Shadokumentation n°1.31 : Le cerveau est-il la scène cachée de la politique ?

Publié le 15 Octobre 2026

Alors comme ça, la politique serait un ensemble de forces dont nous serions à peine conscients, sur une scène cachée ? Hé oui, l'esprit humain serait peuplé de croyances et d'émotions en lutte les unes contre les autres, comme le film Vice-versa. Pendant l'essentiel de l'Histoire humaine — ou disons depuis l'âge du bronze — le régime démocratique était une exception, et la plupart des sociétés avancées fonctionnaient avec les manières de roi et les front prosternés. Boyer pense que tous les êtres humains partagent une « mentalité politique » semblable à un ordinateur qui installe différentes formes de logiciels qui sont autant de régimes politiques : démocratie, autocratie, tribalisme, etc.

Il prend pour exemple le système politique hawaïen traditionnel. On considérait, avant la colonisation, que les familles dirigeantes possédaient le « mana », c'est-à-dire une qualité les différenciant des roturiers. Donc les droits fonciers étaient la propriété du dieu Lono. À chaque mort de roi, la Terre était redistribuée par la nouveau roi. Lorsque Boyer présente ce système à ses étudiants, il n'est jamais arrivé qu'on lui dise qu'il était extravagant. Même les étudiants des sociétés non-occidentales les plus égalitaires trouvent cela vraisemblable. C'est donc une situation « facile à penser ». Le seul mystère était la définition exacte du « mana ». Du reste, tout le monde s'accordait à considérer que les classes existent et n'ont pas forcément les mêmes intérêts. D'où deux questions :

  • D'abord, est-il aussi facile de croire que l'on puisse vivre sans roi ni prêtre ?
  • Ensuite, en quoi consiste la politique dans de telles communautés « traditionnelles » ?

 

Dans les sociétés de chasseurs cueilleurs, parfois qualifiées de « traditionnelles » même si les traditions peuvent changer, on trouve de nombreux éléments politiques invariants :

  • Une notion de communauté : le groupe a une existence propre indépendante de ses membres.
  • Un système de pouvoir : les conflits sont souvent arbitrés par le sage qui a le plus d'expérience — mais l'autorité qui abuse de ses pouvoirs risque d'être renversée.
  • La volonté générale : le groupe exprime toujours des désirs collectifs après de longues délibérations pour en arriver à un consensus.

 

Même s'il y a égalité, le pouvoir reste antisymétrique (X a un pouvoir sur Y qui n'a pas de pouvoir sur X) et transitif (si Y a un pouvoir sur Z alors X aussi a un pouvoir sur Z). Toutes les relations humaines n'obéissent pas à cette asymétrie : il arrive que l'amitié soit symétrique, ou que l'ennemi de mon ennemi ne soit pas mon ennemi. Mais c'est la définition même du pouvoir qu'il est asymétrique et transitif. On a observé que les enfants en bas âge sont du genre à être surpris lorsqu'ils observent une relation de pouvoir symétrique et/ou non-transitive. Nous faisons des déductions transitives en permanence sur la nature du pouvoir : lorsqu'on n'a pas d'autorité sur un adversaire, on cherche celui qui a autorité sur l'adversaire. Même dans les communautés les plus égalitaires, on sait ce que c'est que l'autorité asymétrique, avec qui discuter pour régler un différend. Toutes les sociétés possèdent le concept de chef, même lorsqu'elles s'ingénient à ce qu'il n'y en ai pas, pour savoir quoi éviter.

Remarquons que les principes d'antisymétrie et de transitivité sont aussi au fondement de la logique des Grecs, puisque pour enchaîner les syllogismes, il faut dire que A appartient à B qui ne revient pas à dire que B appartient à A, et que si A appartient à B et B à C, alors A appartient à C. Faut-il en conclure que la logique serait intrinsèquement politique ? Tout ce qu'on peut conclure, c'est que celui qui a réussi à faire une démonstration possède le pouvoir d'être incontesté. Or être incontesté et avoir du pouvoir, ce n'est pas exactement la même chose.

Chose intéressante, l'être humain suppose souvent que ses enfants possèdent une essence. Donc lorsqu'on demande à tel groupe si leur enfant éduqué par une tribu ennemie resterait leur enfant, ils ont tendance à répondre que oui. Pour croire que la tribu partage une essence, il faut supposer que :

  • Les membres du groupe ont quelque chose de commun,
  • Cette qualité est héritée,
  • Elle est aussi immuable.

 

C'est une façon de penser intuitive que nous l'appliquons spontanément aux animaux, et les sociétés animistes ont une distinction floue entre humains et non-humains. Il faut un certain travail de la culture pour conclure que nous ne sommes pas condamnés par notre essence.

On peut envisager que cet essentialisme résulte de la nature humaine, qu'il s'agisse du logiciel de base de notre cognition avant que la culture n'intervienne. Il y a donc un environnement de sélection. Pour passer de la perception à une hypothèse sur la réalité mentale, il faut des automatismes, comme lorsqu'on se met en garde en observant quelqu'un avoir l'air énervé. Ce travail de computation très complexe est en grande partie inconscient et relève de notre héritage. C'est la « théorie de l'esprit ». Les bébés ont l'esprit qui s'active lorsqu'ils observent un sourire, mais pas lorsque le visage s'éloigne. On sait quelles sont les zones du cerveau impliquées, parce que ceux dont la zone est abîmée répondent différemment. En résumé, la « théorie de l'esprit » intègre trois idées :

  • La capacité cognitive dérive de l'histoire évolutive,
  • Elle a besoin d'environnements spécifiques pour se développer,
  • Et elle varie selon les individus.

 

Attention à ne pas sombrer dans le validisme : dire de l'être humain qu'il contient la condition de parler, ce n'est pas dire qu'il doit la satisfaire forcément : on peut être muet sans être un sous-homme.

Alors quel est le rapport entre la théorie de l'esprit et la politique ? En fait, c'est la coopération permise par notre néocortex socialisé qui nous a permis de devenir collectivement des super-prédateurs. Si on arrive à déduire qui a du pouvoir sur qui, ou comment aboutir à un consensus, c'est parce que c'est une habitude qui est utile à notre survie.

Soyons un peu plus précis : l'entreprise de Boyer est difficile parce que l'être humain possède une certaine « cécité cognitive », c'est-à-dire une grande difficulté à prendre conscience des mécanismes inconscients de sa psyché. Nous savons bien que la plupart des émotions sont automatiques, mais nous avons du mal à comprendre ce qu'il reste d'automatique dans nos raisonnements les plus rationnels, comme lorsqu'une Karen demande à parler au manager comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Notre cerveau possède en effet une intuition géométrique tridimensionnelle et euclidienne, mais le reste exige un entraînement.

On a donc tendance à se représenter une image manifeste qui n'est pas une image scientifique. Cette image trompeuse est ce qui nous empêche de rendre transparent nos instincts hérités, de sorte que les notions de pouvoir, de domination et de solidarité ne sont jamais tout à fait transparentes.

Boyer propose donc un livre sur l'impact de la sélection naturelle sur nos raisonnements politique. Mais est-ce du darwinisme de droite à la Spencer ou du darwinisme de gauche à la Kropotkine ? Pour l'instant, il essaie de concilier la chèvre et le chou à la manière du centriste de service. Il va forcément finir par commettre une erreur, et je resterai à l'affut. La suite au prochain épisode.

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