Éclairageusement vôtre — épisode 0

Publié le 17 Août 2026

Le dernier des maocans

Il y a certains intellectuels dont le nom même suffit à faire lever les yeux au ciel à qui restera à jamais trop occupé pour leur donner la chance de s'expliquer doctement. Je parle des verbiageurs attachiants qui se parangonnent de leur lutte contre des moulins à vent, se délectent un peu trop d'outrecuider les bienpensants, et dont certaines scéléructations ne seront donc jamais pardonnées.

Connaissez-vous Alain Badiou, aussi parfois surnommé « le Khmer rouge de Normal Sup' » ?

C'est le seul philosophe maoïste de mai 68 à ne pas s'être renié — même si dans les faits, il s'est tellement détaché de la Chine que les vrais socialistes autoritaires le qualifient de « semi-anarchiste » avec le même mépris que les jansénistes pour les semi-pélagiens (si t'as pas la réf, Google est ton ami). 

Et chose aussi inattendue qu'inespérée, c'est le philosophe français le plus lu au monde en raison d'une certaine nostalgie pour le temps où le fond de l'air était rouge et où l'avant-garde de la subversion était parisienne, un temps que seuls les boomeurs peuvent bien connaître  alors qu'en France c'est juste le tonton gauchiste octogénaire qu'on invite parfois sur les plateaux pour prononcer des fronderies sémillantes contre les réactionnaires quand ces derniers commettent des faquineries — et aussi pour faire l'éloge de l'amour parce que c'est un gros romantique.

Mais alors, qu'est-ce qui le rend si swag pour les gauchistes nord-américains ? Est-ce que c'est juste le jacobin de service, ou est-ce que son œuvre philosophique peut servir à autre chose qu'épater les bourgeois ? On va essayer de résumer à gros traits la quintessence de ses contributions.

Badiou cherche d'abord à rendre possible un sujet inventif de l'action politique collective pour provoquer une rupture au sein de structures qui s'efforcent de rendre cela impossible. Pour Encyclopædia Universalis, l'agrégé de philo Elie During résume cela par un « geste platonicien » qui consiste à rejeter le relativisme et le thème de la finitude dans ses œuvres accessibles au grand public, et pour y arriver, il considère l'Être au sens ontologique comme irréductiblement multiple, et il essaie de le métaphysiquer de façon à laisser la place à l'émergence de la vérité dans ses œuvres les plus difficiles d'accès. 

Ce geste platonicien est politiquement périlleux, parce qu'il s'agit comme chez Platon de soustraire le philosophe à la pensée du consensus — ce que Badiou surnomme le « matérialisme démocratique », c'est-à-dire la tendance philosophique qui consiste à abdiquer la vérité au nom de la finitude du sujet et de la relativité de concepts selon la culture. Il s'agit tout commencer par ouvrir un espace pour l'impulsion d'une vérité éternelle produite dans les domaines de la science, de la politique, de l'art ou de l'amour, qui forment les quatre « conditions » de la philosophie. Cette vérité est éternelle parce que l'Être et les mathématiques, c'est la même chose. Elle a beau être éternelle, elle doit quand même être activement créée, reconnue, et suivie jusque dans ses dernières conséquences. Cette vérité est créée lorsqu'un événement est pensé comme tel par un sujet, et nous participons de cette vérité lorsqu'on fait vœu de fidélité en la poursuivant. Mais attention : ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un événement. C'est quand même l'irruption d'un fragment d'éternité irréductible à toutes les hiérarchies catégorielles préexistantes. Par exemple, la journée du 18 mars 1871, qui ouvre la Commune de Paris et marque le surgissement précaire d'un pouvoir ouvrier jusqu'alors inexistant et à peine concevable, c'est ce qu'on peut appeler un événement au sens de Badiou.

À chanter à capella, l'instrument le plus difficile à exproprier.

Pour l'instant, tout cela ressemble dangereusement à une théorie révolutionnaire du miracle, un peu comme le chemin de Damas du chrétien primitif Paul de Tarse, que Badiou a d'ailleurs défendu comme l'inventeur de l'universalisme lorsqu'il décida d'évangéliser la totalité du genre humain (ce qui n'est pas tout à fait exact, vu que la civilisation grecque avait déjà un autre genre d'universalisme à prétention exclusive fermé aux barbares, comme on le verra en détail dans un article consacré à la notion d'universel — mais il faut reconnaître que le nivellement par le bas avec l'invention du péché originel chez Paul de Tarse fut une force capable de ramollir l'arrogance civique des Grecs, entre autres effets secondaires du christianisme qui ne laisse personne indifférent, à la fois critiqués et valorisés.)

Badiou se défend toutefois formellement de toute transcendance. En effet, les vérités éternelles sont multiples et non totalisables. Elles coïncident avec la production, à partir d'une situation donnée, de singularités « innommables » vu qu'elles échappent à toute « encyclopédie » des propriétés énonçables dans une langue, même la plus subtile. Ce sont des ensembles génériques, comme la « volonté générale » chez Jean-Jacques Rousseau. Au sens platonicien du « Un », cette multiplicité de ce qui existe est fidèle à l'annonciation de la mort de Dieu chez Friedrich Nietzche. Elle dérive également de certaines découvertes mathématiques, comme l'impossibilité d'un ensemble de tous les ensembles après le paradoxe de Russel, ou encore la découverte que certains infinis sont plus grands que d'autres après la diagonale de Cantor. Et puisque Badiou a renoncé à toute totalisation unitaire de la réalité, un procès de vérité ne peut soustraire la vérité d'un événement qu'à travers une stratégie axiomatique exposant l'inconsistance de la réalité sans chercher à la réunifier. La décision de cette soustraction n'a aucune garantie de succès au terme d'un calcul rationnel de la situation, pour des raisons mathématiques profondes liées à l'impossibilité d'exclure qu'un certain ordonnancement du monde, par exemple à travers les institutions étatiques, ne finisse débordé par un point d'excès indiscernable — même s'il est possible, paradoxalement, de théoriser cet indiscernable pour en proclamer l'existence, c'est ce que Badiou surnomme un « forçage », comme lorsqu'il maintenait l'existence du communisme envers et contre tout, peu importe sa Grand occultation après 1990.

Que l'on soit ou non convaincu que l'événement n'est pas miracle en termes philosophiques, on reconnaîtra que le sujet chez Badiou ne s'élève au niveau du concept d'existence que lorsqu'il reconnait un événement et le nomme pour être fidèle à ce baptême. C'est le thème de la « consistance éthique » qu'il aborde dans toutes ses œuvres, et qui explique qu'il n'a jamais renoncé à l'hypothèse communisme. Donc au fond, le système éthique de Badiou, c'est la ténacité érigée en vertu cardinale.

On ne va pas se mentir, Badiou s'est donné un mal fou à tenter de donner une rigueur mathématique à sa proclamation que la vérité puisse « apparaître » quelque part dans le monde et sans avoir besoin d'être partout. Chez lui, la vérité nous hante comme le spectre du communisme, et son apparition n'est pas accessible à tout le monde, parce qu'il y a plusieurs monde avec chacun sa propre logique.

Mais au fond, cette métaphysique alambiquée n'est pas ce qui nous intéresse le plus dans son œuvre. Le jour où on sera libre ne rien faire que résoudre des problèmes mathématiques, on pourra y retourner allègrement. En attendant, on va s'intéresser aux garde-fous qu'il inventa pour réguler sa ténacité. Il les a révélés dans l'Éthique : essai sur la conscience du mal (1993), lorsqu'il devait se sentir bien seul au début de la Fin de l'Histoire. C'est un essai de « révoluistique », ainsi que j'appelle la branche de la casuistique qui outrepasse l'éthique néokantienne des droit-de-l'hommistes bourgeois et étudie les risques encourus en cas de démesure dans la poursuite d'une vérité révolutionnaire.

Rudiments de révoluistique

Le bouquin est petit mais costaud. En 1997, la courte préface à l'édition grecque conchiait copieusement l'infatuation morale du capitalo-parlementarisme occidental contre le reste du monde. La Grèce moderne pouvait apprécier ce geste platonicien, parce que sa corruption endémique donnait une mauvaise image de la démocratie. Dans la moins courte préface à l'édition anglaise, Badiou explique que c'était un pavé dans la marre de l'unanimisme « éthique » de 1993. Il n'éprouvait aucun regret pour avoir attaqué la servilité de l'Union Européenne vis-à-vis de l'hégémonie militaire étasunienne. Au fond, plus le temps passe, plus la dissolution de l'OTAN devient envisageable, même si rien ne garantit que ce qui vienne après ne soit glorieux. Mais quand même, « disperser » le tribunal pénal international ? Je trouve qu'à ce sujet, le citoyen Badiou est assez péremptoire. Parce que quoiqu'on pense de la justice internationale, on a intérêt à savoir précisément par quoi la remplacer avant de l'abolir, et ce livre n'en donne pas l'ombre d'une piste. Mais au fond, ce n'est pas si grave que ça : Badiou reconnait que tout est plus complexe que prévu, que la situation d'où surgit une vérité est toujours multiple, qu'un événement chamboule toute la logique de cette situation, qu'un même événement peut générer des progressions et des régressions, et que son apparition excède le savoir encyclopédique de la situation. Mais tout cela n'est que du bla-bla pour essayer de nous faire lire ses autre bouquins. Pour l'avoir déjà lu avant aujourd'hui, je considère qu'il se suffit à lui même.

Introduction

Le mot « éthique » devient parfois omniprésent et donc galvaudé au point qu'il faille à la fois comprendre pourquoi il nous occupe et comment nous en occuper. Il s'agit d'abord d'une question anthropologique, parce que la question que pose Badiou, c'est : « l'Homme existe-t-il ? » Si vous avez le réflexe cartésien de refuser de douter de votre propre existence, alors attention : nous parlons seulement de l'Homme en tant que catégorie éthique des « droits de l'Homme ». Alors qui est donc cet homme au nom duquel tant de renégats se sont ralliés au capitalo-parlementarisme ? Ce même homme qui a l'impudence de refuser les contraintes de l'engagement organisé au nom de caprices égoïstes qu'il prend pour des droits naturels ?

L'Homme est mort, et c'est nous qui l'avons tué !

C'est un homme dont on nous avait pourtant naguère annoncé la mort : dans les années 1960, la France (ou plutôt Paris) a connu un mouvement antihumaniste considérant que, l'impérialisme étant compatible avec l'humanisme, il fallait s'insatisfaire de l'humanisme — et même faire encore mieux. Mais si, vous savez, c'est la fameuse « pensée 68 » dénoncée par Luc Ferry et Alain Renaud (même si ces deux compères n'ont jamais réussi à prouver que les soixante-huitards lisaient vraiment les antihumanistes). Et bien Badiou défend la valeur éthique des contributions de Michel Foucault, de Louis Althusser et de Jacques Lacan. Voilà des gens qui refusaient la médiocrité du monde tel qu'il est, au contraire de tous ces salauds de riches protégés par les droits-de-l'homme, n'est-ce pas ? Alors oui, mais en fait non : le propos de Badiou est un peu daté, parce que de nos jours, le bilan de la « french theory » sur les campus nord-américains est pour le moins mitigé, et même si les droits-de-l'homme sont critiquables, les gens raisonnables n'ont pas non plus envie que les fachos reviennent en arrière dessus. Retenez donc seulement que le cadavre bouge encore, parce que l'homme a refusé d'inexister, et que cela agaçait beaucoup Badiou, qui décide alors de brosser le portrait éthique de cet homme.

Une Kant glissante

De nos jours, les partisans du droit naturel — qu'on appellera « néokantiens » pour aller plus vite — ont l'air de croire, de même qu'Immanuel Kant le déontologue de service, qu'il existerait en politique des impératifs catégoriques absolus qui ne doivent jamais s'abaisser à la moindre considération des particularités de la situation. On suppose qu'un consensus doit exister sur ce qu'est le Mal, et que le Bien, c'est ce qui empêche le Mal d'exister. Le néokantien a donc besoin d'un homme capable d'identifier sa souffrance et demander qu'elle cesse. C'est donc un spectateur qui subordonne la politique à l'éthique et réduit le Bien à l'absence de mal : il refuse d'être une victime. Mais cela pose problème :

  • L'être humain se caractérise par bien plus que le refus d'être une victime : il veut accomplir une vérité qui existera encore après lui — il veut être « immortel ». Réduire celui qui a besoin d'aide humanitaire à sa survie animale, c'est le mépriser comme celui qui a besoin d'un « sauveur blanc ».
  • Lorsque le non-Mal est la seule définition du Bien, la véritable source du Mal devient le bien. C'est un lieu commun de la pensée réactionnaire depuis les années 1980 que tout projet utopique de fonder un monde meilleur doit finir en cauchemar totalitaire. Interdire à l'homme le rêve, c'est du même coup lui interdire son humanité même.
  • Enfin, l'éthique de celui qui réduit sa solidarité aux animaux humains en détresse est la même que celle qui l'empêche d'aider certains animaux humains au nom de la responsabilité financière. Tout médecin qui chercherait à faire de son mieux risque d'être arrêté pour délit de solidarité.

 

Contre cet homme animal au nom duquel l'éthique néokantienne conserve une société malade, Badiou propose d'identifier l'homme aux vérités qu'il poursuit, de déterminer le Mal à partir de la poursuite du Bien, et de subordonner le Bien à une situation donnée.

L'altérité, combien de divisions ?

L'une des tendances les plus récentes du néokantisme mâtiné de judéo-christianisme a été de placer l'ouverture à l'altérité radicale avant tout le reste, en dénonçant la tendance grecque de réduire l'éthique à une logique à prétention universelle. Mais bon, qu'est-ce qui garantit que je fasse l'expérience de l'altérité en rencontrant un étranger ? Ben c'est Dieu, tout simplement ! Parce que sans Dieu, il n'y a que la logique qui puisse donner une portée universelle à l'éthique ; et lorsqu'on ne fait pas confiance à la logique pour y arriver, il ne reste que Dieu pour nous forcer à accepter l'autre tel quel.

Cela étant, l'éthique de la différence n'est pas encore du genre à tolérer l'intolérance. Au fond, c'est sans doute parce que les droits-de-l'homme sont une identité comme une autre, mais avec pour particularité qu'elle cherche à rendre tolérante et donc tolérable toutes les autres identités.

Badiou préfère considérer que la différence est juste un fait trivial qui relève de l'infinité de n'importe quelle situation. Mais puisque la vérité surgit toujours là où elle était jusque-là absente, Badiou n'a pas peur d'affirmer qu'elle « dépose » les différences. Depuis que Platon a combattu les sophistes, tout platonicien qui se respecte veut croire que la vérité est la même pour tous, et que la faculté d'un homme à s'élever vers elle convoque en lui ce qu'il a de commun avec les autres. Badiou n'adossera donc jamais l'éthique au relativisme culturel. Il préfère croire qu'on peut faire encore mieux

Qui tente le rien n'a rien !

Effectivement, cette éthique néokantienne est une combinaison singulière de résignation au nécessaire et de volonté purement négative, au fond assez « nihiliste ». La logique du nécessaire, c'est celle du capital, On voudrait qu'il s'agisse, pour les parlementaires, de se fixer des objectifs, mêmes raisonnables, et de s'efforcer de les atteindre ; mais pour l'instant, on peut à peine faire plus qu'expédier les affaires courantes. Cette recherche d'un consensus ne va pas sans mépriser tout projet clivant. Or une vérité se doit d'être clivante, puisqu'elle entend révéler que les opinions dominantes travaillent pour les dominants, alors que la vérité travaille pour tout le monde — même ceux qui n'en veulent pas.

Mais surtout, cette recherche du consensus n'est jamais, en période de souffrance aigüe, qu'une tentative de réduire l'Homme à sa mortalité, qu'il s'agisse de le protéger d'une mort injuste ou de lui administrer une mort douce. Le problème, c'est que les bornes fixées par le capital forcent cette éthique, en dernière instance, à décider qui doit mourir et qui ne doit pas mourir selon des critères pas toujours très humains. Des critères de rentabilité, pour ne pas dire des critères raciaux.

Comment ça ? Ben ouais: si on permet à l'Homme de mourir dans la « dignité » de l'euthanasie, alors pourquoi ne pas lui donner aussi la vie dans la « dignité » de l'eugénisme ? Cette pente glissante un peu rapide rapproche Badiou du point Godwin, mais voilà : il semble partisan de l'acharnement thérapeutique au nom de la résistance d'un Immortel digne de ce nom. Ce culte de la douleur est son droit le plus strict, moi aussi je suis un peu masochiste sur les bords, mais l'imposer à la société entière me semblerait malaisant comme du catholicisme zombie. Je ne sais pas si c'est ce que Badiou veut, mais je tiens à préciser que dans le combat épique entre le refus de crever et l'espoir de connaître la paix, j'aimerai mieux qu'il laisse à la paix une chance de se défendre loyalement.

La vérité, ce n'est pas une sinécure

Bon alors du coup, c'est quoi l'éthique digne de ce nom de tonton Badiou ? Voici les ingrédients :

Il faut d'abord un animal humain convoqué par les circonstances à devenir l'Immortel qu'il n'était pas, c'est-à-dire à consumer ses jours dans d'austères études pour faire advenir la vérité qu'il a entrevue dans l'interstice d'une situation. À l'intérieur de cette situation, un événement a surgi, inattendu et pour tout dire inespéré, et il exige de nous de changer notre manière d'être. Se rapporter à la situation du point de vue de ce supplément, c'est lui rester fidèle. Cette fidélité est une rupture réelle pensée et pratiquée par rapport à l'ordre ancien. La vérité n'est que le processus de cette fidélité dont le sujet fidèle est le support qui n'existe pas avant la rencontre qui le force à exister.

Donc en fait, l'éthique, c'est « ce qui donne consistance à la présence de quelqu'un dans la composition du sujet qu'induit le processus de cette vérité ». Concrètement, c'est le moment où le comportement du sujet dépasse la simple autoconservation : l'événement doit être persévéré au nom de ce dont on a découvert qu'on était capable au-delà de soi-même. Chose plutôt fâcheuse, on peut communiquer une opinion, mais pas une vérité. Une vérité, d'abord ça se rencontre, et ensuite on refuse de l'oublier. Il faut aimer ce que jamais nous ne pourrions croire deux fois. Ce n'est pas facile.

En fait, c'est tellement difficile que Badiou doit évoquer l'hypothèse d'un ascétisme. Il nous assure que la vérité génère des affects positifs, mais reconnaît qu'aucun calcul à priori ne permet de décider si le dépassement de l'autoconservation est un renoncement absolu. Refuser le régime de l'opinion dominante, c'est accepter une certaine forme d'asociabilité ; cela étant, il n'y a pas une grosse différence entre l'intérêt désintéressé et l'intérêt tout court, puisque dans les deux cas, on espère que la vérité nous le rendra. Quoiqu'il en soit, on ne peut pas exclure totalement l'hypothèse de l'ascétisme. Tant qu'il y aura du désir pour la difficulté, il y aura matière à requérir un certain courage.

Pour le meilleur et pour le pire

Badiou refuse toute concession au moindre droit naturel fondé sur l'évidence de ce qui nuit à l'Homme. La survie ne relève pas du Mal, parce qu'elle est innocente comme l'animalité — ce qui relève vraiment du Mal, ce sont les effets secondaires « déréglés » de la vérité.

Lorsqu'un néokantien cherche une définition consensuelle du Mal, il ne peut pas manquer d'indiquer un Mal radical. C'est le point Godwin : il faut tout ramener l'extermination, parce que ne savons pas quoi indiquer de pire. Le judéocide des nazis-fascistes possède la propriété étrange d'être à la fois incomparable et surcomparé : on admet qu'il n'y a rien de pire, mais on en voit les signes avant-coureurs partout. N'importe quel régime qui déplait à l'Occident peut être taxé de proto-nazi, ça ne mange pas de pain. Mais le nazi-fascisme était bien du genre à réclamer une fidélité de la part de ses partisans, et à l'obtenir. Si on veut penser correctement la situation à l'origine de l'extermination des Juifs d'Europe, ou même de n'importe quelle forme de Mal singulier qui ne relève pas de cette extermination, alors on ne peut pas se contenter d'en faire notre catégorie religieuse du Mal absolu pour excommunier les vilains pas beaux. Il faut penser le nazi-fascisme par la vérité qu'elle a usurpée.

Donc oui, le Mal existe. Mais il ne dérive pas de l'instinct d'autoconservation contrarié de l'Homme, il n'est jamais radical au sens où un seul Mal serait le modèle de tous les autres, et on ne peut le penser que comme le dérèglement d'un processus de vérité. Badiou semble considérer que le mal relève de la catégorie de tragédie : un sujet recherche l'immortalité, et par mégarde échoue à l'obtenir.

Un processus de vérité comporte toujours trois dimensions : l'événement, la fidélité, et la vérité.

  • Partout où l'événement usurpé réserve la vérité à une communauté, il y a simulacre.
  • Partout où la fidélité est abandonnée et où le sujet cesse d'être immortel, il y a trahison.
  • Partout où la vérité se force aux opinions de ceux qui ne la discernent pas, il y a désastre.

 

Pas besoin de rentrer dans les détails, on comprend tout de suite de quoi il s'agit, c'est la théorisation du Mal aux sens fasciste, libéral, et communiste du terme — même si le choix du mot « désastre » pour abréger les gardes rouges reste d'une poéticalité assez mystérieuse : qu'est-ce que les étoiles ont à voir là-dedans ? Au surplus, reconnaître contre la possibilité d'un désastre qu'on n'arrivera jamais à abolir l'égoïsme, c'est laisser une telle place à l'instinct d'autoconservation de l'animal humain qu'on a l'impression que le néokantisme est encore là après avoir été congédié. Chassez le droit naturel, il revient au galop ! Cela étant, ce n'est pas un gros problème; Personne n'est obligé de penser qu'une société communiste est une société sans égoïsme. On peut se contenter d'en faire une société sans exploitation, ce qui est déjà pas mal — même si c'est encore indiscernable actuellement.

Bilan de l'essai — ou tentative — ou attentat

Nous voilà à la fin de cette fiche de lecture. L'œuvre de Badiou, de façon inattendue, propose quelque chose de compatible avec l'autonomie du sujet, c'est-à-dire une boîte à outil permettant à n'importe qui d'être à l'affut des signes de la fin d'un monde. Mais ce tour de force est problématique. Badiou n'explique pas comment l'autonomie individuelle va se collectiviser. Tant que ça ne concerne qu'un artiste solitaire de génie, on suppose qu'il s'agira d'une émulation adaptative. Mais lorsque ça concerne la politique, il vient un moment où il faut de la discipline. Pas assez de discipline et c'est le schisme, mais trop de discipline et c'est l'inquisition. Il faudra résoudre le problème dans un autre article.

Ce qu'il y a d'estimable chez Badiou, c'est qu'il va droit au but et permet de comprendre rapidement la mentalité à l'origine de l'antihumanisme. Cette méfiance doit être bien mystérieuse pour les gens terre-à-terre qui ne raisonnent de nos jours qu'à partir des flux de réfugiés vers les pays les plus humanistes. Sur les plateaux télévisés bourgeois, il y a toujours un antitotalitaire de service pour rappeler à l'accusé Badiou qu'à la chute du mur de Berlin, il y a eu une ruée vers l'Ouest, mais pas dans le sens inverse. Mais quelque chose s'est passé dans les années 1960 pour qu'une partie de la gauche occidentale soupçonne l'humanisme d'être une escroquerie. Badiou explique très bien pourquoi : c'est une promesse de bonheur sans victime, or ce bonheur était médiocre, et en plus il faisait des victimes. Ce bonheur était médiocre, tant la société de consommation ne pouvait satisfaire le besoin d'immortalité de l'être humain ; et il faisait des victimes, tant les puissances établies les plus humanistes furent d'abord impuissantes face aux nazis-fascistes — ce qui pouvait s'expliquer par une vision du monde pas si éloignée que ça : Hitler n'a pas tenté d'annexer la Pologne, il a tenté de la coloniser. Dans les années 1960 dans le Quartier latin, il était donc tentant de prendre les pires aspects de la démocratie libérale, comme la torture en Algérie et l'annulation de mai 68, et d'en faire son essence même.

Cette opération qui consiste à réduire l'ennemi à ce qu'il a de pire est sans doute utile pour résister à la tentation de la trahison, mais c'est un compte d'épicier à peine moins lâche que celui du Livre noir du communisme, paru dans les mêmes années. Les belles âmes qui s'amusent à enregistrer les médisances, je les surnomme les « exaspère-comptables ». C'est une opération assez aristocratique, parce qu'elle consiste souvent à prétendre qu'on serait exempt du défaut originel que l'on présume inexorable chez l'ennemi. Or il m'a tout de même l'air plus facile de poursuivre une vérité subversive en Occident qu'en Chine ou en Arabie Saoudite. Badiou s'interdit donc de penser la compatibilité de son éthique avec l'humanisme pour pas grand-chose, sinon pour rien du tout. Et c'est exaspérant.

Sur ce blog, nous pratiquerons un « éclectisme démocratique ». D'abord on suppose qu'au fond on est tous un peu tarés, et en ensuite on essaie de vérifier s'il est possible de combiner ce que chacun a de meilleur. J'ai encore le droit de dire que si la France cumulait une démocratie directe humaniste et planification chinoise, alors elle ferait quand même moins pitié, nom d'une pipe à bulle cubique ?

Surveiller l'évolution des événementalités

De nos jours, les événements au sens de Badiou se font de plus en plus rares. Nous sommes coincés dans un présent perpétuel où le cadavre des droits-de-l'Homme bouge encore, parce que la théorie de Badiou reste marginale en France, où la philosophie dominante reste humaniste. Même en Amérique du Nord où l'antihumanisme français a eu la côte sur les campus universitaires, quelque chose a foiré : les wokes n'ont pas été incapables de stopper Trump une fois, mais deux. Ironiquement, le seul système politique à s'être affranchi des droits-de-l'Homme pour vraiment connaître une gloire, c'est le socialisme à la chinoise. Mais s'il ne cherche qu'à transformer la Chine, alors ça reste un simulacre. Depuis que j'ai compris à quel point la pseudoscience économique de l'Union Européenne était traitresse après la normalisation de la mutinerie grecque de 2015, je suis désespéré : notre époque ne nous offre que des trahisons et des simulacres. Le seul espoir qui me reste, c'est que la gauche française prenne le pouvoir en 2027 sans connaître un désastre. Et c'est un espoir assez incertain.

Les signes à ma disposition sont contradictoires. La France Insoumise combine tellement le bon sens avec le non-sens qu'on a du mal à envisager de lui offrir un chèque en blanc. C'est comme ça lors de toute révolution : plus elle repose sur un groupe restreint, plus elle comporte une part d'arbitraire.

Notre époque devient orageuse, et la révoluistique de Badiou peut nous aider à nous préparer.

Cette série d'article s'intitulera « Éclairageusement vôtre ». Elle proposera des éclairages, c'est-à-dire des examens de conscience autour d'une vérité, pour vérifier si ses partisans ont abusé. Un éclairage, ce n'est pas une fatwah, c'est un diagnostic : libre à quiconque le reçoit de se le fourrer là où il veut.

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