Shadokumentation n°1.23 : Altruisme tribal et altruisme universel

Publié le 11 Octobre 2026

L’hypothèse du cerveau social dit que la coopération est utile pour l’individu, pour tirer avantage d’un réseau social déjà tissé. La question est donc de savoir si l’évolutionnisme peut défendre une certaine forme d’altruisme vraiment désintéressée. C’est ce que vérifie la théorie de la « sélection de la parentèle » de William Hamilton, qui prétend que les individus génétiquement proches sont plus susceptibles de coopérer que les autres. L’équation débattue est la suivante :

R × B > C

Où B est le bénéfice de celui qui est aidé, C le cout pour celui qui aide, et R le coefficient de parenté.

Par exemple, lorsque R × B > C, le comportement est adaptatif, mais ce n’est plus le cas lorsque R × B < C, car alors le comportement altruiste ne permet plus la propagation de ses gènes.

Si C est inférieur au produit, alors il n'y a pas de gain adaptatif, vu que tout ce que reçoit la personne aidée est « annulé » par la distance génétique entre la personne aidée et la personne aidante.

Cette petite équation permet paraît-il de formuler des approximations sur des questions comme : le comportement des insectes sociaux, la densité des réseaux d’échange chez les chasseurs-cueilleurs, ou les destinataires des transferts d’argent par les migrants. 

Mais l’expérience montre toutefois que cette équation est incapable de rendre compte de la diversité des coopérations mises en place par l’être humain. Pour expliquer les observations de l’altruisme entre populations génétiquement hétéroclites, il a fallu théoriser un genre d’invariant anthropologique qu’on appelle « altruisme réciproque ».

Pour faire simple, lorsque des étrangers coopèrent, nous avons tendance à pratiquer la réciprocité la plus simple : « Je te gratte le dos, tu me grattes le dos » ou inversement « tu me fous un coup de pied, je te fous un coup de pied ». On commence toujours par coopérer jusqu’à ce que la confiance finisse par disparaître. La beauté terrifiante de l’altruisme réciproque et de la loi du Talion qui va avec, c’est qu’elle est mathématiquement optimale par rapport à toutes les autres stratégies dans les conditions expérimentales de la théorie des jeux. Même si cette théorie semble égoïste, il faut bien reconnaître que seule l’espèce humaine possède clairement un « altruisme réciproque ».

Tout cela semble un peu déprimant, mais on va faire deux remarques :

  • Il y a des gens pour qui les idées sont plus importantes que la génétique. On en a tous déjà rencontré au moins un dans la vie. Qu’on parle de prêtres, stars qui adoptent, kamikazes, mathématiciens qui rêvent de gloire, peu importe. L’être humain possède clairement un instinct de l’éternité qu’on ne peut pas réduire à la parentalité. Il est parfois capable de savourer la cigüe bue d'avoir fait mourir Socrate pour peu qu'elle le fasse entrer dans la légende ailleurs que dans les gènes.
  • L’altruisme réciproque possède pour potentiel nocif la loi du Talion, mais l’humanité n’est évidemment pas condamnée à la loi du Talion. La justice porte mal son nom, parce que c’est bizarre de nommer une administration d'après une vertu. Son boulot n’est pas de s’assurer seulement que tout le monde soit traité de manière « juste », il s’agit d'abord de prévenir les risques de guerre civile. Et cela exige d’abord de désamorcer les spirales de loi du Talion comme il en existe dans toutes les guerres. Certains cultures semblent avoir réussi à conjurer cette tentation.
     
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