Shadokumentation n°1.32 : vigilance épistémique et psychologie coalitionnelle

Publié le 16 Octobre 2026

La démocratie est-elle condamnée aux passions tribales et à l'opportunisme factieux ? Nous avons des opinions bien tranchées sur des questions qui ne nous regardent pas, et nous nous regroupons entre personnes de la même opinion lorsqu'il s'agit de la faire triompher. Cela nous semble normal, mais il arrive que les opinions soient chargées d'émotions au point d'aboutir à de la violence. C'est le problème de la « polarisation ». Respecter l'éthique de la discussion est un idéal très difficile à atteindre.

La vigilance épistémique

D'abord, il y a l'idée qu'on rejoint une orga parce que ses idées seraient proches des nôtres. Mais en réalité, les expériences de psychologie sociale montrent qu'on choisit nos opinions en fonction de celles de notre camp. Il suffit d'inventer une opinion à tel ou tel dirigeant respecté, et son partisan aura tendance à l'adopter simplement par respect pour ce dirigeant. Inversement, la même opinion est dévaluée lorsqu'elle sort de la bouche de l'adversaire. On a vu des adversaires de la vaccination devenir des partisans lorsque le dirigeant à la tête de la campagne de vaccination a été remplacé.

L'affiliation biaise aussi notre jugement moral. Si quelqu'un commet une faute dans notre camp, on lui trouve des excuses plus facilement que si c'était l'adversaire. Cela étant, il n'est pas forcément lamentable ou irrationnel de se fier à une autorité avant de décider ce qu'on va faire. C'est une question de « vigilance épistémique ». Vu comme le monde est plus complexe que notre cerveau, savoir trier les sources a toujours été une question de vie ou de mort. Et donc il est raisonnable de sous-traiter nos opinions à des gens qui y passent leur temps libre.

Et donc je ne suis pas quelqu'un de raisonnable. Ce phénomène que décrit Boyer est au cœur de la novlangue de 1984 de George Orwell : répéter ce que l'on entend sans réfléchir, c'est le duckspeak (ou canardlangue dans la VF). Répéter ce qu'on a entendu comme un perroquet sans y réfléchir, c'est le plus sûr moyen de faire le jeu de Big Brother. La canarlangue est à la fois compliment et insulte : si on répète ce que dit Big Brother c'est un compliment, et si on répète ce que dit ses ennemis ça devient une insulte. Et je déteste tant la canardlangue qu'il m'arrive de me disputer pour rien avec des amis.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que la canardlangue s'accompagne de jugements moraux sur le voisin qui refuse la même opinion. Par exemple, il faudrait être immoral ou stupide pour refuser la taxation des plus riches, ou inversement pour l'accepter, selon le camp auquel on appartient. Pendant longtemps, j'ai été très patient avec les gens qui ne pensent pas comme moi. Je ne plaçais pas le problème sur le plan de la morale, vu que je ne considérai pas qu'être égoïste était immoral. Mais plus je deviens âgé, plus je tends à perdre patience. À mon grand regret, je suis en train de me polariser.

La psychologie coalitionnelle

Quoi de plus naturel que de chercher à se trouver des alliés dans nos projets ? La psychologie de groupe ressemble à un invariant de la nature humaine. Qu'on parle d'une association ou d'une nationalité, la question est de savoir si des phénomènes aussi variés peuvent être placés dans une seule catégorie. Depuis des temps immémoriaux, ceux qui survivent sont ceux qui savent le mieux s'entourer. Cette psychologie est relativement stable selon les contextes. Formulons l'hypothèse qu'un groupe agresse un autre groupe. Comment réagir autrement qu'en s'unissant ? Qu'on parle de deux clans en guerre l'un contre l'autre ou du syndicat contre le patronat, il s'agit à chaque fois de compter dans le groupe qui est en état de se battre et qui a assez d'autorité pour faire respecter la décision du groupe. Il s'agit donc de s'ingénier à trouver une solution aussi consensuelle que possible sur un nombre de combattant aussi vaste que possible, parce que c'est une question de vie ou de mort. Les membres ont alors tout intérêt à se surveiller les uns les autres pour vérifier le niveau d'engagement de chaque individu. Celui qui propose un compromis est interprété comme un lâche ou un traître. Il faut manifester son dévouement à la cause, comme lors d'un service militaire ou après un rite d'initiation. Autrement dit, il n'y a pas d'amour, seulement des preuves d'amour.

Bon ben voilà : je suis du genre à chercher l'exactitude et la cohérence quoiqu'il en coute, sans me soucier des conséquences, je suis donc un kassos. Je suis nul en psychologie coalitionnelle.

Donc qu'on parle d'une petite bande de chasseurs-cueilleurs ou d'un parti politique moderne, nous avons pour point commun de compter les uns sur les autres pour obtenir nourriture, assistance, protection et information. Exclure quelqu'un d'une interaction est un moyen sûr de provoquer du stress chez lui. Se sentir inutile, c'est se sentir en danger. Nous sommes donc à la recherche des groupes qui pourront le mieux accroître notre influence sur le reste du monde. Puisque la participation au groupe accroît notre puissance d'agir, l'incitation à coopérer est forcément ancrée en nous. 

Voici les tendances profondes de la psychologie coalitionnelle :

  • Nous considérons tel groupe comme une seule et même personne, et parlons du groupe comme s'il était doué d'une volonté générale cohérente.
  • Lorsque l'intérêt collectif a été contredit, nous le prenons comme une défaite personnelle.
  • Nous avons tendance à interpréter les interactions avec les rivaux comme un jeu à somme nulle. Tout bénéfice pour l'autre semble une perte pour nous et vice-versa.

 

Dès lors, d'où exactement vient la polarisation ? Pourquoi a-t-on tendance a rejeter les opinions ennemies comme fausses et immorales ? Souvent les opinions se font par paquet : aux États-Unis, les croyances sur les armes à feu et l'avortement sont sans surprise corrélées. Mais ce qui s'applique à la politique ne s'applique pas à d'autres domaines : les autres préférences, comme les goût et les couleurs, sont un peu moins corrélées à la politique. Ces ensembles d'opinion manquent souvent de cohérence à cause de telles ou telles alliances avec des groupes dont on estime que certains méritent plus notre aide que d'autres. En plus, elles se polarisent : aux États-Unis, l'avortement est devenu totalement inacceptable pour les uns et absolument permis pour les autres. Ces opinions sont des outils coalitionnels. Chose inquiétante, ceux qui sont dans l'ambivalence ou l'indécision sont plus méprisés que les autres. Le livre de l'apocalypse est clair : Dieu vomit les tièdes. On obtient une surenchère permanente de vertu ostentatoire. La dénonciation voire la délation est souvent incitée dans les mouvements extrémistes. Les accusés doivent alors être évités à tout prix. 

On assiste donc à la prolifération des factions au sein des parlements, c'est-à-dire les partis politiques. Parfois cela semble inévitable, comme lorsqu'il y a une forte opposition entre les pauvres et les riches — mais certaines querelles ont parfois sembler émerger de façon autonome. Il est arrivé que tel ou tel parti de gauche occidentale abandonne les classes populaires pour se concentrer sur les minorités d'une façon qu'il est difficile de réduire à un simple jeu de lutte des classes. D'autres partis politiques, au contraire, ont préféré rester minoritaire sans faire volte-face, comme les partis d'extrême droite qui n'ont mis de l'eau dans leur vin qu'à une période très récente.

La règle générale, c'est que lorsque la priorité des dirigeants d'un parti n'est pas la victoire mais l'emprise sur le reste du parti, les opinions extrêmes deviennent avantageuses.

C'est un dilemme assez banal : faut-il augmenter en taille, au risque de perdre son identité ?

Enfin, ce chapitre s'achève sur l'idée que notre nature est de s'associer, mais qu'elle n'est pas forcément de se comporter de façon grégaire. Il est normal de s'assurer du sérieux des néophytes, ce n'est pas une question de « tribalisme ». La psychologie coalitionnelle ne fait qu'expliquer certains comportements paradoxaux, comme la défense de thèses contradictoires ou la fidélité à un parti dont le programme a changé. Mais une culture peut parfaitement accepter l'existence d'avocats du diable.

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