Shadokumentation n°1.33 : comment choisit-on les dirigeants ? Du populisme et de la désinformation
Publié le 19 Octobre 2026
Au chapitre 3 de son livre sur la neuropolitique, Boyer se concentre sur deux notions qui déchaînent les passions : le « populisme » et la « désinformation ». Que reproche-t-on aux premiers ? Une certaine véhémence dans le propos ? Ils ont généralement en commun d'opposer un bon peuple à des élites corrompues, et de résumer la colère populaire en quelques slogans. Sans doute que la faillite du système y est pour beaucoup, mais y aurait-il quelque chose dans notre cerveau capable d'expliquer cette tentation ? Sans surprise, Boyer répond que oui.
Ce n'est pas une affaire de crédulité. On sait que le conformisme pousse parfois le sujet à accepter une prémisse manifestement fausse, mais aujourd'hui on sait que le conformisme n'est pas la même chose que la persuasion : nous sommes moins influençables que prévu. On remarque ironiquement que le bon sens est la chose la mieux partagée du monde : tout le monde se croit moins influençable que le voisin. Les êtres humains sont difficiles à convaincre, que l'on parle d'enfants qui n'aiment pas les légumes, d'adolescents en fugue, ou d'adultes encartés.
En résumé, on ne change pas d'opinion comme on attrape un rhume. Nous n'aurions pas pu survivre dans la nature si nous avions été naïfs ou incrédule au dernier degré. Il était nécessaire que nous puissions nous fier aux informations des autres en triant celles qui étaient invraisemblables. Notre espèce est à part étant donné que notre connaissance est peu personnelle, elle relève d'une dépendance.
Le problème que tout le monde aura remarqué, c'est que nous avons intérêt à faire croire des choses qui ne sont pas forcément vraies. Il est donc dans notre intérêt d'être prudents. Dès l'âge de trois ans, les enfants sont sceptiques de certaines choses que leur racontent les parents. Et nous n'acceptons les nouvelles idées que si elles sont cohérentes et compatibles avec ce que nous savons déjà.
Mais à l'inverse, un excès de scepticisme peut tout aussi bien nous faire passer à côté d'une information utile. Même les régimes totalitaires à propagande intensive font face à un grand cynisme des individus qui gardent une distance intérieure vis-à-vis des dogmes. La participation n'était pas une preuve d'adhésion. Et c'est pourquoi lors de l'effondrement de tel ou tel système oppressif, tout le monde racontera volontiers n'y avoir jamais cru, même lorsque la survie dudit système reposait précisément sur le désengagement cynique des masses.
De plus, la « désinformation » n'explique pas vraiment le sort populiste de nos démocraties non plus. Il ne fait pas de doute qu'on retrouve parfois sur les réseaux sociaux des opinions farfelues qui n'auraient aucun écho autrement, comme la thèse de la Terre plate. Mais la question est de savoir si cette désinformation a un impact réel sur la démocratie. La réponse est que la plupart des contenus partagés sont fiables, même s'ils sont évidemment un peu trop sélectifs. Les contenus extravagants ne sont pris au sérieux que lorsque la personne qui les partage a déjà des croyances extravagantes. Les gens qui croient que Barack Obama est un musulman dévot avaient déjà un très mauvais à priori sur lui dès le départ. Donc il est faux de dire que les réseaux sociaux polarisent, ou alors disons qu'ils exposent les individus à la tentation de ne chercher que les sources qui confirment leurs croyances préalables.
Même sur Facebook, les utilisateurs étudiés par les psychologues sociaux ont pu révéler que presque personne n'est en vase clos et que presque tout le monde accepte d'être tenu informé de ce que pense l'adversaire. Il semblerait bien que la « polarisation » amplifiée par les réseaux sociaux n'est pas un choix contraint. Les réseaux sociaux polarisent dans le sens où les gens sont libres de se défouler les uns sur les autres de façon irresponsable, mais il arrive aussi que certaines personne s'en servent exprès pour entendre un autre son de cloche et cultiver le doute. Donc tout n'est pas perdu — pour autant que Facebook s'abstienne d'intervenir dans telle ou telle élection, ce qui n'est pas du tout certain.
Le problème de la désinformation n'en n'est devenu un qu'après que les sources autorisées d'information se soient senties menacées par cette concurrence anarchique. On constate que les médias officiels ont perdu la légitimité qui était la leur à l'époque où les journalistes n'étaient pas insultés. Plus personne ne croit désormais que les journaux sont neutres, et c'est pourquoi sur les réseaux sociaux, certaines sources émergent comme plus fiables que d'autres via les commentaires.
Pour Boyer, il est évident que l'origine du populisme est ailleurs, dans notre histoire évolutive. Mais au fond, on n'avait pas besoin de lui pour savoir que le populisme existait déjà avant les réseaux sociaux.
Lorsqu'on remonte à l'apparition des premières chefferies dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, on remarque que la pression du travail collectif et de la guerre a pu impacter notre sélection naturelle; Dans de nombreuses sociétés animales, on remarque des hiérarchies.
Dans le cas des sociétés humaines, la division du travail permet d'améliorer la survie du groupe, et l'une de ces divisions se situe entre travail intellectuel et travail manuel. C'est également pour la guerre que les chefs étaient choisis. Une guerre primitive pour le territoire et les ressources d'autrui.
Pour expliquer le populisme, Boyer propose de considérer ces deux grands contextes au suivisme en politique : production collective et guerre primitive. Dans le premier cas, le chef a des avantages en termes de pouvoir mais des désavantages en termes d'informations à acquérir pour garder le pouvoir — tandis que le subordonné a moins d'autonomie mais aussi moins de couts d'information. Donc le maintien d'une hiérarchie et l'absence de révolution dépend de ce que le coût subi en acceptant de se soumettre ne soit pas très élevé comparé aux avantages du pouvoir.
Dans tous les cas, sélectionner un chef permet de récolter les bénéfices d'une action coordonnée. Mais les qualités attendues d'un chef de guerre ne sont pas les mêmes que d'un chef de la production. Dans le premier cas, on sait que les cobayes des expériences de psychologie sociale font confiance aux visages dominants, et dans le second cas font confiance aux visages qui suscitent la confiance.
Et donc quelque chose dans notre société pousse les électeurs vers la rhétorique guerrière des politiciens qui ne s'embarrassent pas de rhétorique managériale. Et puisque nous vivons à une époque de crises multiples, il fallait s'attendre à ce que la rhétorique devienne plus guerrière.
Une dernière remarque : Boyer oublie un peu vite que les fonctions guerrières (ou diplomatiques) étaient élues par le peuple dans les premières démocraties grecques, alors que les fonctions managériales étaient souvent remplies par n'importe qui, si le citoyen tiré au sort avait le temps d'apprendre les ficelles du métiers — en vrai, ce n'est pas si compliqué que ça, c'est une question de temps.
Si notre « démocratie » est en crise, c'est sans doute parce que l'élection, qui servait à jadis à désigner un stratège pour la guerre, sert désormais à désigner la plupart de ceux qui écrivent les lois. Il faut vraiment une situation d'union sacrée lors d'une guerre mondiale pour que l'élection n'aboutisse pas au conflit. Et donc je suppose que la polarisation pourrait être évitée si plus de fonctions électives étaient tirées au sort ou attribuées sur la base d'un examen anonyme.
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