Shadokumentation n°1.36 : confiance et défiance collective dans les sociétés de masse
Publié le 28 Octobre 2026
Une question difficile est de déterminer comment former une société de grande taille à partir de plusieurs sociétés de petite taille. Un facteur essentiel, c'est la coopération : l'humanité passe tellement de temps à se coordonner qu'on parle à notre sujet d'animal « hypersocial » ou « hypercoopératif ». Mais cela varie évidemment en fonction des lieux et des époques. Par exemple, lorsqu'on demande à certains peuples s'ils croient qu'on leur rendrait l'argent s'ils faisaient tomber leur portefeuille par terre, la réponse est diamétralement opposée entre la Scandinavie et le Moyen-Orient. Il y a un contraste entre société à confiance faible et confiance élevée. Et on sait que la répartition de ces société n'est pas arbitraire, parce que tout va ensemble : à l'intérieur d'une société donnée, lorsque la confiance est élevée sur un point, il est rare qu'elle soit faible sur un autre point. Les endroits où l'on fraude le plus dans les transports sont aussi ceux où il y a le moins de civisme dans le traitement des déchets. Et ce n'est pas une simple affaire de civilisation : il y a parfois plus de différence au sein de la même ville qu'entre deux nations. Ce sont des attitudes qui se renforcent d'elles-mêmes : chacun estime avoir intérêt à s'y conformer à court terme, ce qui dissuade les comportements déviants.
Mais Boyer ajoute qu'on ne peut pas décréter la confiance, parce qu'elle existe toujours dans les sociétés où elle est faible, mais sous une forme différente. Dans les sociétés de méfiance généralisée, là ou personne n'attend de civisme des autres citoyens, on considère que la vie est un jeu à somme nulle, que ce qui est gagné par les uns est perdu par les autres. Et donc si quelqu'un réussit dans la vie, il est tout de suite soupçonné d'avoir profité de quelqu'un d'autre. Cette mentalité est prégnante là où la pauvreté contraint le plus grand nombre à ne pas être généreux. Tous ces gens sont pourtant parfaitement conscient qu'il serait profitable de coopérer, mais l'hypothèse d'un écornifleur décourageait la coopération — c'est ce que l'on appelle aussi parfois le « dilemme du prisonnier ». Dans ce genre de société à confiance faible, la confiance existe, mais elle reste limitée au cercle familial.
Comment réussir à faire société malgré tout en ce genre de contexte ? On remarque que la défiance se développe surtout dans les sociétés tribales agropastorales où il est facile de voler le bien du voisin. Et donc la notion d'identité y est fondée sur l'honneur. Il faut y annoncer son intention de lutter parfois à mort pour son honneur afin que son honneur soit respecté. Il faut y former des coalitions pour obtenir le respect de ses droits. Il faut attaquer les autres coalitions lorsqu'elles sont vulnérables.
Ces sociétés-là développent alors une mentalité prédatrice lorsque la force et la menace deviennent des catégories politiques fondamentales. Et donc on observe que les proies ne comprennent pas les prédateurs. Comment expliquer que l'Allemagne nazie était si ingrate envers les lâches puissances qui lui avaient tant rendu service à Munich ? Pour Hitler, coopérer avec lui était preuve de faiblesse. Même dans les combats de rue, on constate que supplier son adversaire peut le rendre encore plus violent.
Pourtant, du point de vue des coopérateurs, la coopération est tout à fait logique, puisque ces comportements révèlent la croyance implicite que servir les autres déclenche un service réciproque, et qu'il existe un bien commun dont chacun doit prendre soin. Si ces deux conditions sont réunies, alors il n'y aura pas la « tragédie des communs » qui se produit lorsque chacun surexploite la ressource. Mais jusqu'à quelle échelle peut-on y arriver ?
L'existence de la « chose commune » ne va pas de soi. Avant de coopérer à grande échelle, il faut d'abord être capable de coopérer à petite échelle. Il faut quelque chose comme l'existence d'une société civile, avec des liens qui se développent en dehors du giron familial ou de l'État.
Un régime est jugé légitime lorsqu'il se base sur des règles stables, justifiables par un système de croyance partagé, et s'il semble que tout le monde consent. Ces trois intuitions renforcent l'idée selon laquelle le régime relève d'une action collective. Les règles sont stables lorsqu'elles expriment la volonté du plus grand nombre. Ça marche encore mieux si ces règles expriment une croyance, et pour croire que tout le monde croit il faut que le plus grand nombre exprime son consentement. C'est pourquoi même les enfants se méfient de ceux qui perturbent le jeu ou enfreignent ses règles.
Le défi de notre temps, c'est l'accueil des réfugiés et des migrants. On a observé que la diversité culturelle ne favorisait pas la confiance, bien au contraire, surtout à l'échelle locale. C'est parce que nous sommes câblés pour évaluer nos réputations avant de coopérer, comme on l'a vu précédemment. Plus il est avantageux de faire partie d'un groupe, plus les nouveaux arrivants sont considérés avec méfiance, et plus les bizutages sont sévères. Donc l'idéologie xénophobe est confortée chaque fois qu'on apprend qu'untel ou untel a profité du système sans y contribuer, jusqu'au jour où l'on se met à imaginer que c'est à cause de la nature même du racisé. En conséquence, la neuropolitique prédit que l'intégration est la plus facile dans les sociétés les moins solidaires. Mais est-ce que c'est vrai ?
Il faut nuancer le propos de Boyer. Les Français, semble-t-il, n'auraient rien contre les nouveaux arrivants s'il n'y avait pas un chômage de masse, puisqu'ils tolèrent les étrangers dans les secteurs en tension où les immigrés travaillent le plus. On sait que les plus xénophobes sont ceux qui vivent dans la périphérie où il y a le moins d'étrangers. On ne peut pas vraiment réduire le vivre-ensemble à une affaire de société civile. Il est vrai que nous sommes tous capables de devenir des prédateurs lorsque les apparences de la coopération sont impossible à sauver, mais cela signifie surtout que la confiance ne se décrète pas tant que nous n'avons pas eu l'occasion de vivre ensemble.
Il fut un temps où le service militaire obligatoire permettait à des Corses de mourir pour des Bretons et vice-versa. Si nous n'avons plus l'audace d'inventer une institution capable de renouveler ce miracle, il ne faudra pas s'étonner si la France explose en mille morceaux.
C'est la fin du livre de Boyer. Le livre est un peu décousu, parce que les sources sont citées à la fin sans apparaître dans le développement. Il ne propose pas un plan pour sauver la démocratie, mais seulement de considérer les biais cognitifs qui l'empêchent d'atteindre tout le niveau de son concept.
Il m'a souvent fallu ajouter des éléments personnels parce qu'il en sait trop sur le cerveau et pas assez sur l'Histoire. De mon point de vue, le chapitre le plus important concerne les jugements moraux qui remplacent la logique. Pour sauver la démocratie, il faut précisément ouvrir un espace de réflexivité collective et de liberté autolimitée, qui ne peut pas avoir lieu aujourd'hui à cause de la psychologie coalitionnelle des partis politiques, mais on verra qu'elle peut exister grâce au tirage au sort,
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