Shadokumentation n°1.22 : de la difficulté d'aider les autres selon la philosophie morale expérimentale

Publié le 11 Octobre 2026

Moralité et altruisme

Dans le cerveau humain, il ne faut pas confondre ce qui relève du domaine effectif de ce qui relève du domaine propre. Nous savons qu’une région du cerveau bien précise s’occupe de reconnaître les visages, mais il arrive qu’on voie des visages là où il n’y en pas, c’est la « paréidolie ».

Il en va de même pour la différence entre l’altruisme et la morale. Certains actes altruistes sont immoraux, et certains actes immoraux sont altruistes.

La philosophie distingue deux questions philosophiques :

  • l’altruisme existe-t-il vraiment, où est-il toujours de l’égoïsme déguisé ?
  • De plus l’altruisme, s’il existe, est-il acquis, ou inné ?

La réponse à la première question est oui

Cette question est aussi ancienne que celle du péché originel, et il faut bien avouer qu’elle a une réponse basée sur la psychologie du développement. Il suffit d’observer les enfants avant qu’ils ne connaissent la culture : sont-ils particulièrement égoïstes lors des expériences de philosophie morale mises au point par les psychologues sociaux ? Selon Felix Warneken et Michael Tomasello, les enfants de 18 mois présentent des résultats ambivalents : selon les conditions expérimentales, les enfants viennent en aide à un inconnu environ 60% du temps. Mais plus la tâche est difficile, plus le cobaye a tendance à venir en aide. On a même démontré que l’altruisme humain était supérieur à celui des chimpanzés. Il est peu plausible que ces enfants attendent des récompenses ou aie peur d’une punition. En effet, l’absence ou la présence des parents n’y change rien. Cette aide est visible même lorsque cela représente un coût pour l’enfant, comme celui qui renonce à son jouet pour venir en aide. Ajouter des récompenses ne change rien au résultat, mais retirer ces mêmes récompenses diminue la solidarité quand même. On sait donc que les enfants viennent en aide naturellement aux étrangers.

C’est bien la société qui rend égoïste.

La réponse à la seconde question est ambivalente

Mais reste à déterminer si cet altruisme suffit à écarter toute motivation égoïste interne au sujet.

Peut-être intervenons nous seulement pour nous épargner un triste spectacle ? Pour le vérifier, Daniel Batson a vérifié en 1981 si on était prêt à se sacrifier pour l’autre, comme lorsque l’autre reçoit des électrochocs. Le résultat est à la fois encourageant et déprimant, parce qu’il dépend de la ressemblance entre le cobaye et la fausse victime : c'est la « mauvaise réputation » qui assombrit tout.

  • Lorsque la fuite est facile et lorsque la victime est différente, on tombe à 18% d’aide.
  • Lorsque la fuite est facile et lorsque la victime est proche, on monte à 91%.
  • Lorsque la fuite est difficile et lorsque la victime est différente, on baisse à 64%.
  • Lorsque la fuite est difficile et lorsque la victime est proche, on monte à 82%.

Autrement dit, le bon Samaritain, qui aide quelqu’un de différent alors que la fuite est facile, n’est pas vraiment dans notre nature — sauf lorsque la fuite est difficile, et là on devient tous des héros. Il faut bien reconnaître que l’Évangile a pour message le plus précieux un commandement qui n’a rien d’évident, y compris pour beaucoup de chrétiens qui ne retiennent que ce qui leur arrange.

Est-il dès lors dans la nature humaine d’abandonner les gens différents ?

Ne généralisons pas hâtivement : les expériences de psychologie sociales sont faites sur des cobayes de la culture des expérimentateurs

On dirait que oui, mais il reste un espoir pour éviter l'inhumanité : lorsqu’on ne peut plus fuir, nous devenons presque tous des héros, même lorsque la victime est différente. Pour aider l’autre, il faut donc entraîner l’esprit ou bien à imaginer que nous sommes tous pareils, ou bien entraîner l'esprit à imaginer qu'il ne peut pas fuir, ou bien les deux à la fois. Mais on remarque que lorsqu'on ne peut plus fuir, on obtient le même pourcentage que lorsque nous étions des enfants. Comme s'il fallait un châtiment pour que l'adulte soit digne de son enfant intérieur. En effet, un adulte calcule sa générosité selon la distinction culturelle entre les victimes, et non un enfant. À côté de cette infantilisation, ne vaut-il pas mieux s'entraîner à imaginer que nous sommes semblables ? Ce n'est pas facile du tout, j'ai fait de mon mieux pour y arriver, et j'ai parfois échoué. Mais que peut-on faire d'autre ?

Je ne demande pas une révolution culturelle. Je demande simplement de cultiver l'empathie à l'école avec des cours prévus spécialement à cet effet par quelque psychologue. Si nous ne la cultivons pas, alors elle va forcément s'éteindre. La grande sorgue approche, mais il va falloir tenir bon.

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article