truc pareil sur le continent américain ? Un genre de négrier qui apprenne à son nègre à lire et à écrire, et aille jusqu'à lui confier un flingue pour qu'il police à sa place ? Il n'y a aucune trace de castration éradicatrice non plus, comme cela a pu exister chez les Arabes.
Donc oui, les Athéniens étaient esclavagistes, mais c'était un esclavage qui est loin de tout expliquer, et qu'on peut juger moins scélérat que la moyenne. L'expression « mode de production esclavagiste » est très réductrice, vu que c'était aussi un mode de production autogouverné par ses citoyens avec des arts et des sciences bien plus accessibles qu'en Égypte ou à Babylone. C'est ça qu'il faut retenir.
Aujourd'hui, nous ne chercherons pas à déconstruire les déconstructeurs des Grecs. Bien sûr, il y aurait beaucoup de choses à dire sur les raisons pour lesquelles il a fallu si peu valoriser leur lutte contre les Perses et tant les critiquer pour leur esclavage, mais on y reviendra une autre fois.
En attendant, patient lectorat, on va plutôt parler de tout ce qu'il y avait avant les Grecs de l'antiquité. Ainsi, on verra que même si il n'y avait pas besoin des Grecs pour connaître la démocratie, leur civilisation reste synthétique. La thèse, c'est le communisme primitif , l'antithèse, c'est le mode de production asiatique ; et la synthèse, c'est le mode de production esclavagiste, qui combine la démocratie des autochtones Nord-Américains avec la complexité des arts et sciences de Babylone et d'Égypte qu'il fallait pour repousser les envahisseurs. Les Grecs sont les premiers démocrates à vaincre un grand empire ; et cette ingéniosité exige quand même d'avoir bossé comme des malades, esclavage ou pas.
Je veux démontrer qu'ils étaient des révolutionnaires, et que les réactionnaires qui s'en servent pour faire croire à la supériorité de l'Occident sont des escrocs. Mon objectif final sur ce blog désormais, c'est de bosser pour diffuser les savoirs dominés des Grecs, et comment ils résistaient à l'oppression.
Citoyens, il faut choisir : se reposer ou être libre.
Après tout le bonheur et la liberté que m'a procuré l'étude de cette civilisation, c'est bien la moindre des choses. Si les Grecs n'avaient pas renversé plus d'un millénaire de monarchies absolues, alors rien ne me laisserai croire qu'on puisse faire de même après ce demi-millénaire de capitalisme, sinon sur le mode de la fuite primitiviste dans les montagnes ou dans les îles, loin des métropoles barricadées où certaines engeances techno-féodales auront accumulés assez de gadgets de surveillance et de punition high-tech pour dépasser le potentiel d'arbitraire des second couteaux de l'âge du bronze. Grâce aux Grecs, le spectre du communisme non-primitif hantera l'Europe pour l'éternité.
Mais avant de parler de la contestation de l'autorité chez les Grecs, encore faut-il savoir ce qu'est l'autorité tout court, et jusqu'à où elle relèverait de notre « nature ». Pour proposer une réponse, je n'hésiterai pas à remonter jusqu'à notre séparation avec la lignée des chimpanzés, histoire de vérifier les prétentions des néoréactionnaires, qui prétendent sur leurs blogs bien plus influents que le mien que notre psychologie évolutionniste nous condamnerait à la monarchie de l'entrepreneur-roi.
Dans ce premier arc narratif de « La cité grecque est une ZÀD », je vais donc essayer de diagnostiquer la maladie qui affligeait beaucoup de sociétés sédentaires avant la fin de l'âge du bronze : d'où vient notre penchant si lamentable au culte délirant de tout ce qui distingue et divise l'humanité, puis au narcissisme de classe des suppôts de l'autorité et l'inégalité qui ponctionnent les autres classes, tout en obtenant la vénération de leurs otages ? Et quelles classes subalternes résistèrent le mieux à cette tendance jusqu'au cités grecques de l'âge du fer, les premiers autogouvernements citoyens capables de triompher d'un grand empire comme les Perses achéménides, et de réussir là ou les Gaulois finiront par échouer contre Jules César ? Voilà des questions de la plus haute importance pour la révolution, et qui pourraient intriguer les gauchistes dont la chevelure punk est un hommage aux Iroquois...
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