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Publié le 18 Août 2026

Décryptopoétisation

Résister, c’est étymologiquement se tenir debout contre. Mais cela ne nous avance pas beaucoup. 

  • À l’origine, c’est une affaire chrétienne qui consiste à résister aux tentations diaboliques, employée ensuite à la science appliquée de la durabilité des pièces mécaniques, ouvrages d’art, et autres objets utilitaires face à la tension pouvant provoquer une rupture.
  • Ensuite, c’est un droit de résistance à l’oppression dans l'article 2 de la DDHC de 1789.
  • Au début du XIXe siècle, l’unité de résistance électrique dans le système métrique international devient le « ohm » de symbole Ω à prononcer « oméga » — et on sait que le genre humain aime se flatter d’être capable de résister au foudroiement, et plus généralement aux caprices des dieux.
  • Ça se politise avec le nom d’un parti réunissant les orléanistes conservateurs entre 1831 et 1835 sous la Monarchie de juillet, lequel se réclamait « de la Résistance » au nom de son opposition de naguère à la Restauration légitimiste, mais surtout aux Républicains qu’il réprimait allègrement, et on se souviendra qu’il envoya l’armée contre les canuts lyonnais. C’était donc évidemment le genre de résistance imbécile que l’on espérait surmonter, de même qu'encore aujourd'hui, celle de notre Cinquième république qui nous monarchie elle aussi sur la gueule depuis 1958.
  • Mais le terme de résistance finira par devenir universellement héroïque à la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’action clandestine menée en France et en Europe contre les armées allemandes et italiennes d'occupation cristallisa l’espérance de salut du genre humain. Dans le discours du 18 juin 1940 de de Gaulle, la résistance est une flamme, et elle ne doit pas s’éteindre
  • À noter: le verbe « résister » doit toujours se conjuguer au présent, selon l'autorité grammaticale de la résistante Lucie Aubrac. Et Nelson Mandela trouvait même que résister était plus facile que d'avoir une « démarche active pour aider à résoudre les problèmes du pays ».
  • Au sens strict, il y a aussi eu des résistances antisoviétiques ; mais il faudra attendre la chute de l’URSS pour qu’on en parle sérieusement — quand le chat n’est pas là, les souris dansent...
  • On associe volontiers la résistance à une légitime défense contre un ennemi qui a déclenché les hostilités, même si dans les faits certains opprimés se croient autorisés à trahir le droit de la guerre, au point que passé un certain seuil critique de violence contre des civils, l’usage du terme de « terrorisme » rivalise avec celui de « résistance » pour qualifier le même mouvement.
  • Le terrorisme, c’est autre chose. L’étymologie est transparente, c’est l’émotion ressentie face à un péril imminent. Par suite, on s’en servit pour désigner un individu dangereux qui sème la peur, comme lorsqu’on dit d’un harceleur de cour de récréation qu’il est une « petite terreur ».
  • Ce sous la plume de Montesquieu dans L’esprit des lois (1748) que le terme de terreur désigne le principe gouvernemental de tous les régimes despotiques.
  • Ce mot est à l'ordre du jour pendant la période jacobine entre 1793 et 1794, pour désigner une politique d'intimidation généralisée contre les civils suspectés d'ourdir la restauration de la royauté. Le Girondin Pierre Victurnien Vergniaud l'annonça clairement : « La Terreur et l'Épouvante sont souvent sorties, au nom du despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y entrent aujourd'hui, au nom de la loi. » Cet enthousiasme ne le sauvera pas de la guillotine.
  • Puis c’est en 1794 que le terme est affublée du suffixe « isme » qui en fait une doctrine absolue et dogmatique dans la bouche de ceux qui rejettent la Terreur systématique jacobine.
  • Ensuite, le terme « terrorisme » ne se diffuse dans la presse massivement qu’à partir de l’attentat de la rue Saint-Nicaise contre Napoléon Bonaparte en 1800, manquant sa cible, mais tuant 22 personnes et en blessant une centaine. C’était le prototype de l’attentat à la voiture piégée, mais dans une carriole. Ce mot commence alors à désigner les ennemis du bonapartisme.
  • D’une doctrine dénoncée des jacobins, le terrorisme est devenu l’ensemble des violences qu'une organisation politique exécute dans le but de désorganiser le reste de la société existante et d'influencer ses décisions collectives, en particulier lorsque la cible est civile ou non-combattante — et par extension, c'est une façon de qualifier tous ceux qui sont intolérants et intimidants avec nous lorsqu'il est question d'un terrorisme intellectuel.
  • Donc en fait la résistance, c'est le courage d'employer la force pour mettre fin à la violence, et le terrorisme, c'est la stupidité d'accepter une violence qui n'est pas vraiment nécessaire.
Savoir plaider n'importe où

La principale confusion à éclaircir lorsqu'on discute de la définition par description d'une violence que l'on juge dans l'Histoire, c'est que toute résistance active employant la force est terroriste du point de vue des partisans de la société qu’elle cherche à désorganiser.

On serait alors tenté de considérer que résistant ou terrorisme,  tout n'est que question de point de vue, tant que ce qui sera juste pour les uns sera injuste pour les autres. Comme on le dit souvent,

Le terrorisme est la guerre des pauvres,
la guerre est le terrorisme des riches.

Peter Ustinov

ALORS OUI, MAIS EN FAIT NON : 

Un résistant doit être capable de résister à l'interrogatoire de n'importe quel ennemi, et s'il réclame d'être traité justement par l'ennemi sans réclamer que son ennemi soit traité justement d'une manière ou d'une autre, il va se faire des ennemis inutilement. Pour se faire beaucoup d'amis lorsqu'on résiste, il faut connaître certains invariants de la résistance :

Tout le monde ou presque se sens défié dans sa chair par certaines abominations commises contre des enfants, même lorsqu'ils ont commis ou vont commettre des crimes, parce qu'on est censé savoir qu'ils ne savent pas toujours ce qu'ils font ; mais quasiment personne ne critique l'assassinat du génocidaire Talaat Pacha par l'Arménien Soghomon Tehliriann en 1921, parce que certains crimes creusent si profond dans l'abîme de la perdition que la mise à mort du responsable, pour peu qu'elle ne soit pas particulièrement cruelle, indiffère la plupart des non-concernés.

Ce blog aura pour notamment pour fonction de diffuser des considérations sur le niveau d'universalité des résistances de notre début de millénaire agité.

Qui est terroriste ? Qui est résistant ?

Qui sera élu, ou bien ne le sera pas ? Qui n'aura pas l'estime, ou bien l'aura ?

Celles-ci sont questions de première importance pour la révolution.

Pour nous donner une idée de la solution, je recourrai au Philosophie Magazine hors-série n°69 de printemps 2026 sur les « Philosophes résistants », et en particulier au quatrième chapitre consacré à la question « Peut-on résister sans violence ? » (SPOILER ALERT : ni non-violence ni guerre totale).

Oui, j'aimeu le canon, est-ceu la faute à Fanon ?

Le premier article questionne Franz Fanon (1925-1961), le psychiatre anticolonial légendaire.

Après avoir été déçu de la résistance française, laquelle malgré sa gloire antinazie offensa Fanon de son racisme de plus basse intensité, il décida d’étudier la transmission intergénérationnelle du traumatisme et de dénoncer les effets psychologiques des structures coloniales sur les complexes d’infériorité et supériorité des colonisés et colonisateurs, qui ne se résolvent que dans la lutte pour la cohérence des droits-de-l’homme, jusque-là réservés à une race de seigneurs.

Après sa mutation dans un hôpital d’Algérie coloniale, il adapte sa méthode au contexte culturel local malgré la méfiance de ses confrères, au moment où s’embrase la guerre d’indépendance. Fanon offre ses services de psychiatre aux maquisards du FLN, entre autres contributions au-delà de l’assistance médicale, notamment lorsqu’il suggère à ses camarades de lutter contre l’infériorisation de la culture dominée en refusant de la laisser se « momifier » et en stimulant les sciences et les arts.

Un moment assez déroutant de son parcours intellectuel, c’est L’An V de la révolution algérienne (1958), où l’urgence de la guerre totale déchaînée par les impérialistes atteint un tel niveau que la lutte armée devient une thérapie de désaliénation psychique face à l’hypocrisie de tous ceux qui espère la pureté de la guerre de libération nationale face à un ennemi qui se croit tout permis — mais Fanon ne se prive pas d’y rappeler certaines autolimitations de la violence par le FLN.

Avec sa notoriété internationale croissante, Fanon est victime de plusieurs tentatives d’assassinat, mais continue d’œuvrer à la solidarité panafricaine, même s’il désespère du remplacement de l’ancienne bourgeoisie coloniale par une nouvelle bourgeoise indigène. C’est alors qu’il rencontre Jean-Paul Sartre, qui accepte de préfacer son dernier livre, Les damnés de la terre (1961). Le propos atteint une violence paroxystique, même si c’est Sartre qui dépasse les bornes en présentant la mise à mort du colon comme la première étape de la révolte et la condition sine qua non de la libération du colonisé. Mais après cette préface outrancière, le propos de Fanon est plus nuancé : il présente la diabolisation du colonisateur comme une étape transitoire à dépasser pour connaître la liberté véritable, laquelle ne peut pas exister dans une culture manichéenne.

C’est là qu’il meurt à 36 ans d’une leucémie dans un hôpital étasunien, sans avoir vécu assez pour assister à l’indépendance de l’Algérie, ni aux résultats momifiées et manichéennes de cette même indépendance — sans parler de la Décennie noire, qui lui aurait certainement brisé le cœur.

La malaisance du panache

J’ai un rapport particulier avec Fanon, par ma parentèle et ma condition psychiatrique : j’ai du Pieds-noirs dans mon arbre généalogique paterne, du genre à se complaire dans la délectation morose du ressentiment envers ceux qui les ont privés de leur paradis perdu, et j’ai souffert dans ma chair de la terreur paranoïaque de me croire opprimé alors que je ne l’étais pas.

De cette conjonction particulière, j’ai une certaine hainamoration de celui qui surpassait les caricatures de ceux qui plombaient l'ambiance de mes réunion de famille.

C'est le Mozart de la lutte anticoloniale. Sa pensée est le bouquet final de l’universalisme dans la pensée anticoloniale, à une époque où le quartier latin était la capitale du tiers-monde, pour le meilleur et pour le pire, de sorte que j’interprète sa mort prématurée comme une tragédie, tant on aurait voulu qu’il contribue jusqu’au premier siècle de son âge à répandre la modernité alternative qu’il espérait pour le continent africain, afin que ce dernier connaisse la fortune de la Chine. C’est au nom de l’accomplissement réel de la promesse de 1793 qu’il voulait libérer l’Algérie non seulement du joug colonial, mais aussi de ses propres traditions oppressantes — en ce sens, il n’a pas rien à voir avec l’antimodernisme de l’islam politique. Il n’avait aucune indulgence pour les colonisateurs, et pourtant il s’abstenait de capitaliser sur leur culpabilité narcissique. Dans son premier livre Peau noir, masques blancs (1952), il se moquait de quiconque s’attacherait à faire revivre une civilisation nègre injustement méconnue, et de quiconque voudrait culpabiliser les blancs pour les crimes de leurs ancêtres.

Dans la mine ou dans la mature, cet homme ne pensait qu’au futur, et je l’admire d’autant plus que notre époque n’a jamais été à la hauteur des rêves qu’il emporta dans sa tombe.

En revanche, ma condition psychiatrique trouve que sa pathologisation des phénomènes idéologiques est malaisante au possible. Au début il avait raison d’enrichir ses analyses avec ses compétences sur le caractère traumatogène des structures coloniales, mais avec le temps il s’est mis à considérer que les idéologies coloniales relèvent de la maladie mentale et que le combat est une thérapie.

Je crois que c'est une très mauvaise idée, parce que j'ai déjà eu le discernement altéré, voir aboli. Et je peux vous garantir que même lorsqu'on ne sait pas ce qu'on fait, on fait quand même ce qu'on sait. Et je suis responsable de ce que je sais. J'ai cru que la police de la pensée voulait me tuer pour avoir des crimes en pensée. Et donc lorsque j'étudie un éclair de rage, j'essaie toujours d'estimer ce que l'accusé pouvait savoir et ce qu'il ne pouvait pas savoir.

Logomachie n°3 : Résistance, terrorisme, ou bien... ?

Pour savoir comment qualifier qui, pourquoi et comment, et donc imaginer une solution à ce casse-tête, nous allons devoir creuser le reste de ce hors-série de Philosophie Magazine, qui s’attache à exposer les opinions de deux penseurs disputant par interviews interposées :

  • le philosophe décolonial Norman Ajari, connaisseur de Fanon et amateur des Blacks Panthers,
  • et le sociologue fils de résistant communiste Gérard Rabinovitch.

À vos marques, prêts... disputez !

Ajari explicite le terrorisme à sa manière comme l’acte de propager un sentiment d’insécurité profond chez l’ennemi, et la résistance comme toute forme d’action illégale contre un ennemi. Avec ses deux définitions, il peut conclure que certaines formes de terrorisme sont des résistances, et qu’un État n’est pas en position de résister, même s’il est en position de pratiquer du terrorisme. La question qui se pose alors pour la résistance n’est pas l’illégitimité de la méthode, mais l’illégitimité de la cible. Pour Fanon, face à des structures traumatogènes, la pulsion de mort ne peut pas être refoulée éternellement, mais elle peut être canalisée dans des opérations dont on aura mesuré les conséquences.

Et donc quoique selon cette définition les attaques du 7 octobre fussent évidemment terroristes, elles sont aussi des actes de résistance contre le terrorisme d’État israélien. Dans un tel contexte, il n’est pas possible de sérieusement critiquer le Hamas en acceptant le récit du fait colonial israélien comme acté et incontestable, il faut forcément prendre acte de l’attachement d’un peuple colonisé à sa Terre, puis regarder les intérêts des opprimés des deux camps et les articuler au nom de l’internationalisme.

L’argumentation d’Ajari est séduisante, mais rien n’y garantit que le logiciel idéologique du Hamas soit capable d’une telle solidarité en dehors de la communauté des croyants de l’Islam. Et c’est aussi difficile à suivre : sa définition du terrorisme le légitime puisqu’il se soustrait à la question du ciblage des attaques, ce qui ne poserait pas de problème si sa définition de la résistance n’englobait pas la totalité des actions illégales perpétrées contre un occupant. Sa tolérance envers le terrorisme a pour prix une dévaluation du mot résistance. Au surplus, en acceptant d’abréger les attaques du 7 octobre dans le terme de terrorisme, il s’expose au risque de concéder aux sionistes qu’ils terrorisent des terroristes, ce que les sionistes pourraient revendiquer. Pour éviter cet écueil, il doit supposer d’emblée que le colon est responsable des pires actes du colonisé, mais sans surprise l’inverse n’est pas vrai. Donc concrètement le colonisé a le droit de pratiquer la loi du talion, mais pas le colonisateur. Donc le paradoxe reste inargumenté, et le lecteur reste sur sa faim

Mais Rabinovitch est-il parvenu à une solution ? En 2014, il condamnait fermement la confusion lexicale entre la résistance et le terrorisme. Qu’une résistance civile puisse décider de s’armer face à l’effondrement de toute civilité de la part de l’ennemi, c’est là une évidence qu’il nuance en ajoutant que la lutte armée contre le nazisme n’autorisait pas tout, parce qu’un enjeu psychologique majeur était de sauver les apparences de l’humanité avec une retenue impérative pour épargner certaines cibles.

Il refuse d’admettre que la résistance et le terrorisme ne soient que des questions de point de vue, et conteste donc la possibilité de revendiquer tel quel les gloires et les infâmies les plus extrêmes de la Seconde Guerre mondiale dans n’importe quelle narration d’une situation de crise. Lorsqu’un nazi-fasciste vous traite de terroriste, il fait référence au climat d’insécurité généralisé en France entre 1793 et 1794 (et sûrement pas à la Semaine sanglante de la Commune de Paris en 1871).

C’est donc précisément le refus de générer ce climat en excluant certaines cibles qui vous permet de réfuter son propos. Et donc chaque cible était âprement débattue. Marek Edelman, le dirigeant bundiste du ghetto de Varsovie, déclara n’avoir jamais attaqué les femmes et les enfants des soldats de la Wehrmacht. C’était un motif de fierté chez tous les survivants. La notion de terrorisme, en revanche, se présente dès le départ de 1793 comme une légitimation de la tyrannie contre les partisans de la tyrannie, et la loi du Talion ne fera jamais autant consensus que la résistance bien calibrée.

Cette légitimation, Rabinovitch la qualifie de « scélérate », et elle est visible dans toutes les idéologies lorsque le tyrannicide déborde vers des dommages collatéraux. Et lorsque la mort de masse se banalise ainsi à cause de l’héroïsation de la violence, nul n’en sort jamais gagnant. Les régimes engendrés par des méthodes terroristes n’ont jamais connu la gloire, à moins de s’autocritiquer à un moment ou un autre. Et si une partie de la gauche occidentale a pu se méprendre sur la situation à Gaza, c’est d’abord parce qu’elle a oublié que la guerre totale est toujours un désastre pour la société qui la pratique, même lorsqu’elle la déchaîne contre ses oppresseurs — quand bien même Fanon, il croyait que le colonisé ne devait pas se complaire dans la diabolisation du colon.

Rabinovitch semble écarter un peu facilement l’hypothèse que certaines oppressions ne puissent pas être abolies par les moyens employés par les Francs-Tireurs Partisans et Main-d’Œuvre Immigrée (FTP-MOI), mais ce n’est pas ce qui impatiente le plus le lecteur attentif. Le problème n’est pas seulement que chaque ennemi expose à des tentations différentes, il est surtout que l’imaginaire n’est pas le même : entre 2007 et 2023, le Hamas s’est emparé d’une hégémonie culturelle qui lui a permis de réprimer toutes les créations humaines hostiles à sa vision intolérante de l’Islam, au point que ses opposants ont pu parler d’une « famine culturelle ». Les sondages du Pew Research Center sur les opinions des sociétés musulmanes ont montré que les Palestiniens ont fini par plébisciter les aspects les plus répressifs de la charia. Tout ce pour quoi les résistants européens se battaient, et en particulier des constitutions qui permettent à l’humanité d’écrire ses propres lois indépendamment de la volonté de Dieu, a été calomnié comme de la modernité satanique. Dans un tel contexte verrouillé, la gauche occidentale ne devrait pas se contenter de nourrir le corps des Gazaouis, elle devrait aussi nourrir leur âme — mais encore faudrait-il pour cela que la gauche occidentale ait assez d’amour-propre pour se croire capable d’offrir quelque chose d’aussi positif aux Gazaouis, et cela est tout sauf certain. 

La logomachie entre Ajari et Rabinovitch n’est pas décevante, mais elle ne donne ni envie de qualifier le Hamas de résistant au sens d’Ajari, ni de terroriste au sens de Rabinovtich. D’une part, Ajari présente le 7 octobre sans mesurer ses conséquences ; d’autre part, Rabinovtich soustrait les attaques du 7 octobre à leur contexte. Ajari sait bien que l’opposition au génocide a été exterminée, et Rabinovitch sait qu’il y a des différences entre le ghetto de Varsovie et Gaza. Mais s’ils sont coincés dans un dialogue de sourd, c’est bien qu’au fond, un être humain ne peut pas prendre certains faits au sérieux avant de les avoir regarder (ou « théorisés », du mot grec qui désigne le regard).

Pourquoi certaines choses montent-elles si lentement au cerveau ?

Dans la langue yoruba parlée dans le sud-ouest du Nigeria, il y a deux termes, « mo » et « gbagbo », sur lesquels les missionnaires occidentaux ont plaqué leur distinction entre « savoir » et « croire » provenant de beaucoup de langues indo-européennes. Mais c’était une erreur de traduction totale, parce qu’on obtenait alors des phrases paradoxales comme « Les Yorubas croient en la religion chrétienne » mais « savent la religion païenne des Orichas ». Le paradoxe cessait dès lors que les missionnaires comprirent que « mo » désigne le savoir de l’avoir expérimenté dans sa propre chair, et « gbagbo » le savoir d’en avoir entendu parler indirectement — et alors tout le monde comprend que les Yorubas parlent des Orichas comme des esprits animistes dont ils ont ressenti la présence, notamment par la possession surnaturelle, et du Christ comme de celui dont tout le monde parle, mais que presque personne n’a jamais rencontré. Or cette distinction est très utile d’un point de vue phénoménologique.

Autrement dit, ceux qui n’ont même pas la curiosité de mieux connaître les choses les plus troublantes dont ils ont entendu parler ne pourront jamais les reconnaître avant de les avoir rencontrées.

La justice, c’est comme la Sainte-Vierge.
Si on ne la voit pas de temps en temps, le doute s’installe.

Michel Audiard, réplique du filme « Pile ou face » (1980)

Par exemple, un jour, j’ai posé la question du droit de la guerre à un activiste antisioniste notoire et respecté dont je tairai le nom, et sa réponse laconique a provoqué en moi un profond désarroi :

« Ouais, c’est vrai, il y a eu des dérapages ».

Ce qui était pour moi une bévue éthico-stratégique majeure n’était pour lui qu’un détail à peine critiquable, certainement parce qu’il ne s’interrogeait pas sérieusement sur les intentions du Hamas et le lien de cause à effet avec les événements qui ont suivi.

Cette absence d’interrogation est certainement un angle mort de sa théorie : si vous supposez dès le départ que le Hamas n’avait qu’une seule intention possible face à un contexte aussi oppressant, alors les conséquences de ses actes n’ont forcément plus d’importance — jusqu’au jour où le crédit que vous apportez à la CPI vous conduira à vous poser certaines questions douloureuses.

J'ai renoncé à importuner ce dissident, le temps de cogiter. Pendant ce temps, à l’entrée de sa conférence, des manifestants sionistes avaient des pancartes où ils dénonçaient le « harcèlement » qu’ils subissaient — mais était-ce un harcèlement « mo » ou « gbagbo » ? Vu qu’on était dans une ville sans insécurité (et très loin de Toulouse ou Paris), je pencherai plutôt pour la seconde option.

Étudier le discours de l’ennemi, ce n’est pas s’empoisonner par du doute, c’est gagner un temps fou : le diable sait exactement ce qui ne va pas avec l’Église, et au milieu de tous ses faux sans répliques que vous parviendrez à réfuter, vous découvrirez dans ce que vous n’arriverez pas à réfuter les secrets généralisés de ce qui doit être réformé pour que votre Église triomphe de ses ennemis.

Le meilleur service qu’un Athénien puisse faire à sa cité, c’est d'aller parler aux Spartiates pour leur demander ce qu’ils pensent d’Athènes — mais attentions aux démagogues qui vont tenter de vous faire boire la cigüe pour avoir été l’avocat du diable, parce qu’ils sont légions.

Ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face.

Pierre Dac

Éclairageusement vôtre n°1 : rencontrer le 7 octobre 2023 en contexte

Partons à la rencontre du 7 octobre, cette incursion massacreuse en territoire infidèle d'occupation.

La gauche française, quoiqu'elle puisse être divisée sur la question du statut juridique à accorder aux partisans du Hamas sur le sol français, est au moins d'accord pour dire qu'elle reconnaît globalement l'autorité de la Cour Pénal Internationale pour châtier les crimes de guerres — cela étant, certains ambassadeurs africains vous dirons que la CPI est d'une justice un peu trop sélective et menace leur souveraineté, ce qui est tout à fait possible, même si cela ne résout pas la question de savoir quelle autre institution mondiale saisir lorsque le droit international est bafoué par un malfaiteur.

Quoiqu'il en soit, puisque toute la gauche française reconnaissait l'autorité de la CPI, il aurait mieux valu que les apologues du Hamas théorisent correctement les implications éthico-stratégiques du 7 octobre. Cela leur aurait épargné de se retrouver piégés face à la quadrature du cercle d'expliquer à la France entière que le Hamas ne peut pas être terroriste conformément aux délires de l'administration sioniste, alors même que ses agressions envers les festivaliers israéliens se sont finalement révélées compatibles avec la notion légale d’extermination, entre autres actes de cruauté divers et variés.

Ce n'est évidemment pas là que tout a débuté, donc je demande à la camaraderie de me croire quand je lui annonce que les faits seront contextualisés. Mais quand même, de quoi on a l'air, après ça ?

Au début, les défenseurs de la cause palestinienne ne voulaient pas s'en douter, parce qu'on pensait qu'il s'agissait d'une simple capture d'otages pour faire cesser certaines agressions sionistes, et donc au pire critiquable. Sauf qu'aujourd'hui, on sait que le mode opératoire était bien plus que critiquable.

Nonobstant sa présomption d'innocence qui nous engage à ne pas vendre la peau de l'ours, le Hamas a pris la précaution d'immortaliser ses exploits par GoPro, donc les images étaient visibles pour tous dès le départ, même si tout le monde n'avait pas la curiosité morbide ni les compétences juridiques pour réaliser de quoi il s'agissait. Même à supposer que le discernement du Hamas fut altéré comme par psychose de masse, je trouve quand même que c'est un savoir-faire pire que pire : ce serait la toute première extermination filmée par ses auteurs. L’extermination étant la médaille d’argent du crime derrière le génocide, elle est encore pire que du terrorisme, vu que dans le langage ordinaire, on conçoit à la nécessité de terroriser un ennemi beaucoup plus facilement que de l'exterminer.

Là, on était vraiment dans merde jusqu'au cou. Ensuite, nous avons découvert à la fin de l'été 2026 que le citoyen Netanyahou aurait été alerté par le président des Émirats Arabes Unis que le Hamas planifiait une « opération majeure ». Ouf, la gauche est sauvée ! Enfin, on a la preuve que tout est la faute des sionistes ! On peut dire merci à la présidence émiratie ! Mais bon, on ne va pas se mentir, le problème n'est pas encore totalement résolu non plus. Si on compte sur un téléphone arabe de dernière minute pour faire oublier les exactions du Hamas, c'est bien qu'on est un peu désespéré parce qu'on est à court d'idée pour déloger le forcené Netanyahou autrement au prochaines élections.

Pour vous dire l'ambiance paranoïaque joyeuse en ce moment en Israël, tout le monde accuse tout le monde d'avoir été courant. Les Israéliens sont de plus en plus tentés par le complotisme, puisque 40% des sondés sont persuadés que le 7 octobre n'aurait pas été possible sans une trahison interne —  et ce taux monte à 63% pour les électeurs de la coalition au pouvoir, qui préfèrent soupçonner la gauche juive et les sous-citoyens arabes d'être l'origine du malheur de la nation. C'est dommage, parce qu'un électeur parano a tendance à mépriser les faits qui pourraient le conduire à préférer une alternance.

Et surtout, ce sophisme qui veut que celui qui aurait pu empêcher un crime mais s'est abstenu de le faire en serait responsable est assez vulgaire. En effet, le Hamas lui aussi aurait pu se retenir de perpétrer son massacre. Donc ce qui change pour Netanyahou ne change rien pour le Hamas.

Et donc.... « Y a-t-il un casuiste dans l'avion » capable de m'expliquer compendieusement comment il est possible d'exterminer sans terroriser, comme si j'étais un ouvrier sous-diplômé ?

Les mots ont des conséquences

Dans la mesure où l'individu suspect d'avoir ourdi cette extermination est mort en février 2025, on pourrait croire que ce genre de bataille sémantique est hors sujet. Pour les apologues du Hamas en France, les choses sont assez simple : le Hamas ne peut pas être qualifié de terroriste, parce que cela le mettrait dans la même catégorie que Al-Qaeda et Daesh — deux entités rêvant d'un califat planétaire, là où le Hamas avait plutôt la modestie de vouloir appliquer sa charia du fleuve à la mer.

On comprend qu'un tel cadeau à la propagande sioniste serait dur à avaler, mais attendez un peu : lorsqu'un État souverain ajoute une entité à celles qu'il reconnait comme terroristes, cela entraîne des conséquences administratives sur tous les individus qui commercent avec cette entité dans la juridiction de cet État : leurs avoirs bancaires sont gelables, ils peuvent devenir persona non grata à la frontière, et il devient facile de leur faire subir une enquête intrusive. Et surtout, tous les sympathisants d'une cause qualifiée de terroriste voient leur liberté d'expression affectée si jamais ils étaient soupçonnés d'« apologie du terrorisme ». Donc les mots ont des conséquences.

La France Insoumise ayant une chance d’arriver au pouvoir au élections présidentielles de 2027, la question de savoir quel sort elle réserverait aux partisans du Hamas sur le sol français va forcément faire pourrir le débat, parce que toutes les gauches ayant salué la résistance du Hamas le 8 octobre (comme le Nouveau Parti Anticapitaliste [NPA], le Parti des Indigènes de la République [PIR], ou l’Union Juive Française pour la Paix [UJFP]) vont être bombardées d’accusations d’antisémitisme à cause du souvenir terroriste traumatique de la GoPro de Mohammed Merah en 2012 et des jeunes gens qui festoyaient au Bataclan en 2015. Donc le mode opératoire du Hamas avait toutes les caractéristiques requises pour polariser l'opinion française. Mais ça aurait pu être pire : si Israël ne s'était pas engagé dans un marathon sur les sentiers de l'infâmie, et/ou si Emmanuel Macron avait pris des mesures de rétorsion substantielles, alors la gauche française aurait été baisée au dernier degré.

Cette vulnérabilité aux aléas de l'Histoire dérive de bien des facteurs, mais je soupçonne que l’un d’entre eux est la supposition d’un discernement altéré de tout sujet colonisé traumatisé par la violence, rendant le Hamas en parti irresponsable de ses actes pour les connaisseurs de Fanon.

De fait, il y a forcément quelque chose de traumatogène dans le blocus cruel subi par la bande de Gaza depuis 2007 et à l’occasion des cinq opérations militaires israéliennes déroulées sur son sol jusqu’à 2023. Mais le rapport entre le traumatisme vécu et le désir de traumatiser autrui se situe ailleurs, tant on sait que Nelson Mandela, Abdullah Öcalan et Pepe Mujica se sont abstenus de faire subir aux autres ce qu’ils avaient subi. Même en admettant que cette force d’âme soit peu commune, le Hamas lui-même n’avait pas l’air de considérer que le droit de la guerre était de la moraline ethnocentrée lorsqu’il réclama en 2014 l’adhésion des Palestiniens à la CPI pour y poursuivre Israël.

Au surplus, les attaques du 7 octobre étaient-elles bien conformes à la charia ? J’ai eu la faiblesse de poser la question à Mistral AI, et il semble bien que non, sources sacrées à l’appui, de sorte que les fatwas égyptiennes et saoudiennes qui font autorité étaient plus sévères que la gauche occidentale — les rares interprétations favorables au Hamas transforment ces festivaliers en militaires vu leur service militaire, mais même là la CPI a pu constater qu'ils ne combattaient pas, et cela ne résout pas la question de la cruauté du mode opératoire, ni du profil idéologique des cibles, en théorie les plus favorables à la cause palestinienne au sein de la société israélienne.

La seule stratégie de défense possible pour le Hamas, c'est qu'ils auraient voulu prendre des otages pour échanger des militaires non-combattants contre des prisonniers politiques en territoire israélien, et que ça aurait mal tourné. Mais il y a un problème : qui croira qu'il soit possible d'exterminer par accident ? Il y a eu 1221 morts pour 250 otages, un rapport de 5 contre 1.

Pour en arriver là, il fallait forcément des intentions très particulières.

Un lampiste a dû demander : « Et on fait quoi des autres après qu'on a fait le plein ? »

Et le Big Boss a dû répondre : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».

Cette décision du commandant en chef de l'aile militaire du Hamas était lâche et stupide : attaquer des non-combattants c'est déjà lâche, mais en plus cela sabordait la négociation pour la libération des otages capturés pendant l'opération, ce qui est contreproductif et donc stupide.

C'est difficile de catégoriser cette atrocité dans l'éthique des vérités d'Alain Badiou, parce qu'après un examen rigoureux, on a beaucoup de mal à discerner la vérité défendue par ce passage à l'acte. Même la charia la plus moyenâgeuse ne recommande en aucun cas ce genre de chose, elle ne fait que le permettre. Donc les agresseurs ne croyaient même pas que Dieu les récompenserait pour ce massacre. Lorsqu'on massacre sans rien attendre en retour, à part une surenchère de l'ennemi, c'est qu'au fond l'ennemi devient à ce point méprisable qu'on estime que la guerre avec lui sera éternelle ou durera jusqu'à sa soumission totale. Depuis le temps que dure ce conflit, c'est une impression banale, même au-delà de la Palestine. Mais subir une guerre éternelle, ce n'est pas la même chose que la demander. Tant qu'on la subit, on garde le statut d'opprimé. Mais dès qu'on la demande, on devient complice de sa propre oppression. Ce double mépris pour l'autre et pour soi-même, qui mettait en danger tout ce qu'il y avait de véridique dans la résistance gazaouie, c'est à la fois un simulacre et un désastre, puisque les infidèles sont jugés incapables d'atteindre la vérité, et en plus les fidèles se croient invulnérables alors qu'ils ne le sont pas. Pour qualifier ce genre de combinaison, il faudrait un autre mot. Le premier qui me vienne à l'esprit, c'est « prévarication ». J'ai vérifié et l'étymologie est correcte, parce que ça vient du latin classique « intelligence avec la partie adverse ».

Aux vues des causes d’hostilité des Palestiniens envers Israël, il est hors de question de leur demander d’être aussi purs que Nelson Mandela. Mais puisque le Hamas n'a exprimé aucune contrition, même imparfaite, au bilan des exactions pour le moins fâcheuses du 7 octobre, grâce auxquelles il estime avoir obtenu la reconnaissance de la Palestine par plusieurs États occidentaux, le dilemme de leur statut juridique va sérieusement plomber l’ambiance de la prochaine présidentielle française de 2027.

Maintenant que j'ai analysé l'État de la situation, il va falloir répondre concrètement à la question :

 

Que faire ?

 

Après ce qui s'est passé, les sionistes traiteront le Hamas de terroriste pendant mil ans. Mais ça, on s'en fout, parce que c'est la peste qui se moque du choléra. Pour ce qui concerne la France, nous n'avons collectivement aucune autorité morale sur le moindre mouvement anticolonial, du fait de notre passif algérien. En revanche, parmi ceux qui sont prêts à solder ce passif, il y en a peu qui vont au-delà de la simple critique verbale des exactions du Hamas. À l'intérieur de la France Insoumise, il y avait dès le départ une majorité qui refusait d'employer le mot « résistance », nonobstant quelques frondeurs fanoniens téméraires çà et là, comme celle qui rendit hommage à tel leader du Hamas mis à mort en aout 2024. En effet, employer le mot « résistance » pour le Hamas est interdit par la loi française en vertu de la lutte contre l'apologie du terrorisme requise par les défenseurs de la mémoire des résistants français, et donc si la FI arrivait au pouvoir et retirait le Hamas de la liste française des entités terroristes, en principe n'importe qui pourrait cyberglorifier des criminels de guerre sans risquer grand-chose à part un torrent de merde verbal de derrière les fagots. La situation actuelle de « ni-ni » ni résistant ni terroriste de la FI est donc instable : ça ne devrait pas tenir debout, parce que la FI n'a divulgué aucun plan clair et net pour compenser toutes les conséquences critiquables du non-terrorisme Hamas — mais ça tient quand même debout bon an mal an, tant que les sionistes feront tout ce qu'il faut pour ne pas mériter ce cadeau, et qu'aucune autre candidature sérieuse à la présidentielle ne proposera de mesures de rétorsion sérieuses contre Israël.

Mais bon, ne serait-il pas indiqué de qualifier le statut juridique du non-terroriste avec lequel on se doit de refuser tout commerce tant qu'il n'a pas fait acte de contrition ?

Pour nous soustraire à ce faux dilemme, je propose d’étendre notre palette linguistique au-delà de cette dichotomie débile entre « résistance » et « terrorisme ». Je m’apprête à proposer ce que j’appellerai désormais un « éclairage », c’est-à-dire une définition par description d’un événement historique qui relève d’un « éclair de rage ». Je vais abréger le 7 octobre dans une catégorie éthico-stratégique créée exprès pour l’occasion, et réutilisable pour tout nouvel éclairage dans l’avenir — cette série d’article s’intitule « Éclairageusement vôtre ». Aucun de ces éclairages n’aura la prétention d’un jugement dernier définitif, elles seront valables « pour l’éternité ou jusqu’à nouvel ordre » (PLÉOJÀNO — c'est-à-dire l'acronyme que j'utiliserai pour rendre l'éclairage impossible à révoquer sans un cygne noir, soit la découverte d'un indice inattendu qui change rétroactivement la nature de son éclair de rage).

D’abord, je dresse la liste des réactions possibles de l’ennemi selon chaque type :
1.    Les actes requis — on s’expose à un châtiment si on ne le fait pas. 
2.    Les actes valorisés — on espère sauver la négociation si on le fait.
3.    Les actes indifférents — on espère qu’il ne se passe rien si on le fait.
4.    Les actes critiquables — on risque de saborder la négociation si on le fait.
5.    Les actes de défi — on s’expose à un châtiment si on le fait.

 

Ce sont des catégories éthico-stratégiques au sens où l'acte commis est à défendre à la tribune des Nations Unies et où elles relèvent de la dialectique du maître et de l'esclave.

Rappel des faits

À l’origine, il y avait un festival de musique israélien où des civils et militaires non-combattants dansaient non loin de la frontière gazaouie pendant un accord de cessez-le-feu. On ne peut décemment pas qualifier cette danse de défi, parce que danser ne mérite pas un châtiment ; en revanche, on ne peut pas qualifier d’indifférent ce déploiement de luxe au milieu de nulle part, vu les décennies de privations endurées par les Gazaouis — espérer qu’il ne se passe rien était d’une naïveté confondante.

Donc on dira que ce festival était « critiquable » parce qu'il risquait de provoquer une réaction du Hamas indépendamment de la légalité de cette réaction, et le préfet qui l’a autorisé (ou l’équivalent de notre préfet dans l’administration sioniste), était un imbécile imprévoyant à limoger manu militari.

Pour ce qui concerne la réaction du Hamas, le mot « défi » peut sembler euphémique, mais d’une part rien ne garantit que les termes d’un défi soient raisonnables, et d’autre part sa lexicographie est adéquate : dans tous les dictionnaires à ma disposition, c’est une « provocation au combat », voire un casus belli. Je ne pouvais pas me contenter du mot « provocation » tout seul, parce que les associations d’idée auraient pu être bien plus foireuses. Donc l’extermination du 7 octobre et la surextermination subséquente sont effectivement des « défis », au sens le plus déprimant du terme, lancés à tout le genre humain ; mais il va falloir lui accoler un adjectif parmi une liste de tous les défis possibles

  • La résistance — j’entends par là une organisation combattante dont les cibles épargnent totalement les civils, comme celle de Marek Edelman du ghetto de Varsovie.
  • La scélératerie — j’entends par là une résistance démesurée contre des combattants, ou des exécutions sommaires de militaires ou paramilitaires non-combattants, ou une attaque dont les dommages collatéraux parmi les civils ou non-combattants sont assez importants.
  • Le terrorisme — en droit interne, c'est généralement une agression spécifiquement orienté contre des civils dans le but d’impressionner une population et/ou d’influencer la politique d’un État ciblé — la question de savoir si des militaires ou paramilitaires non-combattants doivent être inclus ou pas est inextricable, et donc j’ai dû ajouter la catégorie fourre-tout précédente de scélératesse.
  • L’abomination — j’entends par là des infractions au droit de la guerre relevant de la destruction physique ou psychique irréversible qui sont une fin en soi et un moyen de pousser l’ennemi à une escalade exploitable — un manœuvre qui ne relève pas de l'intimidation mais de l'enragement.
  • La perfidie — j'entends par là inverse de l'abomination, soit un acte de ruse illégal qui consiste à ensevelir des secrets d'État, falsifier des preuves, et entreprendre la destruction physique et psychique des enquêteurs, pour faire obstacle au travail de justice et de mémoire, comme lorsqu'un journaliste est assassiné ou lorsqu'un système éducatif est quasiment anéanti.
Prendre acte de l'échec de l'universel

Donc voilà : il faut savoir qu’en 2004, l’ONU a voulu établir une définition globale du terrorisme, mais a échoué à cause de l’usine à gaz irrésoluble du statut des militaires et paramilitaires non-combattants. C’est comme le dilemme de l'œuf ou la poule : certains considèrent que l’architecte est architecte seulement pendant qu’il construit sa maison, et d’autres considèrent que l’architecte reste architecte même lorsqu’il ne construit pas de maison. À cause de ce pinaillage métaphysique, le Hamas ne sera jamais considéré universellement comme terroriste — et prenant acte de cet échec de l'universel, il faut inventer un troisième terme pour les militaires non-combattants, et j’ai choisi « scélérat ».

La coïncidence de son apparition dans la causerie de Rabinovitch ne pouvait que m'encourager.

Ce n’est pas de la casuistique à bon marché pour absoudre le Hamas de ses responsabilités, vu que le mot « scélérat » a une lexicographie correcte : il a l’étymologie de la profanation et de l’attentat à l’époque de l’empire romain ; un marin ne reproche pas à la mer lui résister, mais il craint les vagues scélérates ; et dans tous les dictionnaires à ma disposition, c’est une insulte littéraire ou vieillie qui désigne depuis le XVIe siècle à la fois le criminel et celui qui est capable d’être un criminel — mais surtout, lorsqu’il sert d’adjectif pour un substantif autorisé par la loi, il traduit des intentions fourbes.

L’usage moderne le plus ancien que j’ai trouvé date de 1515, c’est le chapitre VIII du Prince de Nicolas Machiavel, qui semble ressusciter ce terme après une longue disparition. Même si Machiavel pâtit d’une réputation sulfureuse pour avoir déclaré que la fin justifie les moyens, il ne manque pas d’ôter toute gloire aux princes les plus scélérats, en particulier les tyrans siciliens de l’époque classique comme Agathocle de Syracuse. Ceux d’entre eux qui s’emparent du pouvoir par la Terreur ont intérêt à l’accomplir d’un seul coup, pour ne pas terroriser leur peuple assez longtemps pour qu’il se révolte, et pour terroriser les ennemis de ce peuple — et on pardonne beaucoup de choses à un scélérat lorsqu’on le souffre pour éviter un autre scélérat encore pire. Le mot est massivement employé au début du XIXe siècle, et Victor Hugo s'en servait pour critiquer les assassinats politiques de Bonaparte de défi envers les royalistes. En France, le mot s’est chargé d’une couche historique supplémentaire à la fin du XIXe siècle. Dans sa tribune J’accuse (1898), Émile Zola dénonce l’enquête « scélérate » de l’affaire Dreyfus comme une enquête « de la plus monstrueuse partialité ». Lorsqu’il emploie ce mot, il ne peut pas ne pas penser aux « lois scélérates » contre les anarchistes des années précédentes, qui visaient clairement à terroriser le terrorisme, au prix de dommages collatéraux chez les anarchistes non-violents — il y avait donc clairement le sous-entendu d’un châtiment collectif démesuré et attentatoire à la judéité du colonel Dreyfus, même si celui du Hamas fut beaucoup plus grave. Ce terme « scélérat » désignant à la fois les barbouzeries contre des ennemis non-combattants et les bavures impardonnables qui vont avec, il me semble nécessaire pour désigner le Hamas lorsqu’on ne consent pas à le qualifier de terroriste ou de résistant, selon une tradition sémantique qui remonte à la Renaissance.

Nous pouvons d'ors et déjà prévoir des néologisations pour stipuler certaines nuances :

  • Par scélératisme, je désignerai les actes scélérats en tant que requis par une idéologie.
  • Scélhéroïsation — l'attitude de celui qui valorise publiquement les actes scélérats.
  • Scélératocratie — la gouvernance d'un état fondé sur le scélératisme et la scélhéroïsation.
  • Scélératesse — un acte scélérat exécuté si délicatement qu'il est juste critiquable.
  • Scélératerie — un acte scélérat si arrogant et brutal qu'il défie presque tous ceux qui y assistent.
  • Semiscélérat — un coupable de représailles illégitimes bien moins scélérates que l'ennemi
  • Archiscélérat — un coupable de représailles illégitimes bien plus scélérates que l'ennemi.
  • Scélératage — un acte scélérat contreproductif.
  • Scélératistique — un arrêté de casuistique légitimant (ou non) un acte scélérat.
  • Scélérattitude — un comportement suspect de préparation d'un acte scélérat.
  • Scélératogène — une structure collective qui génère beaucoup d'actes scélérats individuels.
  • Déscélératisation — la réforme ou révolution qui adoucit une structure scélératogène.
  • Scéléradicalisation — la réforme ou révolution qui endurcit une structure scélératogène.
  • Scélératicide — l'autojustice d'enfreindre la loi en assassinant un scélérat.
  • Scélérotomanie — la poursuite d'une femme de ses assiduités de façon ultratoxique.
  • Scélérabat-joie — la propagation d'un discours défaitiste de trahison et/ou de simulacre.
  • Scéléructation — un lapsus verbal scélérat.
  • Scélératuration — le fait d'être saturé par une série interminable d'actes scélérats.
Et donc quelle différence ça fait ?

Si vous avez suivi mon raisonnement, vous serez d'accord avec moi sur les trois points suivants :

  • Lorsqu'une autorité légitime a commis une scélératerie, nous critiquons sa scélhéroïsation, mais sans aller jusque la défier, et nous défions formellement tout appel à l'archiscélératerie.
  • Nous valorisons aussi de boycotter cette autorité provisoirement en attendant sa déscélératisation, mais nous ne critiquerons jamais ceux qui interviendront pour la sauver d'un archiscélérat.
  • Et si la scélératerie ou archiscélératerie d'une autorité est assez abominable ou perfide, alors nous dirons désormais que son boycott est requérable et que sa scélhéroïsation peut être défiée.

 

Oui je sais c'est compliqué d'en faire une loi, mais c'est toujours mieux que le « ni-ni » du Raymond Poulidor des présidentielles françaises et de ceux qui le prennent pour un sauveur suprême.

J’ajoute que l’usage des GoPro, non pour se surveiller soi-même, mais pour immortaliser des actes de sadisme et que les sionistes les conservent aussi longtemps que depuis qu’ils se lamentent sur le Mur occidental décrépit, ajoute une couche de démesure au 7 octobre, et donc on considérera que ces attaques défiaient tout le peuple israélien, y compris ses tendances pacifistes. On les qualifiera de : 

Raid de capture exterministe scélérat et abominable — PLÉOJÀNO

Je rappelle que la présomption d'innocence ne s'applique pas aux morts, et qu'il y avait en quelque sorte « flagrant délit » mathématiquement parlant : 80% du festival n'a pas survécu.

Quant aux représailles, on relève une rhétorique exterministe documentée de la part des autorités sionistes, l'utilisation de la famine comme arme de guerre, et des bombardements aériens intensifs. Dans la mesure où les femmes et les enfants sont surreprésentés parmi les victimes (70% des morts jusqu'à avril 2024, et les femmes gazaouies combattent très peu) alors qu'ils étaient sous-représentés le 7 octobre (37 enfants sur plus de 1200 morts, le reste étant des militaires non-combattants), on peut dire que le 7 octobre était scélérat et que les représailles d'Israël étaient terroristes.

Cela étant, nous ne pouvons pas être certain à 100% que la condamnation pour génocide va tomber, parce que le nombre de morts (60 000 début 2025) et de déplacés (100 000 début 2025) en pourcentage de la population totale restait en deçà de 10% après quinze mois de guerre — mais ça pourrait être bien pire vu le nombre incalculable de morts sous les décombres et de victimes indirectes, et de toute façon la condamnation reste vraisemblable pour tous les critères non-quantitatifs du génocide. Cela étant, Israël a le pouvoir de faire cesser la famine et les bombardements n'importe quand, il suffit d'une alternance aux prochaines élections, et l'accusation de génocide pourrait alors être abaissée en une « simple » extermination. Reste à savoir s'il reste assez de jugeotte au Israéliens pour sortir de ce simulacre vétérotestamentaire. On en saura plus le 27 octobre 2026.

Quoiqu'il en soit, cela reste mathématiquement au moins dix fois pire que l'extermination du 7 octobre pour une population totale inférieure — donc on s'accordera sur « surextermination », définie comme « surenchère en extermination ». Et c'est d'autant plus coupable qu'Israël pouvait se contenter d'un blocus total le temps que les Gazaouis puissent se débarrasser du Hamas. J'avais envie d'inventer ce mot un peu ridicule parce que je n'y connais pas grand-chose en droit international, et je vois bien que le choix du terme « génocide » repose presque intégralement sur des critères qualitatifs. Mais pour ce genre d'atrocité, on peut aussi inventer un autre terme.

On va donc appeler ce défi lancé au peuple gazaoui et à ses forces de libération :

Siège d'attrition de génotorture terroriste et perfide — PLÉOJÀNO

Cela est précisément le sophisme des sionistes : ils rejettent l'accusation de génocide en se focalisant sur des critères purement quantitatifs, ignorant toutes les souffrances qualitatives vécues par les Gazaouis — c'est le « sophisme de MacNamara », qui explique pourquoi le napalm qui ne tue pas a quand même tué la propagande étasunienne. Puisqu'un peuple entier subit un châtiment collectif de torture pour la faute d'une minorité, il s'agit de toute évidence d'un crime contre l'humanité — en plus, la torture est encore plus grave que le meurtre : pire encore qu'un génocide, c'est une génotorture. Israël a défié tous les êtres doués de sensibilité et capables de ressentir de la douleur.

Il y aura des ingérences contre les candidatures de la FI, parce que la France est un pays trop important pour ne pas être un nid d'espion. Dans la mesure où la France n’a pas un service militaire obligatoire de colonisation comme à l'époque de la Guerre d'Algérie, le Hamas ne peut pas constituer pour nous la même menace qu'Israël, et donc la décision de la FI de le priver du statut de terroriste est seulement critiquable faute d'avoir inventé un autre terme pour le qualifier et prévu des mesures contre l'antisémitisme en France. Mais il aurait pu au moins comprendre que ce n’était pas de la résistance non plus s’il s’était renseigné correctement — et ce n'était pas avec les pathologisations misérabilistes de Franz Fanon qu'ils avaient la moindre chance d'y arriver.

Dans ce contexte, la résistance est dans l'opposition gazaouie au Hamas et dans l'opposition israélienne à Netanyahou. On pouvait qualifier le Hamas de résistance avant le 7 octobre, mais ils sont devenus des scélérats et le resteront jusqu'à ce qu'ils coopèrent avec la justice internationale.

Notre richesse est dans l’inventivité.
En elle réside la naissance de notre force,
celle qui brisera le mouvement
de paupérisation des sociétés et des consciences

Raoul Vanegeim, in Pour l’abolition de la société marchande pour une société vivante (2002)

PANSSÉZOCLACH !!!

Pour terminer cette page déjà bien riche sur la résistance dans le désert du réel glacé de déréliction et surchauffé climatiquement qui s’annonce comme le dédale de ma génération milléniale, je vais poser une dernière question de mon point de vue de Français prêchant la bonne parole révolutionnaire en territoire conservateur : à quoi faut-il que je me prépare si 2027 termine en

Guerre de Troie entre les Croisés et les Sarrasins ?

 

L’article le plus récent à ce sujet est en première page du Monde Diplomatique d’aout 2026, le plus important de l’année parce que c’est pendant les vacances d’été qu’il espère le plus être lu. C’est l’œuvre à quatre mains de l’historien directeur du journal et d’un coéditorialiste sociologue traduit en huit langues, donc il faut s’attendre à y trouver une déclaration d’intention au nom de toute la camaraderie. Il s’intitule : « Fascisme en France : le grand malentendu » (avec pour sous-titre : « le modèle israélien de l’extrême-droite »). Allons-y Allonzo.

Au départ, il y a la construction d’un épouvantail bien plus facile à critiquer que l’ennemi réel : la gauche française surexploite les infâmies du régime de Vichy et de l’Algérie française pour alerter sur les dangers de l’ultradroite et de la droite radicale, au risque de mépriser ce que fait vraiment la droite illibérale au XXIe siècle. Quelque part, c’est mieux et c’est pire : les systèmes concentrationnaires dérivés de la guerre totale ont l’air d’avoir disparu, mais désormais des techniques de surveillance et de propagande bien plus fourbe que celle qu’avait imaginé Georges Orwell complique sérieusement toute velléité de clandestinité. Ma première intuition est que nous pourrons bientôt parler de technofascisme — ne serait-ce que pour désigner la « minute de la haine » qu’est devenue X anciennement Twitter. Mais voyons ce qu’en disent Benoit Bréville et Pierre Rimbert.

Pour les deux compères de l’article, le danger le plus immédiat et le plus vraisemblable serait non pas une bascule autoritaire anéantissant tous les partis d’opposition, parce que ce qu’il reste de la bourgeoisie libérale française n’a pas l’intention de se laisser marcher sur la gueule, mais l’émergence d’une ségrégation juridique où certaines populations allogènes seraient contenues par une forme hiérarchique les infériorisant, comme les métèques à Athènes ou la sous-citoyenneté des Arabes d’Israël, de sorte qu’ils trouvent plus adéquat de se concentrer sur l’hypothèse d’un « apartheid 2.0 ». 

Okay, donc mon intuition de départ était assez convenable. 

Depuis que le décrochage démographique du Vieux continent a conduit le capital à attirer des travailleurs d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou du Proche-Orient, la droite radicale européenne a pour ainsi dire le cul assis entre deux chaises : la présence des allogènes est vécue à la fois comme une menace et comme une opportunité par son électorat. Entre le désarroi des ouvriers sous-diplômés et la volonté de puissance des capitalistes des secteurs en tension, il y a pour seul compromis l’acceptation de la présence des allogènes sous des conditions de plus en plus restrictives et avec de moins en moins d’hospitalité, comme le révèle le cas de l’Italie de Georgia Meloni : élue sur une ligne antimigratoire, elle n’en a pas moins signé en 2025 un décret autorisant l’importation de 500 000 travailleurs étrangers pour satisfaire les patronats de l’agriculture, du bâtiment et du tourisme. Le MEDEF en France réclame exactement la même chose : profiter de populations qu’elle ne côtoie pas, au contraire des Calaisiens et leur situation spécifique. Le seul à proposer une solution japonaise fondé sur l’automatisation est Éric Zemmour, mais certaines tâches ingrates ne seront jamais automatisées et exigent donc une relance de la natalité à long-terme, qui est d’autant plus invraisemblable que non seulement les Japonais ont échoué à y arriver, et que les femmes surclassent de plus en plus les hommes dans les études supérieures, ce qui les conduit à faire moins d’enfants. Dans une telle situation, l’étranger sera toléré, mais sera évidemment exclu par la xénophobie d'État de la « préférence nationale ». La droite radicale veut réserver la pleine citoyenneté à ceux qui sont prêts à payer le prix de l’assimilation pour s’intégrer — les autres seront privés de la solidarité nationale et de toute perspective d’être intégrés. Tous les Français seront égaux, mais certains seront plus égaux que les autres, vu que les premiers arrivés seront les premiers servis. Les auteurs pensent à une réminiscence du régime de l’indigénat, à l’époque coloniale où certaines populations avaient moins de droits et plus de devoirs que les autres, voire au cantonnement odieux des travailleurs étrangers du Qatar dans des baraquements où ils n’ont aucun contact avec les autochtones. Le cas israélien est le plus assumé pour la droite radicale française : les autorités israéliennes ne font pas qu’enfreindre la loi, ils écrivent aussi les lois pour légaliser la méchanceté : seuls les Juifs ont le droit à l’autodétermination dans les territoires colonisés depuis la loi du 19 juillet 2018, et depuis le 30 mars 2026 la peine de mort est prévue pour les meurtres terroristes par un Palestinien, mais pas par un Juif, alors que cela a pu arriver — on se souvient du terroriste Baruch Goldstein, qui n'aurait pas risqué la mort selon cette loi. .

Cette hypothèse d’une accélératisation des lois françaises inédite depuis l’indépendance algérienne (c’est ainsi que j’appelle un empilement de lois scélérates monstrueusement partiales à l’encontre des étrangers) est ma manière comme une autre de désigner la « révolution nationale » dont rêve le RN s’il parvenait à triompher au « référendum sur l’immigration » qu’il promet d’organiser immédiatement en cas de victoire aux présidentielles de 2027  Mais le terme de référendum est inadéquat pour exprimer le scélératisme de ce projet de loi constitutionnelle, et remplacer les mots de l'ennemi par les siens est le premier de tous les actes de résistance. Il s'agit d'un panssézoclach, c'est-à-dire d'un Putsch par Applaudimètre à Nuisances Sonores Scélérates Éparpillant la Zizanie de l'Obscurantisme par la Constitutionnalisation Lamentable de l'Arrogance et de la Cruauté dans l'Hexagone. PANSSÉZOCLACH !

En cas de victoire du RN, ce panssézoclach serait le premier plébiscite imbécile de ma vie de citoyen français, parce que j’étais encore mineur lors de la mutinerie de 2005 contre l’européanisation de la constitution française. Pour savoir de quoi il en retourne, je vais interrompre provisoirement ma lecture du Diplo pour lire à la place le pamphlet de Pierre-Yves Bocquet chez Gallimard Tracts (n°64 de janvier 2025) intitulé : La « révolution nationale » en 100 jours, et comment l’éviter. 

À quel point peut-on se fier à l'auteur ? Le citoyen Bocquet a été la « plume » de François Hollande à partir de 2014, une fonction qui consiste à aider le président de la République française à préparer ses discours, et cela me contrarie profondément, d’autant plus que sa page Wikipédia redirige vers un article de Gentlemen’s Quartery France qui prétend qu’il est fin connaisseur en hip-hop et critique de rap sous le pseudonyme ultrachelou de Pierre Evil… et il n’a même pas obtenu de François Hollande qu’il se mette à rapper devant la France entière ! Et il est de surcroît directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage depuis 2020, ce qui est assez noble parce qu’il fallait bien que quelqu’un s’y colle — mais cela laisse penser qu’il y a un malaise dans sa blanchité. Cela étant, OSEF : on est encore en République, même si ce n’est peut-être plus pour longtemps, il a donc le droit de kiffer la race qu’il veut, pas de puritanisme à deux balles s’il vous plait. Maintenant que nous avons une idée du CV du zigoto, concentrons-nous sur son travail journalistique — dans son tract Gallimard évidemment, pas dans ses travaux glorifiant le gangsta rap.

La constitution de la Ve est une bombe à retardement, parce qu’elle permet à n’importe quel Badinguet ou Badinguette de la défigurer par le moyen d’un panssézoclach et d’en faire une démocratie illibérale autoritaire xénophobe digne de la Hongrie de Viktor Orban avant sa chute ou de la Slovaquie de Robert Fico. Ce sont les contenus immortels de 1789 qui sont en péril, et si jamais ils sautent, le résultat sera difficilement réversible. Voyons cela de plus près : le projet est dévoilé depuis septembre 2021, il s’agit de sortir l’article 11 des familles pour répéter la forfaiture de Charlot en 1962.

La constitution scélérate : 230 ans de ratures 

Le projet de loi constitutionnel prévu en cas de victoire depuis 2021 s’appelle « Citoyenneté identité immigration » et fut interprétée par les journaleux comme une réponse à l’ascension préoccupante du citoyen Zemmour dans les sondages. Mais le projet était déjà dans les tuyaux depuis 2014, parce que déjà à l’époque les journalistes remarquaient que le programme du FN était en l’état anticonstitutionnel, et le premier brouillon était disponible au public dès 2018, c’est dire si on a eu le temps de voir venir arriver l’éléphant dans le magazine de porcelaine. Mais curieusement, on en parle sérieusement dans les médias que depuis le milieu de 2026 ce qui prouve bien que quelque chose cloche.

Il s’agit d’un pavé de 80 pages qui dépasse largement le thème de l’immigration, dont on peut dire qu’il s’agit de soustraire la France à l’autorité de l’Union Européenne et de la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Mais attendez, il y a plus ! Ce n’est pas un projet concernant seulement les étrangers et pour reprendre le contrôle des décisions des tribunaux remise en cause par la CEDH — c’est quasiment un changement de régime. En conséquence, il faudra l’appeler « la Cinquième et demie » (Ve ½) ou « la Constitution scélérate » par analogie avec les lois scélérates de 1893 sur l’anarchisme — au total, 18 articles sont concernés sur 108 et 7 articles sont ajoutés.

Une zone de non-droit internationale

Dans la proposition de loi constitutionnelle du RN du 25 janvier 2024, il y a une inversion de la hiérarchie des normes : le droit international est assujetti à la constitution, et donc absolument tous les Français seront concernés, puisqu’il ne sera plus permis de saisir une institution internationale pour annuler une décision conforme à la constitution. Absolument tout le droit européen des liberté fondamentales est affecté par l’introduction d’exceptions çà et là. Par exemple, l’article 8 de la CEDH qui garantit le droit à la protection de la vie privée personnelle et familiale ne sera plus applicable aux étrangers. Et si le RN décidait de rétablir la peine de mort ou d’autoriser les discriminations à l’embauche, de menacer la liberté de conscience des musulmans ou de leur refuser des procès équitables comme en Israël, rien ne pourra l’empêcher de le faire tant que ces lois auront été promulguées constitutionnellement. Cela n’a rien d’impossible, vu que le RN cite dans ses documents ce qui s’est passé en Hongrie ou en Russie. La France deviendra une démocratie illibérale.

Bunkériser la France contre les damnés de la Terre

D’abord, il y a les mesures pensées pour dissuader l’immigration en faisant comprendre aux candidats que l’hospitalité n’est plus à l’ordre du jour. En plus de restrictions aux voies légales d’entrée et de séjour en France compatibles avec ce qui se fait déjà de plus dur en Europe, l’autorité judiciaire ne sera plus garante de la liberté individuelle des étrangers par suite d’une exception ajoutée à l’article 66. Même les travailleurs sans-papiers ne pourront plus demander de régularisation, sauf cas particulier de grâce individuelle miraculeuse par le Conseil des ministres selon le nouvel article 4.1., qui s’arroge là une prérogative jusque-là exercée par les préfectures — inutile de dire que le nombre des irréguliers va mécaniquement augmenter. Et bien sûr, la « priorité nationale » sera stipulée supérieure aux traités communautaires par voie constitutionnelle, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de faire sauter tous les verrous qui pourraient s’opposer à son application. Les articles affectés sont nombreux, mais pour faire simple, le droit de la nationalité sera constitutionnalisé, le droit du sol sera supprimé, les binationaux seront discriminés, la lutte contre les discriminations ne sera plus obligatoire, et les libertés associatives et syndicales des étrangers seront vicieusement abrogées pour les exclure davantage de la solidarité des Français — tout cela à l’intérieur de la constitution. C’est donc une involution par rapport à 1789, vu que les interdictions ne sont plus fondées sur les actes individuels nuisibles mais sur l’identité, et parce que les êtres humains ne naissent plus égaux en droits naturels. L’étrangeté d’une personne sur le sol français va devenir un critère suffisant pour justifier une différence de traitement permanente dans l’accès au travail et aux ressources, ce qui est une première contraction après deux siècles et demi où chaque république accordait plus de droits que la précédente. Quant aux citoyens français, ils pourront désormais saisir le Conseil constitutionnel s’ils estiment que la préférence nationale n’a pas été appliquée dans le nouvel article 61-3. C’est du principe de protection de l’identité de la France que dérivent toutes ces propositions, pour la bunkériser contre les centaines de millions de réfugiés climatiques que provoqueront l’élévations des océans de 4 ou 6 mètres avant la fin du siècle. Mais la définition exacte du contenue, de la portée et des conséquences de cette identité n’est évidemment pas précisée, de sorte que la présidence pourra s’en servir pour protéger les crèches dans les mairies ou les paysages défigurés par les éoliennes, entres autres pulsions identitaires scélérates.

Les vexations de la Hiérarchie d'Infériorisation des Indigènes, des Étudiants Étrangers, des Allophones, des Gauchistes, des Exploités, des Racisés et des Binationaux (HIIÉÉAGERB — À chier et à gerber)

Voyons maintenant la totalité des vexations, de la répression critiquable jusqu’au défi ubuesque :

  • Les immigrés clandestins délinquant seront expulsés
  • Les immigrés en situation régulière subiront la préférence nationale et seront expulsables au moindre pet de travers, même les étudiants qui auront besoin.
  • Les travailleurs sans papiers seront parfois tolérés mais quasiment impossibles à régulariser.
  • Les enfants nés en France de parents étrangers n'auront plus le droit du sol, expulsables vers des pays où ils n’ont jamais posé le pied pour peu que ces pays acceptent les termes de l’expulsion décidée par la France — et ils n'auront plus la possibilité d'apprendre la langue exotique de leurs parents à l'école par les Enseignement Internationaux de Langue Étrangère (EILE).
  • Les enfants nés en France lorsqu’un seul des parents y est né perdront aussi leur droit du sol — c’est un droit qui remonte à 1515 et que même le régime de Vichy n’avait pas osé attaquer
  • Les Français racisés continueront d'être soumis à des contrôles au faciès intensifiés, mêmes si leurs ancêtres sont en France depuis des siècles.
  • Les Français binationaux n’auront plus la présomption d’innocence puisqu’ils seront interdits de certaines fonctions pour peu que leur autre nationalité inspire la méfiance des autorités.
  • Les Français solidaires des catégories précédents n'auront aucune protection constitutionnelle.

 

Donc la préférence nationale, c’est une xénophobie d’État qui rature 230 ans d’universalisme avec des peines injustifiées ou disproportionnées, l'amour délirant de l'autorité et de l'inégalité, et le culte malpropre et borné de tout ce qui distingue et divise les êtres humains.

Le mode opératoire de L'Involution Française

Ces propositions ne pourraient que très invraisemblablement dépasser le seuil critique des trois cinquièmes du Congrès, et vu ce qu’il reste de la bourgeoisie libérale, on pourrait s’attendre à ce que ce panssézoclach soit privé de sa substance par ses négociations avec les autres partis et les censures du Conseil constitutionnel. Mais voilà : la Constitution de 1958 et ainsi faite que tout ce qui y est stable est aussi contestable. Un projet de loi non-délibéré par les assemblées peut être soumis au référendum, et même si cette article a été pensé pour couper court aux délibérations chronophages de la IVe république pendant la guerre d’Algérie lors des référendum de 1961 et 1962, il peut facilement être exapté pour braquer un pistolet contre toute la constitution, parce que le général de Gaulle a institué deux précédents fâcheux en 1962 et 1969, et le passage au suffrage universel pour l’élection présidentielle de 1965 a radicalement changé la nature de la Cinquième, avec sa Présidence plébiscitarisée.

Depuis l’échec du référendum par article 11 en 1969, plus personne n’a osé l’utiliser faute de la légitimité historique du Général. Cette succession entre une victoire et un échec signifie qu’il n’y a jamais eu de consensus chez les constitutionnalistes sur la légalité de cette méthode — même si tout le monde s’accorde au ne pas valoriser ce genre de bidouillage téméraire. Pour l’instant, toutes les autorités constitutionnelles en présence voudraient que l’article 89 soit requis, mais elles n’ont pas le moyen de forcer le reste de la société à l’accepter si jamais le RN profitait de son état de grâce des cent premiers jours et d’une victoire aux législatives pour légitimer l’article 11.

Soyons plus précis : les choses pourraient être très rapides, puisqu’il s’est écoulé deux mois entre la tentative de présidenticide du 20 aout 1962 et le référendum du 20 octobre annoncé le 20 septembre, et pareillement 70 jours entre la saisine du Conseil d’État pour le projet de loi constitutionnelle de 1969 et le décret de convocation du référendum. Actuellement le CÉ et le CC considèrent que l’article 89 est requis, donc il va y avoir une crise constitutionnelle sans précédent depuis 1962. Donc même si la majorité est acquise à la dissolution, il y aura du grabuge, parce que des autorités chargées d’organiser le vote, par exemple les préfets, pourrait désobéir. Mais cela ne suffira certainement pas, parce que si le panssézoclach est présenté comme un résultat majeur de la victoire du RN assez longtemps à l’avance, le peuple aura su le risque qu’il a pris — il suffit de constater toutes les victoires aux législatives des partis des candidats élus à la présidence plébiscitarisée.

La gueule de bois

Peu importe à quel point la majorité sera faible, ça passera à quelques milliers de voix d’avance. Donc toutes les modifications constitutionnelles précédentes vont s’appliquer instantanément, et leur degré de nuisance dépendra du score de la droite radicale aux législatives. Mais même dans le cas extrême d’une cohabitation avec une opposition majoritaire l’Assemblée, les dégâts auront été pensés pour être irréparables. Avec l’article 89 tel qu’il est pensé actuellement, l’Assemblée ne pourra pas proposer de loi constitutionnelle sans référendum. Pour passer par le Congrès, il faudra l’aval de la présidence. Et en cas d’alternance à l’Élysée, le nouvel article 14 stipulera que le retour en arrière ne sera plus possible en passant par le Congrès, il faudra forcément passer par un référendum, peu importe son origine. L’article 11 sera donc définitivement légitimé pour rétropédaler ou en rajouter une couche. Et la période de déréférendumisation de la Cinquième, ouverte après la mutinerie de 2005, va certainement se refermer. Autant dire que la France va devenir beaucoup plus instable, et que les immigrés ne seront pas les seuls dissuader de s’installer chez nous.

Le 18 Brumaire de Badinguette

C’est par ce genre de coup de force que les napoléonides ont tyrannisé la France lors du 18 Brumaire de l’an II et le plébiscite de décembre 1852.  Cette méthode est très souvent réactionnaire dans le contexte français, pour diverses raisons que voilà :

  • Le but a souvent été de contrôler les grandes villes révolutionnaires par la majorité silencieuse.
  • C’est un procédé binaire qui force les citoyens à trancher des problème complexes par oui ou non.
  • La présidence peut procéder par surprise après une longue cogitation, ce qui est déloyal.
  • Il coupe court à toute délibération alors que chaque article devrait être discuté un par un. 
  • Les gens votent souvent pour ou contre telle ou telle personnalité et non à la question posée.
  • Il rend facile la manipulation de ceux qui ne lisent pas le contenu du texte qui leur est soumis.
  • Il permet à chacun de se défouler dans un isoloir sans être responsable de l’application du projet.
  • Il ne permet pas encore à ceux qui votent blanc d’être comptabilisés.
  • Certaines entités étrangères tentent souvent des opérations de déstabilisation psychologique.
  • Notre clergé médiatique libéral peut en retour tenter de « redéstabiliser » les électeurs.
  • Plus un référendum est serré, plus il est hasardeux et illégitime après que la situation change
  • La présidence peut faire un lit de justice en instaurant un projet refusé après une victoire électorale — même s’il faut reconnaître que cela ne sera plus possible sous la Cinquième et demie.
Résisterez ou désisterez ?

La démocratie, ce n'est pas seulement, le suffrage universel. Une démocratie sans État de droit, c'est un mariage à viol conjugal. Et un référendum sans État de droit, c'est un panssézoclach. Si jamais ça se produit, ça va redélégitimer sa constitution, en plus de sa scélératisation qui va déjà la délégitimer dans son principe même pour tous les sujets subjugués par sa HIÉÉAGEURB.

Voici les propositions minimales du citoyen Bocquet :

  • Que le clergé médiatique libéral bombarde les mécontents .
  • Déplacer le débat politique sur le terrain de l’État de droit pour dépasser le clivage droite/gauche.
  • Changer la constitution pour requérir définitivement l’article 89 au référendum. C’est possible en trois mois comme la constitutionnalisation de l’IVG de 2024, à condition de convaincre :
    • Les Premier ministre,
    • Président de la République,
    • Présidente de l’Assemblée nationale,
    • et Président du Sénat.
  • Les mutins de 2005 ont vécu la déréférendumisation de la Ve comme une trahison, et puisque les Gilets-Jaunes réclamaient un Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC), il va falloir introduire de la démocratie directe et participative dans la Ve pour rendre l'amendement précédent tolérable.

 

C'est ce dernier point le plus important. Si on verrouille la Cinquième sans la démocratiser, alors on se fera encore monarchier sur la gueule pendant des décennies. Il faudra forcément l’accord du Sénat pour obtenir un référendum, à moins d’obtenir les 3/5 du Congrès. Donc la proposition de Bocquet est une arme à double tranchant qui pourrait dissuader la France Insoumise de s’en servir si elle croit assez en sa victoire pour passer la Sixième — à moins d'être certain que le résultat ne soit pas une Cinquième sempiternelle. Dans tous les cas, si un projet est voté, alors il faudra retenir le nom de tous ceux qui auront voté contre pour les responsabiliser devant les générations futures.

En attendant, voici mes suggestions en tant qu'auteur du présent blog :

Valorisons de faire confiance au peuple

La question de l’identité problématisée par le RN n’est pas problématisée par Bocquet, comme si le multiculturalisme faisait partie de l’identité des droits-de-l’homme, alors qu’une identité peut parfois s’opposer à certains droits-de-l’homme lorsqu’une opinion, religieuse ou pas, « trouble l’ordre public établi par la loi » (article 10 de la DDHC) ou lorsqu’un citoyen « abuse de la libre communication des pensées et des opinions dans les cas déterminés par la loi » (article 11). Dans une telle situation où les droits-de-l’homme eux-mêmes peuvent donner lieu à plusieurs interprétations du multiculturalisme, la question de l’identité doit être problématisée correctement, mais pas par voie du panssézoclach.

Je suggère donc une convention citoyenne tirée au sort avec éthique de la discussion maximale dont la décision ne pourra pas être enterrée. Et je précise que ce n’est pas du tout une suggestion réactionnaire, dans la mesure où c’est précisément ce que réclament ceux qui aident les migrants — il y a la Ligue des Droits de l’Homme, le Secours catholique, la LICRA et au total 90 associations. Pour les arguments qu’ils espèrent employer pour convaincre les plébéiens, je renvoie aux travaux de Sophie-Anne Bisiaux, l’autrice d’En finir avec les idées fausses sur les migrations aux Éds de l’Atelier (2025).

Pour l’instant, le seul à proposer ce contre-projet de loi constitutionnel randomisé est le citoyen Raphaël Glucksmann, comme quoi les horloges cassées sont à l’heure deux fois par jour, et je peux deviner assez facilement que c’est en sa faveur que le clergé médiatique libéral va se prononcer.

Valorisons ce que chacun a de meilleur

Dans un tel contexte, il va falloir commercer avec toutes les bonnes volontés. On ne va pas y arriver si on cède au narcissisme des petites différences à la négociation avec les antilepénistes critiquables.

Le problème lorsqu’on croit que l’humanité est bonne par nature, ce que puisque ce monde est de plus en méchant, il faut en conclure que les gentilshommes appartiennent à une élite. Mais nous ne devons pas céder à cette tentation. Voici mon humble conseil à tous ceux qui se croient plus à gauche que tout le monde. Lorsque vous croisez un rival, voyez en lui ce qu’il a de mieux.

  • Si vous croisez un gaulliste, pensez à 1940 plutôt qu’à 1958.
  • Si vous croisez un libéral, pensez au Royaume-Uni pendant la Seconde Guerre mondiale.
  • Si vous croisez un social-démocrate, pensez à la Scandinavie avant son tournant xénophobe.
  • Si vous croisez un décolonial, pensez à Thomas Sankara. 
  • Si vous croisez un décroissant, pensez aux blagues de Diogène le Cynique.
  • Si vous croisez un communiste, pensez à la résurgence de la Chine.
  • Si vous croisez un anarchiste, pensez à Louise Michel.
  • Si vous croisez un insoumis, pensez à Simon Bolivar.
  • Si vous croisez un trotskiste, euh… ben… pensez à Georges Moustaki. 
Retour au Diplo

Les compères Bréville et Rimbert du Diplo avaient donc parfaitement raison de parler d’un « apartheid 2.0 » en cas de victoire du RN aux présidentielles. Mais au fond, il y a déjà des prodromes dans le maintien de l’ordre dans certaines localités : contrôles d’identité dans certains quartiers populaires, délit d’occupation des halls d’immeuble, opérations « place nette » dans certains grands ensembles, quartiers de reconquête républicaine (QRR) pour territorialiser l’action policière à certains endroits…. Tout cela est facilité par une « double manœuvre antiuniversaliste » qui s’aggrave depuis un quart de siècle dès lors que la droite et la gauche se sont complus dans le différentialisme culturaliste. Sans aller jusqu’au fascisme des régimes qui se sont sentis menacés dans leur existence même par le communisme, la petite soustraction de certains quartiers à l’autorité de l’État va provoquer soit des appels à rétablir l’ordre manu militari, soit des désolidarisations évoquant les bantoustans de l’Apartheid — donc même si la France était subjuguée par un nouveau macroniste, la situation resterait lamentable.

Cette mise au point du Diplo et du citoyen Bocquet m’a convaincu que le projet du RN n’est pas seulement critiquable, c’est aussi un acte de défi à l’encontre de tous ceux qui croyaient à notre parole : appliqué en l’état, la France va s’exposer à des mesures de rétorsion de la part de nombreux pays dont les binationaux et étrangers sont ressortissants. La valeur du passeport français déclinerait donc rapidement. Ceux comme moi qui sont Français par les deux parents et n’ont pas l’intention de voyager risquent peu tant qu’ils fermeront leur gueule, comme la plupart des Français en 1940. Mais si je voulais entretenir la flamme de l’égalité et la fraternité, l’État se sentirait gravement défié.

Dans le pire des scénario, ce sera l'Involution Française, un retour à l'Ancien Régime.

Ma génération va devoir résoudre des cas de conscience disparus depuis la Guerre d’Algérie. Merci d'avoir lu mes cogitations jusque ici, estimable collocutaire inconnu. Sur ce blog, je partagerai avec toi mes crimes-en-pensée, parce que depuis le droit romain au fondement de la civilisation occidentale, 

NUL NE PEUT ÊTRE PUNI POUR DE SIMPLES PENSÉES

N'oublie pas de partager ce que tu préfères. Un firewall et si vite arrivé.

Résister, pendre la parole,
contester les discours officiels,
publier des analyses dissidentes,
manifester et désobéir étaient [et sont]
des droits inaliénables.

Greg Ruggiero, in Préface à La Bombe d’Howard Zinn, traduction de 2011 aux Éds. Lux

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Publié le 14 Août 2026

Définir, ce n'est pas finir, c'est débuter

Il y a des gens à qui il faut tout expliquer, peuchère. Lorsque j'écris un article sur le présent blog, et lorsque j'hésite entre plusieurs mots, je me demande souvent s'il faut que je précise mon raisonnement derrière tel ou tel mot. Sans précision, il y a risque de malentendu, mais avec précision, certains se sentiront pris pour des cons. Expliquer ou ne pas expliquer, that is the question.

En linguistique, la sémantique est le point de départ de tous les raisonnements. Au sens technique, la sémantique est la branche de la linguistique qui s’occupe du vocabulaire et de la signification verbale ; et parfois plus précisément l’étude historique du sens des termes considéré dans ses variations. 

La conscience sémantique d’un terme est très variable selon la compréhension subjective de tel ou tel sujet doué de parole, parce que chacun a une expérience particulière, et s’il doit y avoir une expérience commune, alors elle doit passer par la proposition d’une définition commune.

Au cours d'une dispute, c'est une précaution élémentaire, pour éviter que l'interlocuteur ne confonde amour avec tambour — parce que ça ne se joue pas avec la même baguette ! En théorie de l’argumentation, il y a des techniques de définitions diverses et variées, mais dans toutes les langues humaines, il s’agit d’établir une relation d’équivalence sémantique entre deux termes : 

  • D’une part l’entrée de ce qu’il faut définir (ou definiendum en latin)
  • D’autre part le discours signifiant (ou definiens, souvent appelée « définition » par métonymie.)

 

Donc en termes scientifiques, l’acte de définir exige l'identité sémantique : on dira alors que le terme à définir abrège le discours signifiant, et que le discours signifiant explicite le terme à définir. Mais en langue ordinaire, l’usage peut varier à mesure qu’un terme devient polysémique avec le temps, de sorte que l'identité sémantique ne suffit plus pour rendre les deux termes substituables. En français, le mot « terreur » peut désigner l'émotion ou l'action. Définir de quoi on parle ne mange pas de pain.

Petite histoire de la définition

La première définition qu'expérimente tout être humain, c'est la « définition par ostension » qui définit la chose en pointant du doigt quelque exemple et en se passant de toute communication verbale — le doigt que le sage pointe vers la lune est donc lui aussi une expression définisseurs, même si on vous traitera d’idiot si vous regardez le doigt à la place de la lune.

Ensuite, on s'est mis à parler de notions abstraites impossible à indiquer par un geste, comme l’origine du monde, la justice humaine ou les mathématiques, de sorte qu'il fallait les raconter. L'humanité transmettait de génération en générations des histoires importantes conçues pour être inoubliables et exprimant des vérités sacrées plus ou moins utiles dans la pratique.

L’élément de base de la narration, c’est la rencontre d’un sujet et d’un prédicat. 

Si un Homo Sapiens qui vient d’acquérir le langage raconte à ses semblables sa rencontre avec un grizzli, alors il dira au choix que c’est un terrible prédateur ou le plus fort de tous les animaux.

Mais une nouvelle façon de définir est apparue lorsque les Grecs ont mathématisé leur langue.

Traditionnellement, à partir des philosophes de l'époque classiques, lorsqu’on cherche à définir tel ou tel individu — disons au hasard le bonhomme Socrate, vu que pour une raison ou pour une autre, les Grecs ne parlaient que de lui — on débute par l’espèce essentielle, soit « Socrate est un homme », puis on ajoute des genres accidentels, du particulier au général, de « c’est un Athénien barbu » à « il a vraiment existé ». Ces genres sont accidentels en considérant qu’un homme n’est pas forcément un Athénien barbu ni existant, tandis que Socrate est forcément un homme, vu que s'il était un chien alors il cesserait d'être Socrate, l'humanité est donc son essence — le reste ne fait que le détailler.

C'est ainsi qu'on procède en Occident depuis le livre des Catégories de la « boîte à outil » ou Organon d'Aristote. Il a catalogué dix catégories, mais la reine des catégories, c'est la substance, ou « ousia » en grec, tout ce qui existe par soi-même et existe encore lorsqu'on lui applique une autre catégorie subordonnée, comme le lieu : Socrate reste un homme, qu'il se trouve à Athènes ou à Sparte.

Ce n’est pas la façon la plus spontanée de concevoir Socrate. Lorsqu’on pense à Socrate, on ne pense pas immédiatement à son essence, mais en général à ses attributs : le pythie de Delphes déclarait qu'il était le plus sage des hommes et il boira la cigüe après un procès où les Athéniens l’ont méprisé.

Au surplus, définir par l’essence comporte un risque : si on dit de l’homme qu'il est un bipède sans plume, ou qu'il est doué de parole, ou qu'il fabrique des outils avec ses pouces préhenseurs, ou qu'il fait de la politique, cesse-t-on pour autant d’être un homme si on devient unijambiste, muet, manchot ou solitaire ? C’est vrai que tout cela à la fois, ça devient compliqué ; en plus de nos jours, une telle définition serait qualifiée de « validiste ». Mais les Grecs éprouvaient le besoin d’essentialiser les choses selon l'acte ou la puissance, à cause d'un certain mépris pour les accidents de ce monde.

La question est donc : mais pourquoi diable ?

C’est certainement à cause de leur mathématisation du discours particulière, comme on le verra dans un autre article sur la part la plus grecque de la logique : la définition grecque s’accompagnait d’une ambition logique dans la grammaire considérant la relation entre le sujet et le prédicat comme l’élément de base de l’argumentation syllogistique. Donc les Grecs antiques avaient besoin d’essentialiser parce que les objets étudiés étaient inclus dans une théorie exprimée par une axiomatique formelle — autrement dit, ils ne distinguaient pas nettement postulat, axiome et définition. Les autres sociétés, comme les Hébreux de la même époque, définiraient plutôt l'homme en s'inspirant de la Genèse.

Puis à partir de la modernité, le retour des mathématiques sur la scène de l’Histoire pendant la révolution héliocentrique poussa bien des scientifiques occidentaux à se méfier de leur jugement de perception immédiat, et à exiger que la définition soit « opératoire » ou « générative », c’est-à-dire telle qu’elle contienne les étapes de vérification ou de construction de l’objet mathématique considéré — comme lorsqu’on définit le nombre premier en vérifiant que ses diviseurs sont 1 et lui-même, ou encore lorsqu’on génère le nombre -1/12 en ​​​​​​manipulant la série divergente des entiers naturels avec certaines méthodes de sommation délirantes — mais pas tant que ça.

De nos jours, on ajoute une distinction des définitions fondamentales en deux catégories : 

  • La définition lexicale étale les explicitations linguistiques accumulées sur le mot à définir,

  • La définition encyclopédique résume l’état des connaissances scientifiques actuelles de la chose. 

 

Ce sont deux savoirs distincts sur les mots et les choses, comme dirait Michel Foucault. Dans l’air du temps de notre déconstruction, la mode est désormais à la généalogie des concepts pour révéler leur caractère construit socialement — mais il n’est pas certain que cela les empêche d’avoir une portée universelle, ne serait-ce que ceux dont on verra qu’ils ont été mathématisés. 

Et le fil d'Ariane, c'est pour les chiens ?

De la définition considérée comme un art martial

Dans tous les cas, le philosophe grec ne propose pas une définition lexicographique d’usage qui chercherait à révéler la polysémie du terme à travers les âges, il propose une définition normative cherchant à établir la meilleure façon d’expliciter le terme dans le contexte donné de ce qu’il faut démontrer — donc lorsqu’on cherche à définir l’essence de la démocratie, par exemple par le tirage au sort, c’est souvent un acte critique de rejet d’une démocratie usurpée, la représentative qui n’aurait de représentative que le nom. Et si lors d’une disputation on demande à quelqu’un de définir la démocratie, alors il débutera par la définition étymologique d’un « pouvoir populaire », avant de proposer une définition essentielle de la chose — mais il peut aussi ajouter une définition inessentielle et poétique pour plaire et/ou émouvoir certains publics, comme : « La démocratie, c'est le pouvoir des poux de manger les lions ». Donc la définition peut relever d'un art martial.

Notons aussi que ce genre de définition n’était définitif que lorsqu’un jugement de perception ou un argument d’autorité était partagé entre tous les participants du débat. Cela veut dire que toute définition inessentielle pouvait être réduite au résultat d’un acte de connaissance particulier « noématique » — donc chaque fois qu’une définition soi-disant essentielle était jugée trop fragile, l’opposant pouvait rétorquer : « Les avis, c'est comme les trous de balle, à chacun le sien ! »

Autant dire que l’acte de déconstruction qui consiste à démasquer un point de vue situé derrière une prétention à l’objectivité n’a rien de rien nouveau ; ce qui est vraiment nouveau, c’est que depuis les années 1960, la prétention à l’objectivité est devenue marginale en sciences sociales.

Les techniques d’explicitation noématiques sont diverses et variées, et le catalogue le plus vaste est d'un rhéteur romain du IVe siècle ap. J.-C. appelé Marius Victorinus (290 - 364).

Dans son livre De definitionibus (Des définitions), il y a la distinction classique entre définition philosophique et rhétorique : la définition philosophique a la prétention de cerner l’essence de la chose et ses accidents (« l’homme est un bipède sans plume » — Platon), la seconde préfère l’efficacité persuasive de la néomatique (« La femme est l’avenir de l’homme » — Jean Ferrat d’après Louis Aragon).

Et donc Victorinus propose une liste à la Prévert de toutes les définitions noématiques connues :

  • Par la qualité : discerner une propriété distinctive de la chose pour l’indiquer sans s’embarrasser de précision métaphysique — Le chien est le meilleur ami de l’homme (Frédéric II roi de Prusse).
  • Par la description : raconter ses sensations pour les catégoriser — La riposte de l’accusé était immédiate et proportionnée, donc c’était de la légitime défense (article 122-5 du Code Pénal).
  • Par le verbe : énumérer les équivalences — Résister c’est créer, c’est dire non, c’est souffrir, etc.
  • Par la différence : distinguer une chose de ses semblables — La différence entre l'homme et l'animal, c'est que l'animal n'a pas le droit de tuer l'homme (Pierre Peuchmaurd).
  • Par la métaphore : désigner une chose par une autre qui lui ressemble avec un objectif de comparaison — Le nerf de la guerre, c’est l’argent (Bion de Phlossa).
  • Par la négation : caractériser la chose par un attribut qu’elle ne possède pas — La mort est un manque de savoir-vivre (Alphonse Allais).
  • Par la brève évocation : représenter la chose par ce qu'elle peut avoir de commun sans détailler son essence ni ses attributs — L’enfant est une personne (Françoise Dolto).
  • Par l'exemplification : illustrer une chose à travers des cas particuliers — Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques (Mark Twain).
  • Par la mathématisation : définir la chose comme un rapport entre dimensions mathématiques — Le génie, c’est 1% de talent et 99% de travail acharné (Albert Einstein).
  • Par l'éloge (ou le blâme) : présenter la chose sous un jour positif sans s'attarder sur ses attributs — Les larmes des philistins sont le nectar des dieux (graffiti de mai 68). Ou négatif — Le fascisme est une machine à fabriquer du malheur (Frédéric H. Fajardie).
  • Par l'analogie : comparer la relation entre deux choses avec une autre relation — Les contes de fée sont les romans érotiques des enfants (Jean Paulhan).
  • Par la relation : caractériser la chose par la nature de la relation qu'elle entretient avec d’autres choses — La femme est le prolétaire du prolétaire (Flora Tristan).
  • Par la cause : expliquer la chose par son origine — L’Histoire est un roman dont le peuple est l’auteur (Alfred de Vigny). De nos jours, on ajoute la définition par la fonction lorsqu’on explique la chose par sa destination — La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre (Yves Lacoste).

Définir, c'est entourer
d'un mur de mots
un jardin d'idée.

Samuel Butler, in Carnets (posthumes)

Dans leur quête de perfection oratoire, les Anciens avaient compris que la définition n’était pas seulement une manière d’établir l’essence des choses, c’était aussi une création humaine dont on peut dire qu’elle relève de l’art martial. D’abord on établit une définition, et une fois qu'un public l’a acceptée, on l’exploite pour sa plus grande gloire. Encore de nos jours, tous les twittos sont à l’affut de l’occasion d’inventer un mot pour avoir un quart d’heure de célébrité : la définition stipulative consiste ainsi à expliciter un phénomène sans nom puis à l’abréger avec un néologisme (ainsi les hommes qui font la leçon aux femmes sont abrégés en « pénisplicateurs »). Que ce soit en science, en politique, ou en art, les disputes stipulatives sont souvent nécessaires et parfois inextricables.

Et donc je déclare, pour la suite de cette série consacrée à la renaissance héroïque de la dispute, que tout discours sur un terme litigieux débutera avec une brève performance scientifique et artistique à laquelle chaque arbitre pourra attribuer un point . Cette performance, je propose de la nommer...

décryptopoétisation !

Ces Yankees, il faut tout leur expliquer...

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Publié le 11 Août 2026

À la dispute comme à la dispute

Dans le passé, il y avait plus de futur que maintenant — et pas seulement en termes de quantité.

Je suis un millénial, et de ce que m’apprennent les représentants de la Gén Z que j’ai pu croiser, nous avons l'impression que j’appartiens à la dernière génération à avoir assisté à des disputes réglées.

Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : il y avait, au premier étage d’un bar non loin de l'office du tourisme de ma ville, une vaste mezzanine privatisable où les étudiants de mon Institut d’Étude Politique se retrouvaient toutes les quinzaines pour refaire le monde entre quelques pintes de bières ou de soda. C’était la réunion de deux clubs, l’un plutôt Jean Jaurès et l’autre plutôt Charles de Gaulle, qui argumentaient librement en se balançant des vacheries assez bien calibrées pour ne pas pourrir l’ambiance. Mais il y a peu, j'ai croisé des étudiants qui m’ont confirmé que le concept a été abandonné depuis que leurs camarades s'y sont polarisés dans un double phénomène de zemmourisation et de wokisation, de sorte que le ressentiment a rendu impossible toute dispute réglée — il ne leur reste plus que la dispute déréglée des réseaux sociaux pour pleurer.

Lorsque je raconte à ces jeunes gens comment on disputait avant, ils sont perplexes. Même ceux qui refusent totalement d’accorder le moindre temps de parole à un ennemi au sens fort du terme sont prêts à assister au débat de l’entre-deux-tours des présidentielles entre cet ennemi et leur champion, même si c’est avec la délectation morose du pugilat qui s’annonce. Et donc de cette exception qui confirme la règle, on peut abduire que pour peu que l'espérance de gain soit assez attractive, que le public soit assez vaste et peuplé d'indécis, et que certains arguments odieux soient proscrits par un arbitrage simple et strict, presque tout le monde serait prêt à débattre avec presque n’importe qui.

C’est de cette hypothèse dont il sera question dans cette série intitulée : LA DISPUTE HÉROÏQUE !

On dirait qu'ils font semblant, un peu comme au catch...
Logomachie n°2 : Dispute ou disputation ?

« Disputer » provient du verbe latin « disputare » qui évoquait littéralement un examen ou une discussion renforcée, puis en ancien français l'échange d’arguments contradictoires de deux interlocuteurs sur un sujet donné, et enfin en français classique un conflit pour savoir qui est le meilleur, ou encore pour obtenir ou conserver ce qu’autrui cherche aussi à obtenir ou conserver.

La dispute dont il sera ici question ne prétendra pas forcément être « héroïque » au sens où elle se rapporterait aux vertus des héros des épopées, mais au sens où l’on y débattra de thèses difficiles à défendre, parfois diaboliques ou invraisemblables, qui demanderont donc du courage. 

« Dispute » a aussi une proxémie évidente avec « disputation », qui en scolastique médiévale désignait un exercice ritualisé de joute oratoire portant sur un point de doctrine philosophique ou religieux.

Cependant, j’ai préféré écarter ce mot, parce que sa connotation déjà vertueuse rendrait son héroïsme redondant, alors que dans le langage ordinaire, nul ne s’attend plus à ce qu’une dispute soit héroïque, et donc l’effet de style de cette antithèse est bien plus intriguant. Assumer la dispute dans ce qu’elle pourrait avoir de plus traumatique, c’est se préparer mentalement à la possibilité d’un dérèglement, et rester en garde pour éviter la tragédie. L’adjectif « héroïque » de ce projet n'espère pas seulement du courage, c’est aussi un impératif : nos disputes se devront d'incarner des vertus épiques dépassant la polarisation de notre société et sa satanée brutalisation, du cyberharcèlement jusqu’à l’homicide.

La dispute héroïque que je proposerai fait donc le pari d’assumer l’aspect dramatico-stratégique de toute dispute, pour l’encadrer à la façon d’un art martial où tous les coups ne seront pas permis. Donc pour y arriver, cette série d’article explorera l’histoire de la joute oratoire de la plus haute antiquité jusqu’aux dernières tentatives pour ressusciter la disputation médiévale par des philosophes de la Sorbonne en 2022. Ce seront des travaux préparatoires à l’écriture des règles d’un sport de combat oratoire où il s’agira de débattre et combattre, vaincre et convaincre, discuter et percuter !

La France est le pays de la prose et des carrières politiques interminables !

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Publié le 6 Août 2026

« C'est à l'heure du commencement qu'il faut particulièrement veiller à ce que les équilibres soient précis. » C'est ainsi que la princesse Irulan débute son Manuel de Muad'Dib, qui chronique les faits et gestes de l'empereur-Dieu de Dune (1965), et dont les extraits servent de narration intradiégétique au roman de science-fiction visionnaire de Frank Herbert, pour lequel il étudia intensément l'écologie dans le but de rendre vraisemblable la terraformation verdoyante d'Arrakis, exoplanète dans un premier temps désertique et relativement abiotique.

Nous savons tous que notre plus grande gloire hors des sentiers battus exige d'y laisser des traces de notre passage que les agents du spectacle ne manqueront pas d'examiner à la loupe le jour où notre notoriété antispectaculaire dépassera un seuil critique au-delà duquel les enjeux primeront sur le jeu. Ne suffit-il pas désormais d'un seul tweet offensant d'il y a dix ans pour ruiner la réputation d'un candidat à une élection décisive, sauf peut-être s'il connait l'art de s'autoflageller avec des orties fraîches en faisant des grimaces de componction ?

Si ça se trouve, peut-être as-tu déjà terminé ton histoire avant même qu'elle ne commence, dans tes erreurs de jeunesse et autres bombes à retardement qui ont saboté tes plans parfaits ? 

Pour ma part, je suis moins concerné que les autres à cause d'un handicap qui exclut que j'occupe quelque poste à responsabilité : dans la belle cité de Platon, je ne peux pas finir guerrier, parce que les stratèges paranoïaques sont des dangers publics. Mais je peux à la rigueur finir philosophe si je sais argumenter que c'est par ce genre d'erreurs qu'on apprend — même si les plus courtes restent les meilleures. Quant à mes erreurs plus que critiquables, je peux dire que la plupart furent commise pendant que mon discernement était aboli ou altéré. Du reste dont je suis pleinement responsable, rien ne m'a encore l'air mortel dans l'absolu ; mais si certaines de mes paranoïas se révélaient exactes, alors de toute façon, il n'y aurait aucune honte à finir artisan. Disons donc que désormais, j'espère rester d'une vigilance inébranlable. Et puisque l'équilibre du début de mon épopée est une question de mesure, il me faut débuter par une définition de la démesure.

M'étant interdit de resucer Wikipédia, je synthétiserai à ce propos l'entrée correspondante du Dictionnaire de la pensée écologique (2015) dirigé par Dominique Bourg et Alain Papaux aux éds. Quadrige.

J'ai voulu étudier cette notion au prisme de l'écologie politique pour mieux comprendre comment une société aussi obsédée par la rationalité que la Grèce classique s'est s'abstenue des déprédations de la révolution industrielle, histoire d'imaginer plus clairement comment modérer l'impact anthropique de notre système-monde du début de millénaire agité sous la capacité de charge de la biosphère. 

L'entrée a été rédigée par Olivier Rey, chargé de recherche à l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques et enseignant au CNRS, à l'université Paris-I et à l'ENS. De telles fonctions où il a pu obtenir la reconnaissance de ses pairs fidèle à la vérité du bien commun sans se soucier d'être démissionné par un petit chef, je lui fais plus confiance qu'aux marchands de doute stipendiés par les carbofascistes. De sa page Wikipédia, on sait qu'il a écrit plusieurs essais sur la démesure technicienne et le mirage du progrès illimité — et deux romans qui adoucissent son austère doctorat en mathématiques. Il est catalogué comme un genre d'écolo de droite, vu sa tendance à écrire pour n'importe qui, y compris des journaux critiquables — mais puisqu'il a un faible pour Ivan Illitch, Simone Weil et Pier Paolo Pasolini, on admettra qu'il est confusément à la gauche du Christ, et ça nous ira.

Mesure et démesure

En français, la mesure désigne soit l'évaluation d'un relation ou quantité par comparaison avec une autre de même espèce, soit la juste mesure d'une action autolimitée et conforme à la vertu. C'est de l'absence de mesure au second sens dont on parle dans la démesure, et plus souvent dans l'excès que l'insuffisance, comme la maxime delphique « Rien de trop » gravée à l'entrée du temple d'Apollon. Toutes les vertus valorisées par les Grecs pouvaient devenir des vices passé un certain seuil critique, que ce soit dans leur mythologie ou philosophie. C'était que leur mythologie alertait sur les dangers qu'il y a être capricieux en perdant le contrôle de ses passions, puis que leur philosophie alerterait sur la nécessité de bien connaître l'ordre du cosmos avant d'oser le désordonner, au risque de déchaîner le chaos. On ne va pas se mentir : c'est génial, mais ce n'est plus la morale de l'Occident ! 

Une rupture s'est produite au XVIe siècle, lorsque l'émergence du paradigme héliocentrique a permis à Galilée de proposer une autre théorie du cosmos, avec une humanité décentrée, des planètes homogènes, et un univers infini. Les mathématiques servirent à quadriller le monde et séparer le sujet humain du reste de la nature, privée momentanément de toute portée éthique : ce qui existait n'indiquait plus rien de ce qui était censé exister. L'humanité pouvait alors se juger elle-même sans rien laisser d'autre la juger. Faute de se poser les questions que se posaient les Grecs, l'Occident a pu créer un monde nouveau en détruisant l'ancien, au point d'échouer à s'adapter face à ses propres nuisances. Cela devait arriver dès lors que le sens de la mesure était dévalorisé comme un manque d'ambition ou une pusillanimité par qui voulaient permettre à l'humanité d'accomplir la totalité de son potentiel.

Cela étant, tout retour en arrière semble difficile, tant l'Occident a artificialisé le monde qui servait de mesure aux Anciens et Médiévaux, au point que les étoiles qui les guidaient sont devenues invisibles dans les grandes villes la nuit. Et donc Rey considère que l'usage le plus raisonnable des mathématiques se situe désormais dans la reconnaissance de ce que le monde n'est pas invariant par changement d'échelle, c'est ce que Galilée avait déjà compris au Discours concernant deux sciences nouvelles (1638) : lorsqu'on double la dimension d'un corps, son volume augmente deux fois plus vite que sa surface — c'est la loi des carrés et des cubes qui affaiblit les structures les plus grandes parce qu'un être vivant n'est viable qu'à l'échelle qui est la sienne, de sorte qu'un excès de croissance le désadapterait, et qu'une créature aussi colossale que Godzilla est mathématiquement impossible.

Mathématiquement impossible, mais mythologiquement nécessaire.

Mais passé un temps assez long à ne se soucier que de la quantité au mépris de la qualité, il se peut que nous perdions le contrôle, et que la seule régulation restante soit la catastrophe, quelque chose comme le châtiment divin portant le nom de "némésis" chez les Grecs anciens.

Face à cette éventualité, y a-t-il une alternative hors du verdissement du système pour tenir un peu plus longtemps, et du transhumanisme qui espère adapter l'humanité a ses propres nuisances ?

Si on refuse ce genre de surenchère dans la démesure technicienne, alors on peut débuter dès maintenant en triant les techniques, entre l'artisanat essentiel et l'industrie superflue, 

  • en gardant une proportion entre les moyens et les fins pour éviter de résoudre les problèmes les plus simples avec les techniques les plus complexes, 
  • et également entre les fins et les facultés humaines pour éviter que la technique rende l'humain obsolète alors que ce dernier peut obsolétiser ses fantasmes de toute-puissance.

 

Il s'agit donc de penser une décroissance. Le mot est lâché, il est beaucoup plus facile à dire qu'à faire, et il fait peur à tous ceux qui ont trop à perdre. Mais il n'est pas prêt de disparaître.

Et pourtant je vous dis que le bonheur existe !

C'est ici que je vais tenter de tirer ma propre conclusion de la définition de Rey. Au sens le plus matériel du terme, on fera moins d'enfants, on se serrera la ceinture, et tant mieux pour qui aura accumulé le plus de gadgets écoconçus, les autres recycleront les restes de l'ancien monde. Mais au fond, la décroissance n'est pas seulement un état du monde, c'est aussi un état de l'âme. On dit parfois un peu rapidement qu'il faut sortir du capitalisme pour sauver la planète, mais c'est là tirer des plans sur une comète qui peut encore agoniser longtemps avant d'exploser. 

Disons le clairement sans être un scélérabat-joie : sous forme néomalthusienne et exterministe, avec les tickets de rationnement des dernières guerres mondiales, et des techniques de surveillance et de punition assez durables, c'est-à-dire en cas de barbarie écofasciste généralisée, le capitalisme peut encore durer quelques siècles obscurs — donc si la décroissance matérielle ne va pas avec une décroissance psychique, l'avenir ne sera pas plus désirable que la catastrophe qu'on cherche à éviter.

Mais pour l'instant, les partisans de la décroissance ont des réputations de « pères-la-rigueur » qui ne font pas vraiment rêver, ne sachant pas encore comment se rendre crédibles et désirables, malgré leur définition encourageante du bonheur comme « abondance frugale dans une société solidaire ».

Le pari de ce blog sera de rechercher des raisons d'accomplir ce bonheur dans la liberté des Grecs anciens, survenue après l'effondrement de l'âge du bronze récent, lorsque mille Cités refleurirent sur les ruines des royautés mycéniennes. Cet effondrement sera comparé avec celui qui menace notre civilisation thermo-industrielle et dont nous parlent nos collapsologues. Il n'y a qu'en étudiant les gloires du passé qu'on peut espérer se soustraire à la sinistrose du présent.

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Publié le 5 Août 2026

Cette série d'articles proposera des définitions à des termes galvaudés, c'est-à-dire dont la puissance d'évocation est affaiblie par l'usage trop souvent abusif qu'on en fait.

Parce qu'au commencement de toute dispute dialectique, il y avait chez les Grecs anciens la première étape prudente de fixer une définition commune pour éviter un dialogue de sourd, surtout si la notion débattue avait un sens technique ou critiquable. Par contre, s'il arrive que deux adversaires discutent d'une même notion qu'ils n'ont même pas pensé à définir et à laquelle ils accordent deux sens contradictoires, alors on qualifie le résultat de logomachie, combat qui ne s'arrêtera pas avant qu'un combattant clarifie et impose sa définition à l'autre.

À partir de cette première logomachie, celle-ci désignera ici par extension toute tendance à parler en déviance la norme, et en changeant volontairement l'usage des termes — comme lorsqu'on soupçonne la norme d'être injuste et la défie, ce qu'on vérifiera à chaque article de cette série.

Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde.

Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression », Poésie 44, n°17, p. 21.

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Publié dans #Logomachies

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