la dispute heroique

Publié le 20 Octobre 2026

On ne sait pas précisément de quand date la première joute oratoire, pas au sens d’une querelle, soit un affrontement verbal ponctuel sur la question de se soustraire ou pas à une habitude (comme la querelle du Cid sur les règles du théâtre classique) ; mais d’une véritable coutume antagonique analogue au duel guerrier, soit un combat à armes égales entre deux prétendants à la même dignité — à cette différence près que lors d’une joute oratoire, le choix des mots et parfois la puissance vocale remplacent le maniement des armes, ce qui englobe des termes particularisant comme :

  • pilpoul talmudique,
  • fjölkunnigr islandais,
  • disputatio sorbonica,
  • débat de l’entre-deux-tour des élections présidentielles françaises,
  • bataille de rap, etc.

À vrai dire, même si ce genre de coutume se retrouve dans presque toutes les sociétés humaines dans la mesure où la parole et le jeu sont des invariants anthropologiques, on dispose de peu de travaux comparatifs sur la joute oratoire en anthropologie. On trouvera tels essais sur les jeux de langage comme les anagrammes, mots-valises, rébus, etc. ; sur les performances en public ; sur le rapport entre mensonge et blague ; sur l’importance des salutations rituelles et de la politesse — mais chaque fois qu’on étudie une joute oratoire, c’est presque toujours dans un contexte précis, comme les duels chantés des Esquimaux, la tenson médiévale des troubadours occitans, ou les insultes ritualisées dans l’Illiade d’Homère. Le seul travail comparatif sur les joutes oratoires que j’ai trouvé date déjà de 2005, c’est le n°7 de la revue ethnographique.org, avec l’article intitulé : « Perspectives comparatives sur les joutes oratoires » qui précède les autres articles consacrés à des cas particuliers.

Thierry Wendling y explique, à partir de ses sources recueillies d’abord autour de l’ethnologie et de la sociologie, ensuite de l’histoire des religions et la philologie, et enfin de la linguistique, que l’observation confirme que la notion de joute oratoire englobe dans les sociétés traditionnelles certains faits sociaux répétés, très éloignés du chaos que l'on observe sur les plateaux télévisés.

L'interrogateur et le répondeur

La devinette ou énigme n’était pas seulement une pratique enfantine : les questions-réponses sont courantes dans les cadres cérémoniels. L’Inde védique pratiquait le brahmodya (avec un échange de questions et réponses entre participants du culte brahmanique, et souvent traduit par « concours d’énigmes »). Il ne s’agissait pas de deux prétentions concurrentes et irréconciliables à la vérité : faute d’échange spontané, il s’agissait plutôt d’une mise à l’épreuve de la sagesse et le savoir rituel d’une série de candidats. La littérature scandinave médiévale regorge aussi de joutes oratoires enchainant devinettes et contre-devinettes par personnages surnaturels : dans le Vafþrúðnismál, Odin se mesure au géant Vafthrudnir (littéralement « le fort à l’embrouille ») dans une série d’énigmes cosmogoniques et eschatologiques. Ce duel d’érudition et d’éloquence condense la pensée religieuse des Vikings. Dans toutes les cultures où l’énigme vaut initiation, celui qui échoue peut symboliquement perdre sa langue et la donner au chat — dans certains cas burlesques, la tête peut aller jusqu’à exploser, comme dans les Contes du vampire [Vetâlapanchavinśatikâ] panindiens.

Ce premier invariant supposait un référentiel commun sur les connaissances attendues de la part d’un candidat, et même une hiérarchie implicite quoique parfois contestée entre questionneur et questionné. Chose intéressante, après l’émergence du bouddhisme qui eut pour conséquence le développement de la dispute interreligieuse sur le subcontinent indien, une coutume est apparue pour que le vaincu se convertisse à la religion du vainqueur, avec des traités de théorie du débat qui fleurissent après le premier siècle AD — ils sont du niveau des Grecs, même si ça reste une affaire de prosélytisme et d’apologétique religieuse avec pour enjeu le salut de l’âme.

Peut-on seulement imaginer que cette tolérance, qui n’avait rien d’évident dans les aires culturelles monothéistes de la même époque, redevienne possible de nos jours ? Sans aller jusqu’à la conversion du vaincu, on imaginera que l’appartenance à une même communauté de recherche suppose qu’on ne peut pas exiger de l’adversaire qu’il nous prenne au sérieux si on ne le prend pas au sérieux. Donc on peut au moins exiger qu’un disputaire prévoie d’offrir un gage de respect à son adversaire en cas de victoire par point de ce dernier, ou, s’il n’a pas fait confiance au tiers qui jugeait de la dispute, lorsqu’il reconnait finalement l’exactitude et la sincérité de son adversaire — dire la vérité ne suffit plus à notre époque paranoïaque, encore faut-il assurer qu’on ne s’en sert pas pour être injuste.

L'improvisation et l'insulte

La joute verbale, en laissant à l’adversaire le soin d’improviser une réponse à une question qui peut donner lieu à sa contre-improvisation si la réponse est inattendue, est une œuvre dialogique qui peut donc générer des effets de surprise, avec une certaine tentation de recourir à l’insulte et aux obscénités si l’on estime qu’une question ou une réponse est déloyale. Les joutes oratoires assument souvent cette tentation et en font un aspect légitime de la stratégie des joueurs, et donc on aboutit parfois à une inversion pure et simple des règles de politesse. Sans aller jusque-là, une dispute « infernale » n’oblige pas les disputaires à faire preuve de politesse, et on considérera qu’une injure doit toujours imputer à l’adversaire un fait en rapport avec le sujet de la conversation et être calibré. Les « attaques personnelles » sont généralement considérées comme hors-sujet dans tous les manuels d’argumentation, mais on posera une exception sur la base de l’histoire du blasphème dans l’histoire de France : même lorsqu’un blasphème est tout à fait hors-sujet, il possède pour triple avantage de :

  • défouler,
  • mettre en garde l’adversaire, et
  • porter un jugement de valeur esthétique ou moral,

Le blasphème constitue donc un mécanisme de défense psychique légitime lorsque l’adversaire tiens des propos comminatoires, fait exprès d’ignorer la valeur de nos paroles, ou nous aurait tendu un piège perfide — des situations parfois tellement subjectives que les arbitres pourront donner des points aux victimes de blasphèmes abusifs, et même disqualifier les auteurs de blasphèmes attentatoires à la dignité humaine. Un blasphème restera donc risqué pour le blasphémateur, lequel n’aura alors rien à gagner, à part la sympathie de l’assistance si son blasphème est une réponse hilarante, immédiate et proportionnée à un tel outrage.

L'efficacité avant la vérité ?

Un autre point typique de la joute oratoire traditionnelle, c’est la surenchère et l’exagération, ce qui démontre que le critère de vérité était souvent tout à fait secondaire avant qu’il ne devienne obsédant après la joute oratoire de la vaillante et sulfureuse plaidoirie de Socrate contre tous les démagogues athéniens qui ne pensaient qu’à plaire et émouvoir leurs électeurs en leur proposant le plus beau mensonge. Il faut bien reconnaître que de tous les commandement de la Bible, l’un de ceux qui est le moins universel est le neuvième qui interdit de porter un faux témoignage : entre l’impératif catégorique kantien qui va jusqu’à exclure le mensonge médicamenteux pour cause d’expérimentation en double aveugle avec placebo, et l’art de la prudence de Baltasar Gracian (prudence se traduisant « taqiyya » en arabe), il y a tout un continuum où la vérité doit laisser sa place à d’autres considérations comme l’efficacité, l’honneur, ou la non-divulgation de secrets réservés à des initiés. Dans un théâtre, il existe un « contrat de feintise » entre le performeur et le spectateur qui repose sur la « suspension consentie de l’incrédulité » : on sait tous que ce qu’on nous montre n’est ni vrai ni vraisemblable, mais cette valeur passe après celle d’enseigner les vertus et s’émerveiller. Et comme l’attitude face à la vérité prend souvent la forme d’une adhésion temporaire au discours d’autrui et s’avère donc dépendante du contexte d’énonciation, la Dispute héroïque ne peut pas exclure totalement le mensonge transitoire, à condition que la vérité finisse toujours par triompher. G. W. F. Hegel ne disait pas autre chose lorsqu’il défendait la nécessité logique de reconnaître que parfois « le faux est un moment du vrai » ; même si de nos jours, sous l’emprise du spectacle désintégré et son renouvellement technologique incessant, on a plutôt tendance à dire comme Guy Debord que le « vrai est un moment du faux ». Un exemple fameux de mensonge classieux tout de suite pardonné est lorsque l’historien Jean Fourastié compara deux villages, Madère et Cessac, l’un sous-développé et l’autre à fort revenu, avant de révéler qu’ils sont le même villages, Douelle dans le Lot, à deux époques différentes, avant et après les Trente glorieuses. Un public honnête apprécie les twists finaux lorsqu’ils sont bien amenés.

Le défi

La joute oratoire va souvent jusqu’à permettre la déclaration de défi d’un challenger contre un favori. La « littérature de cordel » brésilienne (terme qui désigne également un mode d’autoédition de poésies populaires sous forme de fascicules appelés folhetos) a ainsi gardé le souvenir de ces règlements de comptes poétiques du XIXe siècle, lors desquels la petit-bourgeoisie blanche se permettait de mesurer son éloquence face à la culture de l’oralité des esclaves noirs. (Mais cette égalisation s’arrête à la fin de la joute, lorsqu’un tiers aura pu juger de la supériorité d’un candidat : au Brésil, l’assistance lui fournit les thèmes ou les rimes sur lesquels il doit improviser.)

De ce point de vue, la Dispute héroïque doit envisager des règles pour encadrer le défi en duel : avec le temps, si jamais le concept connaissait la notoriété, nous voulons évidemment abolir les privilèges du temps de parole monopolisé par ces patriciens qui reçoivent sur les plateaux télés une hospitalité des journalistes qui n’a d’égal que le mépris que ces derniers réservent à la plèbe.

Nous voulons créer une société ou n’importe qui aura une chance de disputer avec n’importe qui — mais pas à n’importe quelle condition. Pour qu’une dispute ait lieu, il faut qu’une prétention à la validité d’un argument soit déclarée objet de controverse d’intérêt public pour les organisateurs qui vérifieront le « droit à la dispute » du déclarateur. De même que la déclaration de guerre est réglée par le droit de la guerre, la déclaration de dispute sera réglée par le droit de la dispute. Puisque chaque disputaire essaie de sauver sa thèse face à un adversaire partisan de l’antithèse, les disputaires feront valoir, dans une vidéo de 140 seconds maximums, et avec toute la beauté des arts oratoires qu’ils connaissent, que l’adversaire est faillible comme tout être humain, et que nul n'est à l’abri de la controverse ; mais ils procéderont en satisfaisant certaines conditions :

  • Légitime défense : Un particulier outragé par une intelligence hostile après une parole ou acte notoire de ce dernier décide de réagir immédiatement à hauteur de ce qu’il a subi.
  • Légalité : La déclaration est encadrée par les lois de la liberté d’expression du pays hôte.
  • Transparence : les causes d’hostilité du déclarant doivent être contenues à l’intérieur de la déclaration finale, et aucune autre ne pourra être découverte pendant la dispute.
  • Intelligibilité : Le discours audio du déclarant est intelligible pour toute la francophonie et avec des sous-titres en cas de régionalismes ou de créolismes intensifs — du reste, une vidéo qui n’a rien à voir peut servir de fond pour la bande-annonce.
  • Individuation : Le particulier (ou le collectif qui déléguera la dispute) défié est le seul à être cité dans la déclaration, et le défiant s’abstiendra de tout dommage collatéral.
  • Candeur : Le déclarant doit demander à ses admirateurs de ne pas intervenir. Donc si la déclaration va avec une campagne d’harcèlement ou une opération de déstabilisation psychologique envers un particulier impliqué dans la dispute — surtout les proches des parties impliquées — alors le défi est annulable par les organisateurs.
  • Latitude : Il y a des incitations pour que le défié accepte malgré la surprise et son emploi du temps : on lui accorde six mois de préparation mentale et le droit d’exiger la charte de franc-parler de son choix. Si le défié fait valoir un désavantage stratégique majeur, alors il peut aussi demander une exception au principe d’égalité, mais les arbitres en délibéreront à l’unanimité, et leur décision deviendra alors un précédent pour les disputes suivantes.
  • Substituabilité : Le particulier défié en duel peut déléguer son duel à n’importe quel ami qu’il juge plus dans la catégorie du déclarant, à condition de renoncer à toute latitude ci-avant et si les arbitres le valident à l’unanimité, et le déclarant ne pourra pas refuser.
  • Excluabilité : Si l’une des règles précédentes est gravement enfreinte ou refusée pendant la déclaration, avant et/ou durant la dispute, alors le coupable peut être ostracisé de la dispute.
La manœuvre stratégique

Enfin, la joute oratoire traditionnelle se caractérise par des manœuvres pour orienter la réponse adverse à son avantage — lorsqu’il ne s’agit pas de faire « sécher » l’adversaire, tout simplement. D’une certaine façon, c’est la rançon de la gloire : le répondeur a droit à un discours où il est libre de dire ce qu’il veut, mais il en est évidemment responsable. Cela ne veut pas dire que toutes les questions seraient permises, parce que les arbitres vérifieront qu’elles ont bien pour objectif de tester la robustesse des arguments du répondeur, et qu’elles ne sont pas policières, fallacieuses ou comminatoires ; mais cela veut dire qu’il est permis d’orienter une question vers une réponse qu’on estime plus facile à objecter ou contredisant une autre réponse — le répondeur se trouve alors face à un dilemme légitime, et c’est l’ingéniosité avec laquelle il réagit qui légitime le point. Cela étant, puisque le répondeur fera de son mieux pour se soustraire à son dilemme, il y aura forcément des marchandages interprétatifs plus ou moins long des deux côtés, avec la tentation de mépriser la question et de surinterpréter la réponse, d’où le risque de tourner en boucle si les positions s’enlisent. En cas de dispute d’usure, les arbitres pourront forcer la question suivante.

Conclusion

La civilisation thermo-industrielle en fin de course régule ses débats de plus en plus violent avec les méthodes rhétoriques du « media training » étasunien : il s'agit de retenir l'attention distraite du citoyen-spectateur avec une mise en scène, celle de la démocratie représentative où les politiciens répètent sans arrêt les mêmes petites phrases pour donner l'impression d'une victoire totale. Cette pulsion antagonique de la joute oratoire ne disparaîtra sans doute jamais, mais sans doute peut-on encore la sublimer avec un droit de la dispute, de même qu'il existe un droit de la guerre — que presque plus personne ne respecte non plus. C'est question d'éducation. Il ne faut pas seulement enseigner l'éthique de la discussion comme s'il était possible de mettre tout le monde d'accord, il faut aussi enseigner l'éthique de la dispute pour que tous les coups ne soient pas permis pour gagner.

 

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Publié dans #La dispute héroïque

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Publié le 22 Août 2026

Une triste époque pour le moins équivoque

Désormais, les sujets du bon royaume danois ont un droit d'auteur sur leur propre corps. Mais le but n'est pas de breveter du transhumanisme, le but est de guerroyer contre la désinformation des hypertrucages générés par les empires du mensonge industrialisé de la Silicon Valley. « Nous envoyons maintenant un signal sans équivoque à tous les citoyens : vous avez le droit d'avoir votre propre corps, votre propre voix et vos propres traits faciaux », a déclaré le ministre danois de la Culture dans un communiqué de juillet 2025. Nous avons une signature vocale de plus en plus facile à falsifier, on sait que les bébés reconnaissent la voix de leur mère, et les voix les plus tonitruantes ont du souci à se faire. Des arnaques se sont déjà produites où un coup de fil était passé à une mère avec la voix de sa fille pour lui soutirer une rançon comme si il y avait eu un rapt. Et lorsque l'enjeu prime sur le jeu pendant une guerre ou élection majeure, nous devons désormais tenir pour faux tout ce qui n'est pas démontré. Mais nous sommes saturés — comment ne pas céder à la tentation de péter vocâble ?

Cela étant, nous n'avons pas qu'une signature vocale, nous avons aussi une signature argumentative. Toute conversation suffisamment longue finit donc par révéler le secret d'une usurpation, à tous les sens du terme : il n'y a pas que l'identité de la personne parlante, il y a aussi ses compétences. C'est dans le marathon de la voix que se situe la fidélité à un procès de vérité, de même que ces citoyans des États-Unis qui pratiquent la flibuste parlementaire se donnent en spectacle en incarnant le logos.

La voix est ce qui ressemble le plus à l'âme. Elle ne trompe pas, même si les parole trompent.

Mais bon, cela reste plus risqué qu'un simple podcast ou vidéo YouTube, tant le spectateur doit parfois l'écouter contre son gré. Et donc au cours d'une Dispute héroïque, ou n'importe quel débat public, le spectateur est très tenté de lever le doigt pour poser une question qui influence le cours de l'affrontement, ou pour dégorger des quolibets sans autorisation, comme dans la chambre des communes britannique. Puisqu'on ne peut pas dégager tous les énergumènes incontrôlés, il va falloir qu'on arbitre correctement tous les vocables en présence. C'est l'objectif de cet article.

Ne laissez pas le brouhaha extérieur
étouffer votre voix intérieure.

Steve Jobs, in Discours à l'université de Stanford du 14 juin 2005.

Définition encyclopédique

La voix fait partie du corps humain, si on l’entend comme un instrument composé des organes de la phonation, c’est-à-dire des poumons, de la trachée, et du larynx, que l’on dira « exaptés », (c’est-à-dire détournés de leur fonction originelle de la respiration et l’alimentation) pour produire des signaux sonores. Au sens le plus large en français, la voix recouvre les phénomènes sonores qu’un être vivant peut produire par la vibration avec des cordes vocales excitées par des nerfs, et parfois la métaphore s'étend à certains non-vivants dans le cas du souffle du vent qui fait vibrer les feuilles des arbres.

On dira plutôt d’un fait social qu’il relève de l’oralité lorsqu’il est à rapprocher de tout ce qu’on peut faire avec un orifice buccal — à ne pas confondre avec la verbalisation, qui peut être écrite ou orale, et qui exprime le travail pour mettre des mots sur ce qui n’en a pas, comme une audiodescription pour les malvoyants (tout échange qui se passe de mots étant de la communication non-verbale.)

Donc nous avons encore de nos jours tendance à imaginer la voix comme le propre de l’humanité, un préjugé qu’on attribue au tournant « logocentrique » de la parole chez les Grecs classiques, à partir desquels la voix est censée jouer un rôle particulier qui n’existe pas chez les non-humains, à savoir de traduire la pensée en indiquant des constructions mentales à prétention universelle que les Grecs appelaient les logoï. Et donc en Occident, il est courant de déprécier les vocalises dénuées de pensée et autres formulations répétées par conformisme — dans 1984 de Georges Orwell, c’est ce que l’on appelle la canelangue (ou « duckspeak » dans la VO). En ce sens, le combat orwellien contre la montée de l’insignifiance est une préoccupation typiquement gréco-occidentale.

Ce que remarque la spécialiste de la philosophie de l’expression vocale Adriana Cavarero dans son entrée consacrée à la voix du Dictionnaire du corps (2007) dirigé par Michela Marzano, c’est que le logos a un rapport éloigné avec ce que les Grecs appelaient phonè, la réalité physique de la vibration qui se déverse de bouche à oreille (en passant parfois par un instrument de musique à vent, puisque phonè désigne aussi la sonorité et la note qu’un instrument produit). Du logocentrisme vient notre tendance à réduire la phonation à la sémantique spécifiquement humaine, en oubliant toutes les autres phonations — et puisque l’humanité use de sa phonation sémantique pour dicter la loi de la cité, argumentées avec des syllogismes de préférence, Aristote déduit du logos notre qualité d’animal politique. 

Pour être tout à fait exact, j'ajoute qu'Aristote donne au mot logos un sens un peu plus précis encore que la simple phonation sémantique qui existe dans toute langue humaine : c’est l’élément constitué de la rencontre d’un sujet et d’un prédicat qui permet d’assembler des analogies et des syllogismes — donc les logoï existent dans toutes les langues, mais les Grecs les assemblaient d’une façon très particulière, grâce aux propriétés géométriques des ensembles qu’ils désignaient, ce qui leur permettait de produire des démonstrations et de renforcer leur argumentation, et on verra comment exactement dans un autre article sur la mathématisation du discours.

Mais Aristote succombe à la mentalité patriarcale de son temps lorsqu’il suppose que l’homme aurait accès au logos dans sa plénitude, et que les femmes seraient moins logiques ; un préjugé que reflète l’écart extrême entre les archétypes mythologique de la voix féminine enchanteresse émotive comme la sirène ou la nymphe, et du penseur masculin solitaire qui contemple les idées mathématiques éternelles chez Platon. J'ajoute pour celles et ceux que le sujet intéresse que les dernières découvertes des neurosciences laissent plutôt penser que la plasticité de nos circuits de neurones est telle qu’aucune vérité n’est inaccessible au genre féminin — si Aristote avait cette impression, c’est parce que les Athéniennes étaient exclues de l’apprentissage de la rhétorique, parce que cette faculté indispensable à l’exercice de la stratégie était jugée inutile pour elles. De nos jours, tous les tests psychotechniques qui démontreraient une différence de performance entre les hommes et les femmes ont des écarts qui s’annulent avec un apprentissage adapté — c'est ce qu’expliquent Catherine Vidal & Dorothée Benoit-Browaeys dans Cerveau, sexe et pouvoir (2005). C'est pourquoi celles et ceux qui se félicitent de la victoire occasionnelle du principe féminin de la vocalité sur le principe masculin de la rationalité dans certains opéras occidentaux m'ont l'air de faire une tempête dans un verre d'eau : ce n’est pas en envoutant les hommes avec du chant lyrique qu’on soustraira les femmes au patriarcat, mais bien en créant une société où n’importe quel genre peut accéder à n’importe quelle vérité.

En termes wagnériens, c'est ce qu'on appelle « entendre la lumière » (d'un éclair de rage).

J’ajoute que l’origine de la phonation sémantique est cependant évidemment très antérieure aux Grecs, parce que les linguistes font l’hypothèse d’un protolangage à partir d’Homo Erectus il y a environ deux millions d’années dans les savanes africaines — Erectus chassait d’une manière qui évoque la faculté de se coordonner en transmettant des infos sur des phénomènes échappant à l’observation directe, ce qui est un grand bond en avant par rapport à la phonation animale qui se réduisait essentiellement à signaler des intentions, des besoins, ou des dangers. C’est un sujet qui divise beaucoup les linguistes qui se disputent encore aujourd’hui sur le protolangage ; mais même si on ne sait pas exactement à quel point la protolangue différait de la nôtre, on s’accorde quand même à dire qu’à force de se servir du feu pour cuisiner et accroître les calories disponibles pour le cerveau, nos facultés cognitives ont dépassé il y a 70 ou 50 000 ans le seuil critique au-delà duquel on a pu parler de choses abstraites, comme les concepts qui expliquent le monde, enregistrent les dangers, et contestent les injustices — on peut le supposer vu la complexification artistique et technique des Homo Sapiens à l’époque. La référence francophone sur le sujet, c’est La genèse du langage et des langues (2018) de Jacques François. Reste donc à vérifier pourquoi et comment l’obsession de faire sens a hissé le logos au sommet de la hiérarchie vocale grecque.

Le logos patriarcal grec : involution ou platitude ?

Certains déconstructeurs du logocentrisme ont avancé que c’est la transition de la rhapsodie homérique vers la logique aristotélicienne qui aurait fait que la lecture est finalement devenue plus importante que l’audition en Occident, ce qui nous aura rendu un peu autistes sur les bords, vu que la lecture est une activité solitaire, alors que l’audition est une activité sociale. Ce tournant qui nous semble évident a fait de nombreux mécontents, tant on sait que Platon en personne déplora de devoir passer par l'écriture pour immortaliser son maître Socrate, au risque de le rendre plus facile à oublier sans cette prothèse périssable. Et donc il est de bon ton, à notre époque où les yeux restent rivés sur le texte, de célébrer l’authenticité de la vocalise sur le mode de la puissance créatrice du souffle divin dans la religion hébraïque, ou encore des chants grégoriens qui nous prennent aux tripes, ou même de la récitation des mantras que nous enseignent les sagesses orientales. Dans le champ de la pensée française qualifiée de « poststructuraliste », Julia Kristeva vous dira que les pulsions rhythmiques inconscientes vocales précédent et excédent l’ordre symbolique du langage en raison de leur poéticalité, Roland Barthes vous dira qu’une lecture articulée est idéale pour incarner un verbe, et Hélène Cixous assurera qu’il existerait une écriture féminine liée à la figure maternelle où chanterait une voix nourricière, respirante et jouissive dont la musicalité briserait la cage du… « phallogocentrisme ».

Je pars l’été, je me replie complètement pendant deux mois.
Je ne parle qu’aux chats, à ma mère, aux arbres.
Je ne regarde pas la télévision,
j’écoute la musique, le vent et les voix, c’est tout.
Sans ça, je crois que je ne pourrais pas survivre.

Hélène Cixous, in entretien avec Marine Landrot, Télérama, 13/01/2007.

Digression sur les logoï fémohelléniques

Beaucoup de féministes, se sentant opprimées par les injonctions logiques des hommes les traitant d'hystériques après leur avoir fait subir les derniers outrages, on donc fini par imaginer que la rationalité était un truc d'oppresseurs — une critique assez inattendue par rapport à l'époque révolutionnaire où les féministes croyaient que la raison émanciperait les jeunes filles. Je vais donc rapidement rappeler certains points pour qu'on évite de réduire l'aire culturelle grecque à la muflerie d'Aristote :

  • D'abord, le logos patriarcal n'était pas pire que l'idéologie sous forme narrative que l'on déduit des épopées homériques, et au surplus le personnage de la sorcière Circée passionnera toujours les féministes pour leur avoir fait pensé au vestige d'un matriarcat primitif enterré par Pénélope.
  • Nonobstant la phallocratie d'Homère, on remarquera que bien plus tard, le mythe des Amazones a semble-t-il été conçu comme un garde-fou contre la démesure viriliste. Au surplus, le mythe d'Atalante, seule femme guerrière des argonautes qui délibérait de stratégie avec le reste de son équipage, révèle que les femmes étaient seulement exclues de la prise de décision parce qu'elle ne pouvaient pas appliquer la loi par la force aussi efficacement que les hommes. Autrement di, nous pouvons recréer une ZÀD à la Grecque où les femmes auront les arbalètes pour se faire entendre.
  • Presque tout le monde se souvient qu'à Spartes, les femmes libres administraient la cité chaque fois que les hommes étaient indisponibles pour cause de mobilisation au combat. Les paroles des femmes de Spartes furent souvent conservées pour leur caractère mémorable Au surplus, cette société semi-matriarcale pratiquait une polyandrie qui permettait aux femmes de choisir un mari secondaire lorsque le mari primaire était stérile. Enfin, la Constitution de Spartes, la Grande Rhêtra, a en partie été révélée par une oracle d'Apollon — donc une nana sous psychotrope.
  • Le Code de la cité de Gortyne en Crète, île connue pour ses cultes aux déesses-mères et son peu d'intérêt pour la guerre, offrait aux femmes un régime matrimonial très avantageux,
  • Zaleucos de Locres, législateur de la Locres Épizéphyrienne, a écrit les plus anciennes lois écrites grecques, inspirées de coutumes Crétoises et Lacédémoniennes. Il y stipula notoirement que l'homme coupable d'adultère aura les deux yeux crevés. C'est radical, mesdames, mais avouez que c'est inhabituel. C'est peut-être à cause de cette loi que cette cité avait la réputation d'avoir un système familial matrilinéaire spécifique, même si les modernes en doutent de plus en plus.
  • Les prêtresses de la cité de Thèbes conseillaient les politiques grâce à la participation des femmes libres à la résistance contre les envahisseurs — on se souviendra pour l'éternité de la vaillante Timoclée qui assassina son violeur et fut disculpée par Alexandre le Grand en personne.
  • les femmes libres corinthiennes s'adonnaient à l'artisanat indépendant autonome, avec des courtisanes richissimes et globalement respectées pour leur intelligence, comme Laïs de Corinthe,
  • À la fin du VIIe siècle av. J.-C., Sappho de Lesbos avait sa sororité religieuse où les filles du culte  apprenaient à chanter, danser, jouer de la lyre et poétiser. Platon la surnommait « Dixième muse ».
  • Les femmes libres ioniennes, de la côte ouest de la Turquie actuelle, où l'économie fondée sur le commerce maritime avantageait les femmes, avaient mauvaise réputation à Athènes :
    • Aspasie de Millet, la métèque qui deviendrait la femme de Périclès, menait ce dernier à la baguette par ses talents de rhétorique supérieurs. Les Athéniens trouvaient cela scandaleux et assez ridicule, sauf Socrate et Platon qui débattaient avec elle de philosophie et d'amour.
    • La philosophe cynique Hipparchia de Maronée, originaire de Ionie elle aussi, prêchait la bonne parole en faisant l'amour en public à égalité avec son amoureux Cratès de Thèbes.
  • La philosophe Arété de Cyrène, originaire d'une cité de la Libye actuelle, fut scholarque de l'École cyrénaïque au IVe siècle av. J.-C. pour avoir appris les ficelles du métier par son père, et pouvait donc former des dizaines d'hommes libres aux vertus séduisantes de l'hédonisme.
  • On remarquera également qu'à Athènes la fiction sait critiquer la masculinité et valoriser la féminité, vu que d'une part pendant la guerre du Péloponnèse où la démesure masculine battait son plein, l'auteur de comédie Aristophane inventa en premier la notion de grève du sexe dans Lysistrata pour laisser entendre que les femmes dominaient le foyer et les hommes la guerre, et que d'autre part, dans son dialogue Le Banquet Platon valorise une femme savante fictive, Diotime de Mantinée, inspirée par la fonction réelle de prophétesse-divinatrice effectivement exercée par les pythies et par la tchatche de la connaisseuse Aspasie de Milet.
  • Cette possibilité pour une femme d'accéder au logos pour peu qu'un homme reconnût sa vertu disparut pendant des siècles lorsque Hypatie d'Alexandrie, la scholarque des néoplatoniciens au nom de sa bosse des maths, fut lynchée par une foule de chrétiens fanatiques en 415 AD. Parce que oui, dans la cité de Platon, les femmes peuvent gouverner si elles sont bonne en maths — mais pas encore dans celle des chrétiens de toute évidence, vu que la fonction sacerdotale y était encore réservée aux personnes testicularisées.


On aura une occasion de revenir en détail sur chacun des points précédents dans un épisode spécial de « La Cité Grecque est une ZÀD ». Mais en attendant on peut toujours jouer au jeu débile de savoir qui pissait le plus loin dans la phallocratie à l'époque : étaient-ce les Grecs, les Romains, les Mésopotamiens, les Hindous ou les Chinois ? Le fait est que chacun d'entre eux en tenaient au moins une couche, et que les Grecs classiques n'ont ni inventé ni perfectionné le patriarcat, vu qu'il remonte à la nuit des temps, avant même la révolution néolithique, et qu'il n'est entré dans sa phase scélérate qu'à partir de l'universalisation de la patrilinéarité malpropre et bornée des sémites. Donc voilà : même si les Grecs étaient rétrogrades par rapport à nous, ce n'étaient pas encore les Talibans non plus !

Les Grecs ont-ils dévocalisé le monde ?

Revenons-en à cette accusation troublante d'un tournant logocentrique de la philosophie grecque à partir de la première trace de logique formelle chez Aristote. Tout cela est des mieux intentionnés et la Dispute héroïque participera de cette revocalisation du monde, mais attention aux contre-sens.

D'abord, on sait que la Rhétorique (chez Aristote l’argumentation la moins logique) est un art guerrier mis au point pour mobiliser les soldats, très vocal puisqu’on en retrouve la première trace dans la rhapsodie d’Homère. Les rhéteurs athéniens apprenaient un ton grave pour un avertissement, une voix douce pour les apaisements diplomatiques, des répétitions rythmées pour la figure de style de l’anaphore, ou encore tout ce qui concerne le domaine de l’action, la phase finale de la construction du discours qui consiste à le communiquer avec tout son corps ; avec donc les conseils attendus sur la modulation de la voix selon la passion incarnée, le débit verbal, les mimiques et le reste.

Et donc la voix était sans doute au service de la logique, et on peut supposer que la vocalisation des maîtres de philosophie était très importante. Nous savons que l’enseignement du maître du Lycée se faisait en marchant (c’est de là que vient le mot « péripatétisme ») et que l’oral était privilégié pour transmettre les concepts difficiles, sans doute parce que le parleur reste maître de l’interprétation de sa parole durant la discussion ; donc il y avait une initiation orale qui a été perdue, mais dont le contenu était bien plus adapté à l’interlocuteur que le résidu manuscrit qui fut conservé pour servir aux générations futures. C’est vrai que cela fut perdu avec le temps, mais on peut en supposer l’existence passée, et donc on ne peut décemment pas accuser les Grecs d'être à l'origine de la dévocalisation du monde : ce n'est pas leur faute s'ils sont assez morts pour être muets.

Et d'ailleurs, les Grecs ont mis le logos au service de la voix. Chez Aristote, la phonation sémantique du logos n’aboutit pas forcément à une logique, parce que cette dernière est juste une technique pour vérifier a posteriori le rapport entre les termes du discours lorsqu'il nous rend perplexe. Et donc le logos peut aussi aboutir à des choses esthétiques et très vocales, en particulier dans la Poétique d’Aristote, où il codifie la tragédie, et donc on constate que le théâtre fit partie intégrante de la culture socratique. À l'origine, la rationalité savait quand se mettre au service de l'imagination.

Il faut arrêter de faire comme si la métaphysique d’Aristote était à l’origine de tous les problèmes de l’Occident, parce que soumettre la vocalité au logos et conserver le logos par écrit ne révèle rien d’autre qu’une obsession singulière pour l’exactitude, qui devait finir par émerger dans une société démocratique où la démagogie conduisait certains citoyens à des décisions absurdes et catastrophiques, au point qu’un philosophe devait finir par inventer la « boîte à outil » qui régulerait la parole publique et la rendrait aussi rationnelle que possible — ce que propose Aristote dans son Organon.

Le problème n’est pas tant le tournant logocentrique de la philosophie grecque que sa conséquence aristocratique, pour ne pas dire pédantocratique : après la mise à mort de Socrate, ses disciples imaginèrent appartenir à une élite persécutée ayant accumulé une somme de savoir écrite suffisante pour sembler inaccessible au plus grand nombre des illettrés, et cela devait condamner l’Occident à renoncer à l’égalité jusqu’à l’alphabétisation des masses.

Si c'est pas un coup des Grecs, alors c'était de qui ?

Le déclin de la voix dans le monde antique débute au passage de la République à l'Empire romain, parce que l'éloquence se dépolitise et ne sert plus à soulever les foules. Mais ce n'est vraiment qu'à partir du christianisme que la voix commence à se faire la malle. Le théâtre fut diabolisé, au point que les acteurs furent excommuniés pour des siècles et des siècles. Donc il ne nous restait plus que les homélie des prêtres et les chants grégoriens pour oublier l'âge d'or.

La primauté de l’écrit sur l’oral est en réalité beaucoup plus tardive que les Grecs, parce qu’avant l’invention de l’imprimerie, les livres étaient rares et précieux au point qu’il fallait user de moyens mnémotechniques sophistiqués pour être capables d’en réciter le contenu étayant les propos de n’importe quelle dispute. Il faut vraiment attendre l’alphabétisation des masses lors de la réforme Protestante pour que l’écrit court-circuite l’autorité de la parole dont l’autorité était basée sur le monopole de la prédication par le clergé. Cette transition a donc eu à la fois des avantages et des inconvénients.

L’avantage est que le sujet moderne a pu forger sa bibliothèque des Lumières où il pouvait accéder au verbe des générations passées conservé par l’écriture, et aux rapports des explorateurs du Nouveau monde sur les sociétés indigènes les plus inspirantes ; mais enfin, les correspondances ou pamphlets de ces grands esprits étaient parfois d’une violence qui n’a rien à envier à Twitter, il suffit de lire les lettres échangées entre Descartes et de Fermat ou les brûlots de Spinoza et de ses adversaires pour constater que la pulsion de mort verbale est un phénomène écrit plutôt qu’oral.  

De ce point de vue, la Dispute héroïque, en offrant la présence charnelle d’un auditoire, confinera le sujet cartésien à l’impératif d’être responsable de ses paroles, ce qui est difficile en distanciel.

Cela étant, le geste cartésien d’une modernité phénoménale d’abandonner le latin scolastique pour le français vulgaire était absolument révolutionnaire et n’a pas été retenu par tous ceux qui ont tenté de déconstruire Descartes : ce dernier voulait que n’importe quel quidam alphabétisé, même les prolétaires et les dames qu’il tenait en haute estime de gentleman, puisse comprendre que la Terre tourne autour du soleil, et qu’en science, l’Église racontait un peu n’importe nawak.

Autrement dit, il semble bien que ce soit la lecture qui a émancipé l’Occident d’une façon qui a réhabilité le théâtre et sa vocalité après sa marginalisation médiévale transitoire, quand l’Église restait d’un latin inaccessible avant la Réforme, et quand le peuple n’avait plus que certaines chansons de la geste arthurienne pour éviter qu'on lui raconte la messe sur les affaires de cul. Donc les disputaires pourront évidemment vendre leurs livres comme des armes à la sortie de la dispute.

Et enfin, chose intéressante, c’est seulement avec la révolution industrielle que l’enseignement scolaire occidental abandonne l’examen oral, avec l’idée moderne, trop moderne, que l’écriture fonderait la supériorité de la civilisation sur la barbarie et la sauvagerie orale. Les gens n’avaient pas encore la radio, et la vocalité survivait surtout dans les salons ou clubs bourgeois ; mais les tribuns de la plèbe comme Marx et Engels s’exprimaient surtout par voie de presse. C’est à cause de cette destruction de l’oral qu’on a abouti pendant des décennies à un clivage profond entre les prolétaires qui n’avaient reçu aucune instruction en rhétorique et n’avaient pas les codes pour participer pleinement à la politique (à l’exception de syndicalistes praticiens), et les bourgeois à fort capital culturel capable de se servir de l’éloquence pour défendre leurs intérêts de façon plus idéologique que scientifique — vu que l’accès à la délibération et la justice dépendait du capital, souvent réservé jusqu’au XXe siècle révolutionnaire à une race de seigneur masculine blanche.

De l'interrogatoire comme une garantie contre le psittacisme

Quand on sait tout ça, on comprend mieux pourquoi cette norme oppressante a été déconstruite dans les années d’après-guerre, même si elle ne remontait pas aux Grecs classiques. Et puisque nous vivons une époque où prolifèrent les cours d’éloquence qui proposent à tous les citoyens d’apprendre l’art de parler en public ou de se préparer à tous les examens oraux qui font leur grand retour dans l’enseignement public, nous espérons que l’exercice de la Dispute héroïque participe de cette nouvelle vague, dont on imagine qu’elle sera encore amplifiée par le fait que l’humanité dispose pour l’instant d’intelligences artificielles génératives aptes au travail d’invention de réunir toutes les preuves susceptibles de renforcer les arguments de l’orateur. Dans un tel contexte de prolifération des armes rhétoriques, le discours ne suffit plus : il est devenu impossible de ne pas soupçonner le « psittacisme » (syndrôme du perroquet) de celui qui répéterait le texte d’une machine ; et donc le seul moyen de savoir si le sujet énonciateur comprend son énoncé est de l’interroger. Nous aurons donc deux phases : le monologue rhétorique puis la discussion dialectique, ou pour le dire plus brutalement... 

La déclaration d'indépendance d'une zone à défendre puis sa répression par l'interrogatoire !

Dans cet exercice, il n’y aura pas forcément contradiction entre logos et vocalise, qui pourront s’allier dans une certaine combinaison de puissance selon le bon plaisir des participant — donc si le répondeur a envie de déclamer son discours sous forme de slam, alors il est le bienvenu.

Quoi de plus obscène que de regarder une voix diabolique du genre à ordonner le baguenaudage ?

Contre tout autoritarisme argumentatif, la Dispute héroïque doit rester un exercice démocratique : la voix y sera un vecteur d’égalisation intersubjective entre les vérités des uns et les oreilles des autres — et la vidéo aura des sous-titres en langues mondiales pour ne pas exclure les sourds.

Des quolibets et des gesticulations

Pendant les phases discursives et interrogative, le public sera donc tenté d'intervenir dans le cours de la rencontre pour influencer le dénouement avant la quolibération où toute question sera permise.

Le quolibet, ce n'est pas toujours une insulte, c'était aussi un mot latin qui voulait dire « comme il vous plaira », et au Moyen-Âge, une dispute était qualifiée de quodlibétaire lorsque les spectataires pouvaient lancer n'importe quelle question au maître, même là où il n'était pas compétent, pour obtenir de sa part un exposé des arguments à sa disposition pour et contre telle ou telle thèse, et même lui lancer des objections. De nos jours, les répondeurs oublient souvent de faire le pour et le contre, et le public n’est que rarement invité à formuler des objections. Nous ferons donc revivre ces belles coutumes en théorisant les « quolibets de derrière les fagots » et les « gesticulation de bon client ».

Qu'est-ce qu'un « quolibet de derrière les fagots » ?

De nos jours, les quolibets ne sont plus aussi disciplinés, et certains pourraient être tentés d'en lancer sans autorisation avant la quolibération, c'est-à-dire pendant le monologue ou le dialogue, lorsque seuls les arbitres sont censés réguler la situation. Les spectataires devront être mis au courant que certains quolibets « de derrière les fagots » seront tolérés à certaines conditions drastiques :

  • Ils sont censés interrompre un ange qui passe ou une cogitation chronophage.
  • Ils doivent être laconiques — par exemple impératif ou sujet-verbe-complément.
  • Ils sont optatifs, flatteurs ou vache, mais en aucun cas injurieux, diffamant ou obscène. 
  • Si c’est une question, alors l’orateur est totalement libre de refuser de répondre.
  • En cas de quolibations répétées ou lourdingues, on objurguera le silence en sollicitant le reste de l’assistance. Si le coupable refuse d’obtempérer, alors on le fera escorter.

 

Par exemple, après une question indiscrète et un silence opportun, un spectateur ou juré peut s'exclamer : « Mêle-toi de tes oignons ! » et si c’est exceptionnel alors il ne risque rien.

Qu'est-ce qu'une « gesticulation de bon client » ?

Pour limiter les risques d’interruption, on proposera à l’assemblée d’intervenir en langage des signes, parce que c'est beaucoup moins intrusif qu'un signal sonore de nature à gêner toute l'assistance.  

  • Ceux qui ne comprennent pas les échanges peuvent lever l’index et le majeur en forme de V pour demander une Vulgarisation. Ceux qui trouvent au contraire qu’un intervenant détaille trop peuvent lever le pouce et l’index en forme de C pour demander de la Concision.
  • Dans les deux cas, il est possible de le faire de façon injurieuse. Si le spectataire cède à cette tentation, alors il renonce à être pris au sérieux.
  • S’il y a à la fois beaucoup de V et C et si le disputaire insiste quand même pour vulgariser, alors l'arbitrage fixera une limite à ne pas dépasser — typiquement une minute environ.
  • Avant les disputes les plus véhémentes, on valorisera formellement aux spectateurs de signer de bonne foi et non pour favoriser un disputaire ou contredire leur voisin.
  • Du reste, on valorisera des approbations et désapprobations par pouce levé ou baissé.
  • Lorsqu’un spectateur veut aider le répondeur à répondre à une colle, il peut lui faire signe de le téléphoner avec le pouce et l’auriculaire — mais alors le répondeur renonce au point.
  • Mais si un spectateur a une colle urgente à poser au répondeur, alors il demandera l’autorisation à l’opposant avant de faire instance, en levant l'index et le pouce au ciel en forme de pistolet.
  • Les spectateurs ont aussi le droit d’agiter des pancartes avec slogans, mais sans injure.
  • L'arbitrage demandera une précision ou un recentrage s’il y a beaucoup de mains levées. 
  • Le reste du temps, l’orataire est libre d’accepter une question isolée ou pas — à condition que l'arbitrage ne soupçonne pas une manœuvre déloyale.

 

J'ajoute aussi qu'il faudra choisir un châtiment terrible à quelque maraud que ce soit qui n'aura point su contrôler les nuisances sonores de son appareillage télécommunicatif.

Le risque d'une volée de bois vert

La dispute quodlibétaire de jadis était une façon orale de se renseigner et de renseigner avant l’invention de l’imprimerie et des moteurs de recherche, et cela ressemblait un peu à Questions pour un champion, parce que la Bible et la logique grecque étaient supposés pouvoir éclairer tous les aspects de l’existence. Aujourd'hui la bible n'a plus beaucoup d'autorité et c'est tant mieux, mais la logique grecque non plus malheureusement. Le résultat sera forcément très différent. 

Il y aura des contradictions en pagaille entre la rationalité symbolique du logos et l’efficacité imaginaire du mythe, et rien ne permettra de garantir que ce soit toujours le logos qui remporte la victoire, en particulier à notre époque où l’idéologie prend souvent la forme narrative d’un point de vue situé difficile à imaginer sans passer par un témoignage qui n’est pas vérifiable et donc dont la valeur repose sur la réputation du témoin. C’est un point que seule l’expérience permettra de déterminer : on verra bien si à notre époque où les falsifications sont plus faciles à générer que jamais, notre Dispute héroïque ne sera pas saturée par des arguments d’autorité toujours plus difficiles à vérifier et poussant à les participants au bout du rouleau d'un harpaillage impossible à obvier.

Une solution serait peut-être tout simplement de faire en sorte que le monologue du répondeur ait été disponible à l'avance pour que l'opposant ait eu le temps de l'analyser correctement. À suivre.

Les orateurs élèvent la voix quand ils manquent d'argument.

Cicéron, in De Oratore, traduit par Edmond Courbaud aux Éds Les Belles Lettres

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Publié dans #La dispute héroïque

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Publié le 14 Août 2026

Définir, ce n'est pas finir, c'est débuter

Il y a des gens à qui il faut tout expliquer, peuchère. Lorsque j'écris un article sur le présent blog, et lorsque j'hésite entre plusieurs mots, je me demande souvent s'il faut que je précise mon raisonnement derrière tel ou tel mot. Sans précision, il y a risque de malentendu, mais avec précision, certains se sentiront pris pour des cons. Expliquer ou ne pas expliquer, that is the question.

En linguistique, la sémantique est le point de départ de tous les raisonnements. Au sens technique, la sémantique est la branche de la linguistique qui s’occupe du vocabulaire et de la signification verbale ; et parfois plus précisément l’étude historique du sens des termes considéré dans ses variations. 

La conscience sémantique d’un terme est très variable selon la compréhension subjective de tel ou tel sujet doué de parole, parce que chacun a une expérience particulière, et s’il doit y avoir une expérience commune, alors elle doit passer par la proposition d’une définition commune.

Au cours d'une dispute, c'est une précaution élémentaire, pour éviter que l'interlocuteur ne confonde amour avec tambour — parce que ça ne se joue pas avec la même baguette ! En théorie de l’argumentation, il y a des techniques de définitions diverses et variées, mais dans toutes les langues humaines, il s’agit d’établir une relation d’équivalence sémantique entre deux termes : 

  • D’une part l’entrée de ce qu’il faut définir (ou definiendum en latin)
  • D’autre part le discours signifiant (ou definiens, souvent appelée « définition » par métonymie.)

 

Donc en termes scientifiques, l’acte de définir exige l'identité sémantique : on dira alors que le terme à définir abrège le discours signifiant, et que le discours signifiant explicite le terme à définir. Mais en langue ordinaire, l’usage peut varier à mesure qu’un terme devient polysémique avec le temps, de sorte que l'identité sémantique ne suffit plus pour rendre les deux termes substituables. En français, le mot « terreur » peut désigner l'émotion ou l'action. Définir de quoi on parle ne mange pas de pain.

Petite histoire de la définition

La première définition qu'expérimente tout être humain, c'est la « définition par ostension » qui définit la chose en pointant du doigt quelque exemple et en se passant de toute communication verbale — le doigt que le sage pointe vers la lune est donc lui aussi une expression définisseurs, même si on vous traitera d’idiot si vous regardez le doigt à la place de la lune.

Ensuite, on s'est mis à parler de notions abstraites impossible à indiquer par un geste, comme l’origine du monde, la justice humaine ou les mathématiques, de sorte qu'il fallait les raconter. L'humanité transmettait de génération en générations des histoires importantes conçues pour être inoubliables et exprimant des vérités sacrées plus ou moins utiles dans la pratique.

L’élément de base de la narration, c’est la rencontre d’un sujet et d’un prédicat. 

Si un Homo Sapiens qui vient d’acquérir le langage raconte à ses semblables sa rencontre avec un grizzli, alors il dira au choix que c’est un terrible prédateur ou le plus fort de tous les animaux.

Mais une nouvelle façon de définir est apparue lorsque les Grecs ont mathématisé leur langue.

Traditionnellement, à partir des philosophes de l'époque classiques, lorsqu’on cherche à définir tel ou tel individu — disons au hasard le bonhomme Socrate, vu que pour une raison ou pour une autre, les Grecs ne parlaient que de lui — on débute par l’espèce essentielle, soit « Socrate est un homme », puis on ajoute des genres accidentels, du particulier au général, de « c’est un Athénien barbu » à « il a vraiment existé ». Ces genres sont accidentels en considérant qu’un homme n’est pas forcément un Athénien barbu ni existant, tandis que Socrate est forcément un homme, vu que s'il était un chien alors il cesserait d'être Socrate, l'humanité est donc son essence — le reste ne fait que le détailler.

C'est ainsi qu'on procède en Occident depuis le livre des Catégories de la « boîte à outil » ou Organon d'Aristote. Il a catalogué dix catégories, mais la reine des catégories, c'est la substance, ou « ousia » en grec, tout ce qui existe par soi-même et existe encore lorsqu'on lui applique une autre catégorie subordonnée, comme le lieu : Socrate reste un homme, qu'il se trouve à Athènes ou à Sparte.

Ce n’est pas la façon la plus spontanée de concevoir Socrate. Lorsqu’on pense à Socrate, on ne pense pas immédiatement à son essence, mais en général à ses attributs : le pythie de Delphes déclarait qu'il était le plus sage des hommes et il boira la cigüe après un procès où les Athéniens l’ont méprisé.

Au surplus, définir par l’essence comporte un risque : si on dit de l’homme qu'il est un bipède sans plume, ou qu'il est doué de parole, ou qu'il fabrique des outils avec ses pouces préhenseurs, ou qu'il fait de la politique, cesse-t-on pour autant d’être un homme si on devient unijambiste, muet, manchot ou solitaire ? C’est vrai que tout cela à la fois, ça devient compliqué ; en plus de nos jours, une telle définition serait qualifiée de « validiste ». Mais les Grecs éprouvaient le besoin d’essentialiser les choses selon l'acte ou la puissance, à cause d'un certain mépris pour les accidents de ce monde.

La question est donc : mais pourquoi diable ?

C’est certainement à cause de leur mathématisation du discours particulière, comme on le verra dans un autre article sur la part la plus grecque de la logique : la définition grecque s’accompagnait d’une ambition logique dans la grammaire considérant la relation entre le sujet et le prédicat comme l’élément de base de l’argumentation syllogistique. Donc les Grecs antiques avaient besoin d’essentialiser parce que les objets étudiés étaient inclus dans une théorie exprimée par une axiomatique formelle — autrement dit, ils ne distinguaient pas nettement postulat, axiome et définition. Les autres sociétés, comme les Hébreux de la même époque, définiraient plutôt l'homme en s'inspirant de la Genèse.

Puis à partir de la modernité, le retour des mathématiques sur la scène de l’Histoire pendant la révolution héliocentrique poussa bien des scientifiques occidentaux à se méfier de leur jugement de perception immédiat, et à exiger que la définition soit « opératoire » ou « générative », c’est-à-dire telle qu’elle contienne les étapes de vérification ou de construction de l’objet mathématique considéré — comme lorsqu’on définit le nombre premier en vérifiant que ses diviseurs sont 1 et lui-même, ou encore lorsqu’on génère le nombre -1/12 en ​​​​​​manipulant la série divergente des entiers naturels avec certaines méthodes de sommation délirantes — mais pas tant que ça.

De nos jours, on ajoute une distinction des définitions fondamentales en deux catégories : 

  • La définition lexicale étale les explicitations linguistiques accumulées sur le mot à définir,

  • La définition encyclopédique résume l’état des connaissances scientifiques actuelles de la chose. 

 

Ce sont deux savoirs distincts sur les mots et les choses, comme dirait Michel Foucault. Dans l’air du temps de notre déconstruction, la mode est désormais à la généalogie des concepts pour révéler leur caractère construit socialement — mais il n’est pas certain que cela les empêche d’avoir une portée universelle, ne serait-ce que ceux dont on verra qu’ils ont été mathématisés. 

Et le fil d'Ariane, c'est pour les chiens ?

De la définition considérée comme un art martial

Dans tous les cas, le philosophe grec ne propose pas une définition lexicographique d’usage qui chercherait à révéler la polysémie du terme à travers les âges, il propose une définition normative cherchant à établir la meilleure façon d’expliciter le terme dans le contexte donné de ce qu’il faut démontrer — donc lorsqu’on cherche à définir l’essence de la démocratie, par exemple par le tirage au sort, c’est souvent un acte critique de rejet d’une démocratie usurpée, la représentative qui n’aurait de représentative que le nom. Et si lors d’une disputation on demande à quelqu’un de définir la démocratie, alors il débutera par la définition étymologique d’un « pouvoir populaire », avant de proposer une définition essentielle de la chose — mais il peut aussi ajouter une définition inessentielle et poétique pour plaire et/ou émouvoir certains publics, comme : « La démocratie, c'est le pouvoir des poux de manger les lions ». Donc la définition peut relever d'un art martial.

Notons aussi que ce genre de définition n’était définitif que lorsqu’un jugement de perception ou un argument d’autorité était partagé entre tous les participants du débat. Cela veut dire que toute définition inessentielle pouvait être réduite au résultat d’un acte de connaissance particulier « noématique » — donc chaque fois qu’une définition soi-disant essentielle était jugée trop fragile, l’opposant pouvait rétorquer : « Les avis, c'est comme les trous de balle, à chacun le sien ! »

Autant dire que l’acte de déconstruction qui consiste à démasquer un point de vue situé derrière une prétention à l’objectivité n’a rien de rien nouveau ; ce qui est vraiment nouveau, c’est que depuis les années 1960, la prétention à l’objectivité est devenue marginale en sciences sociales.

Les techniques d’explicitation noématiques sont diverses et variées, et le catalogue le plus vaste est d'un rhéteur romain du IVe siècle ap. J.-C. appelé Marius Victorinus (290 - 364).

Dans son livre De definitionibus (Des définitions), il y a la distinction classique entre définition philosophique et rhétorique : la définition philosophique a la prétention de cerner l’essence de la chose et ses accidents (« l’homme est un bipède sans plume » — Platon), la seconde préfère l’efficacité persuasive de la néomatique (« La femme est l’avenir de l’homme » — Jean Ferrat d’après Louis Aragon).

Et donc Victorinus propose une liste à la Prévert de toutes les définitions noématiques connues :

  • Par la qualité : discerner une propriété distinctive de la chose pour l’indiquer sans s’embarrasser de précision métaphysique — Le chien est le meilleur ami de l’homme (Frédéric II roi de Prusse).
  • Par la description : raconter ses sensations pour les catégoriser — La riposte de l’accusé était immédiate et proportionnée, donc c’était de la légitime défense (article 122-5 du Code Pénal).
  • Par le verbe : énumérer les équivalences — Résister c’est créer, c’est dire non, c’est souffrir, etc.
  • Par la différence : distinguer une chose de ses semblables — La différence entre l'homme et l'animal, c'est que l'animal n'a pas le droit de tuer l'homme (Pierre Peuchmaurd).
  • Par la métaphore : désigner une chose par une autre qui lui ressemble avec un objectif de comparaison — Le nerf de la guerre, c’est l’argent (Bion de Phlossa).
  • Par la négation : caractériser la chose par un attribut qu’elle ne possède pas — La mort est un manque de savoir-vivre (Alphonse Allais).
  • Par la brève évocation : représenter la chose par ce qu'elle peut avoir de commun sans détailler son essence ni ses attributs — L’enfant est une personne (Françoise Dolto).
  • Par l'exemplification : illustrer une chose à travers des cas particuliers — Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques (Mark Twain).
  • Par la mathématisation : définir la chose comme un rapport entre dimensions mathématiques — Le génie, c’est 1% de talent et 99% de travail acharné (Albert Einstein).
  • Par l'éloge (ou le blâme) : présenter la chose sous un jour positif sans s'attarder sur ses attributs — Les larmes des philistins sont le nectar des dieux (graffiti de mai 68). Ou négatif — Le fascisme est une machine à fabriquer du malheur (Frédéric H. Fajardie).
  • Par l'analogie : comparer la relation entre deux choses avec une autre relation — Les contes de fée sont les romans érotiques des enfants (Jean Paulhan).
  • Par la relation : caractériser la chose par la nature de la relation qu'elle entretient avec d’autres choses — La femme est le prolétaire du prolétaire (Flora Tristan).
  • Par la cause : expliquer la chose par son origine — L’Histoire est un roman dont le peuple est l’auteur (Alfred de Vigny). De nos jours, on ajoute la définition par la fonction lorsqu’on explique la chose par sa destination — La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre (Yves Lacoste).

Définir, c'est entourer
d'un mur de mots
un jardin d'idée.

Samuel Butler, in Carnets (posthumes)

Dans leur quête de perfection oratoire, les Anciens avaient compris que la définition n’était pas seulement une manière d’établir l’essence des choses, c’était aussi une création humaine dont on peut dire qu’elle relève de l’art martial. D’abord on établit une définition, et une fois qu'un public l’a acceptée, on l’exploite pour sa plus grande gloire. Encore de nos jours, tous les twittos sont à l’affut de l’occasion d’inventer un mot pour avoir un quart d’heure de célébrité : la définition stipulative consiste ainsi à expliciter un phénomène sans nom puis à l’abréger avec un néologisme (ainsi les hommes qui font la leçon aux femmes sont abrégés en « pénisplicateurs »). Que ce soit en science, en politique, ou en art, les disputes stipulatives sont souvent nécessaires et parfois inextricables.

Et donc je déclare, pour la suite de cette série consacrée à la renaissance héroïque de la dispute, que tout discours sur un terme litigieux débutera avec une brève performance scientifique et artistique à laquelle chaque arbitre pourra attribuer un point . Cette performance, je propose de la nommer...

décryptopoétisation !

Ces Yankees, il faut tout leur expliquer...

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Publié le 11 Août 2026

À la dispute comme à la dispute

Dans le passé, il y avait plus de futur que maintenant — et pas seulement en termes de quantité.

Je suis un millénial, et de ce que m’apprennent les représentants de la Gén Z que j’ai pu croiser, nous avons l'impression que j’appartiens à la dernière génération à avoir assisté à des disputes réglées.

Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : il y avait, au premier étage d’un bar non loin de l'office du tourisme de ma ville, une vaste mezzanine privatisable où les étudiants de mon Institut d’Étude Politique se retrouvaient toutes les quinzaines pour refaire le monde entre quelques pintes de bières ou de soda. C’était la réunion de deux clubs, l’un plutôt Jean Jaurès et l’autre plutôt Charles de Gaulle, qui argumentaient librement en se balançant des vacheries assez bien calibrées pour ne pas pourrir l’ambiance. Mais il y a peu, j'ai croisé des étudiants qui m’ont confirmé que le concept a été abandonné depuis que leurs camarades s'y sont polarisés dans un double phénomène de zemmourisation et de wokisation, de sorte que le ressentiment a rendu impossible toute dispute réglée — il ne leur reste plus que la dispute déréglée des réseaux sociaux pour pleurer.

Lorsque je raconte à ces jeunes gens comment on disputait avant, ils sont perplexes. Même ceux qui refusent totalement d’accorder le moindre temps de parole à un ennemi au sens fort du terme sont prêts à assister au débat de l’entre-deux-tours des présidentielles entre cet ennemi et leur champion, même si c’est avec la délectation morose du pugilat qui s’annonce. Et donc de cette exception qui confirme la règle, on peut abduire que pour peu que l'espérance de gain soit assez attractive, que le public soit assez vaste et peuplé d'indécis, et que certains arguments odieux soient proscrits par un arbitrage simple et strict, presque tout le monde serait prêt à débattre avec presque n’importe qui.

C’est de cette hypothèse dont il sera question dans cette série intitulée : LA DISPUTE HÉROÏQUE !

On dirait qu'ils font semblant, un peu comme au catch...
Logomachie n°2 : Dispute ou disputation ?

« Disputer » provient du verbe latin « disputare » qui évoquait littéralement un examen ou une discussion renforcée, puis en ancien français l'échange d’arguments contradictoires de deux interlocuteurs sur un sujet donné, et enfin en français classique un conflit pour savoir qui est le meilleur, ou encore pour obtenir ou conserver ce qu’autrui cherche aussi à obtenir ou conserver.

La dispute dont il sera ici question ne prétendra pas forcément être « héroïque » au sens où elle se rapporterait aux vertus des héros des épopées, mais au sens où l’on y débattra de thèses difficiles à défendre, parfois diaboliques ou invraisemblables, qui demanderont donc du courage. 

« Dispute » a aussi une proxémie évidente avec « disputation », qui en scolastique médiévale désignait un exercice ritualisé de joute oratoire portant sur un point de doctrine philosophique ou religieux.

Cependant, j’ai préféré écarter ce mot, parce que sa connotation déjà vertueuse rendrait son héroïsme redondant, alors que dans le langage ordinaire, nul ne s’attend plus à ce qu’une dispute soit héroïque, et donc l’effet de style de cette antithèse est bien plus intriguant. Assumer la dispute dans ce qu’elle pourrait avoir de plus traumatique, c’est se préparer mentalement à la possibilité d’un dérèglement, et rester en garde pour éviter la tragédie. L’adjectif « héroïque » de ce projet n'espère pas seulement du courage, c’est aussi un impératif : nos disputes se devront d'incarner des vertus épiques dépassant la polarisation de notre société et sa satanée brutalisation, du cyberharcèlement jusqu’à l’homicide.

La dispute héroïque que je proposerai fait donc le pari d’assumer l’aspect dramatico-stratégique de toute dispute, pour l’encadrer à la façon d’un art martial où tous les coups ne seront pas permis. Donc pour y arriver, cette série d’article explorera l’histoire de la joute oratoire de la plus haute antiquité jusqu’aux dernières tentatives pour ressusciter la disputation médiévale par des philosophes de la Sorbonne en 2022. Ce seront des travaux préparatoires à l’écriture des règles d’un sport de combat oratoire où il s’agira de débattre et combattre, vaincre et convaincre, discuter et percuter !

La France est le pays de la prose et des carrières politiques interminables !

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