Shadokumentation n°1.34 : la question de La Boétie

Publié le 21 Octobre 2026

On en arrive enfin à la question de savoir d'où vient que les êtres humains acceptent de se soumettre à quelque monarque, comme le demandait La Boétie dans son Traité sur la servitude volontaire. Parce que après tout, l'oppression existe encore, même si c'est sous une forme différente. Alors pourquoi accepte-t-on la servitude ? Celle-là même qu'on observe aussi dans les sociétés sans autorité centrale, dans les structures familiales les plus inégalitaires et autoritaires ?

On imagine tout de suite que c'est une affaire de force ou de violence. Mais c'est avant tout une question d'idéologie. La domination est présentée comme naturelle. Mais des études sur les castes inférieures en Inde montrent bien que les dominés ne sont pas convaincus que leur domination serait naturelle. Partout on observe un décalage entre le discours officiel et la pensée des individus dominés. Il existe donc des « résistances silencieuses ». Il ne faut pas confondre silence et consentement.

Dans ce cas, quels sont les processus cruciaux qui stabilisent la domination ? Prenons l'exemple des sociétés africaine où la polygamie prive les plus jeunes hommes de l'accès aux femmes. Ces jeunes hommes ne trouvent pas cela juste. Mais un individu isolé n'aurait aucune chance de réussir à renverser le système. Et de plus, parmi ceux qui sembleraient prêts à le renverser, il n'est pas facile de savoir qui est fiable. Et donc beaucoup préfèrent attendre de vieillir pour prendre la place des anciens.

D'après Boyer, il existe deux obstacles à la rébellion collective. D'abord, il s'agit de savoir si la révolution peut se faire sans coopérer avec les autres. C'est le problème de l'engagement. Mais il y a aussi le problème de la coordination. Même en admettant que le tyran aie commis un blasphème tel que plus personne n'ait peur de s'engager, il faut encore savoir quelle est l'intention des autres. D'après les modèles, une révolution se produit lorsque de nombreuses personnes sont prêtes à prendre un risque et lorsque chacun sait que ce risque va être pris.

C'est donc la circulation des informations qui permet de se rebeller. Il faut pouvoir participer à des débats. Et les élites feront tout pour que ces débats n'aient pas lieu. La dictature se maintient parce que les élites saturent l'espace public. Les rituels religieux ou les cours de théorie léniniste avaient moins pour fonction d'instruire que de permettre aux gens de signaler leur allégeance. Dès lors, on ne sait jamais qui croit vraiment à l'idéologie du système. C'est une situation en « ignorance pluraliste ». Certains économistes parlent à ce sujet de « préférence falsifiée ». Lorsque cette pratique est répandue, le conformisme est tel qu'il est très difficile d'en sortir, au risque de passer pour un agitateur.

Dans nos démocraties modernes, la question se pose autrement, avec la « fenêtre d'acceptabilité », c'est-à-dire l'instant à saisir où une politique naguère fantaisiste devient réaliste. L'éventail de propositions acceptables s'élargit ou se rétrécit avec le temps. Cela explique que les changements politiques importants se font souvent hors du cadre institutionnel ordinaire. Au États-Unis, des propositions jugées radicales il y a quelques décennies, comme la légalisation du cannabis ou le mariage homosexuel, sont passé par des décisions de justice ou référendums, hors du cadre parlementaire.

Même en régime démocratique libéral, les élites font de leur mieux pour rétrécir la fenêtre d'acceptabilité à leur avantage : on ne parle sérieusement de la sortie de l'euro que très rarement. Les réseaux sociaux permettent de savoir ce que pensent les autres et augmentent la probabilité d'une révolution, mais dans les débats sur leur réglementation cet aspect positif est souvent laissé de côté. 

Finalement, l'autorité persiste parce que les personnes soumises jugent qu'il est dans leur intérêt individuel de s'y conformer plutôt que de se révolter, même si peu sont ceux qui veulent s'y conformer.

Et donc pour conclure, peut-on réduire la révolution à un problème d'engagement et de coordination ? Cela ne fait que poser les bases de la psychologie du raisonnement, mais cela ne nous dit rien de l'avenir du capitalisme. Le cerveau n'est pas livré avec la réponse à toutes les questions qu'il se pose. 

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