Shadokumentation n°1.24 : psychologie évolutionniste et politique publique
Publié le 12 Octobre 2026
La nature humaine présente tellement de variabilité en termes de comportements coopératifs qu’on a bien du mal à déterminer la nature de l’humanité, entre manifestation extrême d’égoïsme et de générosité, parfois à l’intérieur d’une seule et même personne. Le problème est que selon l’hypothèse sur la nature humaine, la politique ne sera pas la même. Si l’humanité est mauvaise, alors il faut de la coercition pour l’empêcher d’être mauvaise, et si elle est bonne, alors elle doit être encouragée.
Pendant la plus grande partie de notre Histoire évolutive, il était possible de tricher sans qu’un arbitre ne nous sanctionne. On se retrouve dans la situation du « dilemme du prisonnier » lorsque l’intérêt individuel dépasse celui du collectif. Nous avons parfois intérêt à coopérer, et encore plus intérêt à trahir, sauf si l'autre trahit lui aussi, et alors tout le monde est perdant.
Mais ce dilemme ne concerne que des étrangers qui doivent coopérer. Dans la vraie vie, on a le choix de coopérer avec quelqu’un d’autre que celui qui nous trahit. C’est lorsque le choix du partenaire est possible que la coopération devient une stratégie gagnante. C’est de la compétition pour être choisi par les autres qu’émerge la coopération. C’est la raison pour laquelle il n’était pas facile de tricher à l’époque du paléolithique : le tricheur perdait la confiance de ses pairs, et survivait moins.
L’être humain n’est pas un coopérateur incohérent, c’est un coopérateur conditionnel. Il semble donc que les gens sont du genre à obéir spontanément à la loi, mais c’est moins facile si les autres n’en font pas autant. Une expérience de psychologie sociale fameuse a montré que lorsqu’une pancarte demande à un cobaye de faire un acte de civisme élémentaire, comme utiliser la même serviette à l’hôtel, cela fonctionnait beaucoup mieux si le cobaye croyait que tout le monde faisait la même chose. Il en va de même avec les lettres de rappel des impôts : lorsque la lettre précise la proportion de gens qui coopèrent avec les impôts, cette lettre est bien plus prise au sérieux. Et chose intéressante, si on dit « 90% des gens ont déjà payé des impôts », le taux de remboursement augmente si on parle à l’échelle nationale, du code postal et finalement de la ville. Cette simple indication a permis au gouvernement britannique d’économiser 160 millions de livres par an. À l'inverse, plus il y a des gens qui trichent sur l'impôt, moins on a envie de les payer, comme en Grèce moderne à une certaine époque.
De cette expérience, il faut retenir que la société ne tient debout que par la confiance qu’inspirent ses institutions pour fixer les conditions qui permettent aux individus de coopérer sans se soucier de ce que l’autre soit digne de confiance. On réalise alors à quel point la culture contemporaine est malade. Spéculer sur des matières premières vitales était jadis considéré comme un acte de déshonneur, mais de nos jours, c’est ce qu’on apprend comme une vertu avec la théorie des asymétries d'information des écoles de commerce. Des actions qui ont été jugées indignes de confiance pendant des siècles sont désormais normalisées à travers une idéologie contre-nature.
Comment faire pour rétablir la confiance ? C'est un travail de longue haleine, parce que la confiance ne se décrète pas. La méthode la plus douce et la plus longue consiste à éduquer les masses pour que chacun aie confiance en l'éducation des autres. Mais pour ceux qui sont trop âgés pour aller à l'école, il y aura sans doute une période transitoire de sanction, pour donner du courage à ceux qui profiteront du nouvel ordre, et dissuader ceux qui profitaient de l'ancien. Je sais que cela peut faire peur, parce que celui qui se bat peut perdre, mais celui qui ne se bat pas a déjà perdu.
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