2 — Autonome
Publié le 20 Août 2026
Au surplus, peut-on deviner le jugement des générations futures sur telle ou telle organisation violente d’aujourd’hui ? Une telle question n’est pas exactement la même que celle qui consiste à deviner si l’on ira au paradis ou en enfer après sa mort, mais il y a des points communs.
Sur la scène spectaculaire de l'Histoire, il y a des tours de passe-passe qui trompent plus facilement les générations futures que Dieu, et la première de toutes ces tromperies est celle qui consiste à leur faire croire que l'Histoire a un sens. Au sens le plus trivial du terme, l'Histoire a un sens, puisqu'elle va d'un point A à un point B; Le problème, c'est qu'aucun consensus n'a jamais existé sur la nature de ce point B; C'est pourquoi chaque fois qu'un politicien sermonne l'assistance en mode : « Les générations futures nous jugerons sévèrement pour cette décision ! » Il omet certains points :
- Un jour l'espère humaine s'éteindra, et il n'y aura plus personne pour lamenter nos décisions, — sauf les extra-terrestres qui tomberont sur notre île de Pâques. Donc la prophétie n'a pas une portée sur tout le monde. Si personne n'assume la mission de représenter les générations futures, alors personne ne pourra parler en leur nom.
- Avant que cela ne se produise, les générations futures ne pourront pas comprendre ce que nous avons fait sans un cadre cognitif que nous fixons dès maintenant. Par exemple, de nos jours, les atrocités d'Adolf Hitler sont encore un défi lancé aux Historiens chargés de l'enquête relativement à un certain consensus sur la dignité humaine — mais pour les peuples qui ne l'ont pas connu, il y verront peut-être un Genghis Khan, mais avec des pesticides. Autrement dit, le génocide doit être remémoré de temps à autre pour ne pas être oublié par ceux qui ne l'ont pas connu.
- Et puisqu'à l'échelle de l'humanité presque aucun consensus n'existe sur la nature de ce cadre cognitif, les générations futures qui lamenteront le plus nos décisions sont celles qui :
- En subiront les conséquences,
- Auront le cadre cognitif pour croire qu'elles étaient évitables.
- Sauront qui en est responsable.
Au fond de l'affaire, il n'est pas certain que les générations futures apprécient qu'on se servent d'elles ainsi. De quelque époque que tu sois, cher lectaire, je ne sais pas grand-chose de ton point B.
Peut-être es-tu frustré à l'idée d'être privé des plaisirs de ma civilisation thermo-industrielle en fin de course, ou peut-être es-tu épanoui dans la pénurie en te tapant des barres de rire de légende dans ton tonneau à la manière de Diogène le Cynique. Si je résiste pour toi, alors ce ne peut pas être pour t'imposer mon point B, mais seulement pour préserver ta liberté de choisir ton propre point B. Mon point B, c'est que ta génération reste autonome, ce qui n'est possible que si la mienne l'est aussi.
Donc la la différence entre Dieu et les générations futures, c'est que là où celui qui croit en Dieu angoisse d'un jugement « dernier » (et donc définitif), celui qui ne croit pas en Dieu ne peut pas compter sur les historiens d'une génération future N pour obtenir la même chose, parce que leur jugement est toujours « avant-dernier », étant donné le risque qu'une génération future N + 1 révise le jugement espéré après un conflit entre plusieurs factions d’historiens.
Donc l’avenir observé des révolutionnaires des siècles passés ne fut pas le paradis terrestre conforme aux révélations des prophètes millénariste, il fut bien plus proche des chants des rhapsodes à la gloire des héros de la Guerre de Troie qui courroucent certains dieux par le sacrilège et en apaisent d’autres par le sacrifice. C'est ce que l'on remarque avec les communistes chinois : ils ont pris des décisions à la fois valorisées et critiquées par leurs amis et leurs ennemis, de sorte qu'aucun jugement n'est définitif, parce qu'on ne sait pas encore si c'est une épopée ou une tragédie — au fond, mieux vaut qu'on ne le sache jamais, pour qu'il ait du suspens jusqu'à la fin des temps.
Chaque fois qu'une idéologie athée a commis la bévue de croire à un jugement dernier définitif, c'est-à-dire en la possibilité d'atteindre le point B d'une société humaine tellement définitivement parfaite qu'aucune génération future n'aurait l'idée de la réviser, et au nom de laquelle elle ne pouvait pas éviter de prendre certaines décisions, l'autonomie a été anéantie — le cas le plus caricatural, c'est la contre-performance soviétique, d'autant plus décevante que son point B était encore plus ambitieux que la performance étasunienne. Les staliniens avaient ceci de commun avec les monothéistes qu'ils n'avaient qu'une seule génération future à qui rendre des comptes, celle de la fin de l'Histoire telle qu'ils l'imaginaient — il fallait donc lui laisser des archives de la Terreur en espérant la convaincre que cette politique était la seule possible, parce que « nécessité fait loi. » Or cette Terreur a lobotomisé l'Union Soviétique en la débarrassant des intelligences qui auraient pu la sauver de la ruine, et donc les Russes d'aujourd'hui sont seulement staliniens pour autant que les non-staliniens ont été décimés.
Après un tel désastre obscur, déclarer qu'on est certain du jugement des générations futures lorsqu'on est au pouvoir, c'est un peu comme annoncer à son ennemi qu'on est prêt à laver la cervelle de ses enfants pour qu'ils le détestent. C'est toujours mieux que l'exterminer à la guerre sainte comme le furent les Cathares ou les Yazidis, mais cela reste assez polarisant.
On va donc provisoirement s'interdire ce genre de procédé rhétorique scabreux. Face à une situation où l'on considère avoir de sérieuses raisons de redouter le jugement des générations futures, il ne reste qu'une seule échappatoire raisonnable : faire valoir que la liberté du point B est le seul genre de désir sur lequel on puisse se sentir de coupable de céder, mais aussi que cette liberté disparaîtrait si absolument tout était permis pour accomplir le point B.
Pour éviter de perdre sa liberté dans la Terreur, un révolutionnaire qui s'envole vers le soleil rouge de l'autonomie prolétarienne doit apprendre à jouir de l'airrance entre les nuages qui protègent ses ailes du soleil en attendant que ce dernier ne se couche, lorsqu'il deviendra libre d'attraper la lune au lasso.
- Arrêter de mettre tous ses échecs sur le dos des saboteurs,
- Incendier le paradis et inonder l’enfer,
- Renoncer à tout jugement définitif,
- Résister à la tentation du ressentiment contre les fanatiques,
- Anticiper les objections de plusieurs tendances d'historiens futures,
- Ne pas chercher à plaire à tout le monde,
- Construire son devoir avant de tout savoir et de façon autonome
- Exécuter son devoir et en assumer la responsabilité.
Par l'imagination nous abandonnons
le cours ordinaire des choses.
Percevoir et imaginer sont aussi
antithétiques que présence et absence.
Imaginer c'est s'absenter,
c'est s'élancer vers une vie nouvelle.
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