Shadokumentation n°1.21 : nos cerveaux n'ont pas évolué pour coopérer à huit milliards
Publié le 11 Octobre 2026
Le défi que pose l’existence de l’espèce humaine à la biologie évolutionniste est de savoir pourquoi l’altruisme coopératif fut avantageux pour notre survie. C’est paradoxal : si celui qui se sacrifie pour les autres n’a pas un désavantage évolutif, alors comment passe-t-on du sacrifice à la survie ?
On va donc lire le chapitre XIV « De la coopération à la culture » d'Hugo Viciana et les autres pour la somme La cognition : du neurone à la société (2018) dirigée par Thérèse Collins et les autres.
De fait, dans la vie de tous les jours, les humains votent, donnent leur sang, trient leurs déchets, aident leurs voisins, font du bénévolat, etc. Il semble dans l’intérêt de chacun de laisser le reste du monde effectuer le travail à sa place. On nomme « problème d’action collective « le fait de savoir que chacun a un intérêt individuel distinct de son intérêt collectif. Le problème démarre dès que des chasseurs-cueilleurs doivent coopérer pour chasser le gros gibier, garder les enfants, ou défendre le groupe contre d’autres groupes. Tout cela découle des facultés les plus sociales du cerveau. Nous sommes des animaux sociaux, et nous avons besoin de nous sentir utiles, parce que l'inutilité nous rend insécure. Tant que je n'aurai pas réussi à trouver un travail, je me sentirai en insécurité.
Il y a deux genres de causes du comportement : les causes ultimes et les causes proximales (une distinction entre « cause finale » et « cause matérielle » que n'aurait pas renié Aristote). Par exemple, lorsque le poussin suit le premier objet mobile en sortant de son œuf, on sait que la cause proximale est l’activation d’un circuit neuronal précis, et la cause ultime est le besoin d’une mère.
La cause ultime constitue un avantage évolutif précis, la cause proximale constitue le mécanisme physiologique qui aboutit au comportement. Ici les études évolutionnistes sur le comportement permettent de vérifier l’approche des sciences cognitives. L’hypothèse qui est la plus étudiée est celle d’un cerveau social. D’abord, il faut considérer que le fonctionnement du cerveau est extrêmement couteux en énergie : près de 20% de la dépense totale de l’organisme. C’est six fois supérieur à la moyenne des primates. Pour compenser ce cout énergétique, il faut que ce cerveau nous apporte beaucoup d’avantages. L’avantage principal de la coopération d’une coalition, c’est que le maintien de liens sociaux permet d’obtenir de l’aide en cas de détresse, et même la possibilité supérieure d’avoir une descendance. C’est ce qu’on observe chez tous les primates. Le coefficient entre taille du cerveau et nombre d’amis en moyenne permet de prédire que l’être humain serait câblé pour avoir entre 100 et 230 amis en moyenne. C’est parce qu’au-delà de ce chiffre, il faudrait trop de nourriture pour le cerveau pour soutenir la cognition sociale. Que ce soient les villages néolithiques, les monastères religieux ou les unités militaires romaines, on remarque que le nombre le plus stable pour une communauté pour survivre dans le temps se situe entre 100 et 230 amis.
En fait, on n'était pas faits pour coexister à plusieurs milliards. Pour coopérer à une telle échelle, il va nous falloir des trésors d'ingéniosité et diplomatie. Le langage étant la faculté cognitive la plus humaine de toutes, c'est la première qu'il faut exercer pour résoudre les problèmes humains. Mais nous entrons dans un monde où la force est en train de redevenir une catégorie politique fondamentale. En un sens trivial, nous savions bien que les libertés ne sont jamais acquises, parce qu'elles ont été conquises. Or on aurait pu au moins espérer que l'Histoire ne soit pas un éternel recommencement. En telle situation, il faut continuer de donner de la voix, envers et contre tout.
Au prochain épisode, on étudiera la différence entre altruisme et morale avec ce même chapitre.
C'est quand on est dans la merde jusqu'au cou qu'il faut se mettre à chanter.
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