ZÀD grecque n°2.1 : l'apparition des chefs

Publié le 2 Novembre 2026

Du chef endimanché au chef à sépulture mégalomane

À l’époque du paléolithique supérieur, c’est-à-dire entre l’arrivée des premiers Homo Sapiens en Europe vers – 40 000 et la fin de la dernière période glaciaire en – 10 000, les préhistoriens utilisent parfois la date symbolique de – 25 000 pour dater le premier chef connu, en raison de la tombe de Sungir en Russie, parce qu’on y trouve la dépouille d’un homme adulte qui portait une coiffe avec trois bandeaux de perles d'os autour du front, une veste avec des manches et une vingtaine de bracelets en ivoire de mammouth autour des bras, avec un pendentif, des bandeaux sur la poitrine, des mitaines, des pantalons et des mocassins — un genre de costume d’apparat qui aurait demandé des milliers d’heures de travail, donc on a beaucoup de mal à croire qu’il n’avait pas des serviteurs. Cela étant, la symbolique est contestée par tous ceux qui rappellent que les sociétés de chasseurs-cueilleurs de cette époque avaient énormément plus de temps libre qu’aujourd’hui. Le chef de Sungir est seulement pris au sérieux parce qu’il s’agit d’une découverte extraordinaire ; mais puisque la plupart des sépultures du paléolithique ont disparu, on sait qu’il n’est pas forcément représentatif.
 

Les vrais cimetières où l’on se met à raisonner à grande échelle, c’est au début du néolithique avec la sédentarisation. Or, d’après Jean-Paul Demoule dans Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’Histoire (2017), il n’y a aucune trace de chefferie dans les sociétés agraires européennes après l’introduction de l’agriculture dans la région pendant 2000 ans, de 6500 à 4500 av. J.-C. Aux sépultures, on trouve seulement des différences entre sexes : les hommes ont plutôt des outils de chasse, là où les femmes ont des poteries. Le patriarcat a en effet des origines très anciennes, comme on le verra ailleurs. Mais en dehors du patriarcat, ces villages sont assez égalitaires dans leur urbanisme et leur architecture. Certains de ces villages avaient parfois des inégalités minimales, dès lors qu’un stockage des denrées provoquait une différenciation sociale via le contrôle des réserves par une minorité — mais tant qu’un exploité pouvait s’enfuir pour cultiver un autre champ assez loin, il n’y avait rien d’oppressant ici. 

Donc il faut insister là-dessus : la classe sociale exploiteuse est apparue bien plus tard que l’invention de l’agriculture. Il a fallu attendre que tous les territoires facilement cultivables fussent cultivés pour que de vrais conflits sociaux apparaissent. Avant cette saturation, les booms démographiques excessifs issus d’une mécanique malthusienne, c’est-à-dire de l’exponentiation de la fécondité humaine bien au-delà des rendements agricoles, pouvaient être résolus par la migration. Mais après la saturation des terres cultivables, le progrès technique pour rendre cultivable d’autre terres plus difficiles va devenir un enjeu de pouvoir tel que le désir mimétique d’obtenir la technique du voisin et la violence nécessaire pour défouler et réprimer cette jalousie provoquera l’émergence des premières vraies chefferies — et c’est après cette monopolisation de la violence qu’il devient possible d’exploiter autrui. 

Dans les cas les plus grave, il y a des sépultures mégalithiques en France aux rives de l’Atlantique vers – 4500, lorsque les agriculteurs cherchant à fuir les chefs se heurtèrent à une limite infranchissable. On parle là d’une époque très antérieure aux peuplades Celtes surnommées « Gauloises » par les Romains et qui peuplèrent l’Hexagone à partir de – 800, et même antérieure encore aux Yamnayas, ces hordes nomades parvenues à domestiquer les chevaux et venues des steppes d’Eurasie vers – 2500, au tout début de l’âge du bronze. Les constructeurs de dolmens de – 4500 venaient sans doute d’un foyer d’expansion anatolien, dans l’actuelle Turquie, où l’on retrouve également des mégalithes par endroits. Au bord de l’atlantique, leurs caveaux ont des dalles en pierres allant parfois jusqu’à plusieurs dizaines de tonnes, recouverts d’une énorme masse de terre.

On les appelle « dolmen », qui vient du breton et se traduit par « table de pierre ». Un dolmen se reconnait à sa fonction funéraire — on parle aussi parfois de « ciste » quand il s’agit d’un simple coffre en pierre ne pouvant accueillir qu’un petit nombre d’individus. Mais attention : il ne faut pas confondre « dolmen » ou « ciste » avec « menhir », qui désigne plutôt une pierre de forme allongée érigée à la préhistoire ou la protohistoire, et qui se reconnait à sa fonction de délimitation d’un territoire, et que l’on alignait ou circularisait, parfois pour servir d’observatoire astronomique. La configuration la plus élémentaire du dolmen est en trilithe : une dalle horizontale de pierre placée sur deux pierres verticales pour former une construction où les éléments structuraux encadrent un espace quadrangulaire. Mais il existe d'autres configurations plus complexes.
 

Trilithe de Stonehenge

Ces dolmens ont la triple fonction de rappeler la mémoire du défunt, de protéger sa tombe contre le pillage, et de marquer son territoire pour les générations futures. Les occupants de ces sépultures sont des ultrariches de leur société, avec des haches polies en jadéite venue des Alpes, ou des perles en variscite venues de Catalogne. Donc en fait ce sont des proto-pyramides. Et ce sont les occupants privilégiés de certaines de ces dolmens qui sont les premiers chefs au sens fort de l’Hexagone .

Et même si toutes les sociétés postérieures à l’âge du cuivre n’étaient pas aussi autocratiques les unes que les autres, on retrouve ce genre de phénomène mortuaire un peu partout dans le monde, de l’Afrique du Nord au Japon, et même à Madagascar ou en Colombie un peu plus tard.

Le monde de Varna et l’exécrable faim de l’or

C’est également vers – 4500 qu’on a exhumé la nécropole de Varna, sur les rives bulgares de la mer Noire, là encore au bord d’une vaste étendue d’eau faisant obstacle aux étalements démographiques régulateurs. On y découvrit 300 tombes sur 3500 km². L'étonnante originalité des pratiques funéraires et la richesse exceptionnelle du mobilier des tombes en font l'une des découvertes les plus spectaculaires de la préhistoire de cette région. Il y a de l'or, tellement d'or qu'on en a la nausée.

Ce sont de banales fosses rectangulaires, creusées dans la terre et dépourvues d'aménagements particuliers, si ce n’est qu’elles sont plus longues et plus arrondies que dans le reste de la région. Mais ce qui les singularise vraiment, c’est l’opulence des objets de parure, que l'on a retrouvés sur les squelettes ou sur les effigies : diadèmes, bracelets, anneaux, colliers, pendentifs géométriques, zoomorphes et anthropomorphes, dont la plupart étaient probablement cousus sur les vêtements. Les matériaux étaient de qualité supérieure : coquille de spondyle ou de dentale, pierres choisies pour leurs couleurs particulières, et des armes d’apparat, comme des lames de silex faisant 45 centimètres, impossibles à obtenir sans une pression de 400 kilos par centimètre carré, ce qui exige des machines complexes, pour un gain marginal nul, puisque ces armes étaient trop longues pour servir à quoique ce soit, à part une cueillette ritualisée de la flore. Mais surtout, il y avait de l’or en quantité phénoménale, comme nulle part ailleurs avant cette époque — mais seulement dans une douzaine de tombe.

Il s’agit donc de la première ploutocratie connue, et le gugusse plus riche d’entre tous avait même un kilogramme d’or à lui seul, et il n’y avait que trois kilos pour le reste de la smalah. Donc déjà à l’époque, les hommes se disputaient de façons diverses et variées pour en obtenir une plus grosse que les autres — parce que oui, désolé mesdames, mais ce mode de sépulture d’ultrariche semble réservé aux hommes, comme s’il s’agissait déjà d’une sorte d’ordre religieux masculin ! 

Les haches de Varna étaient en cuivre, il s’agit donc d’un autre exemple du moment où cette métallurgie a menotté le genre humain sous la honte d’un despotisme primitif — Varna était une ville antique avec des rues à angle droit, des fossés et des fortifications, ce qui évoque une autorité centralisée.

De toute évidence, la métallurgie de l’or, pour peu que vous viviez dans une région aussi riche en or alluvionnaire, est ce qui contribuait le plus à rendre fou les chefs, par un terrible désir mimétique.

Et pourtant, elles luttent !

Ainsi donc, en Gaulle bien avant César, on constate une tendance générale assez triste. Passé un certain seuil critique de richesse et de technique, il y avait désir mimétique, et donc compétition, et donc querelle, et donc risque de guerre civile, et donc monopolisation du pouvoir pour éviter le pire. 

Mais ne vous en faites pas : dans le prochain épisode, on verra que depuis que les classes existent, elles n’ont jamais cessé de lutter, et qu’elles ont même parfois triomphé pendant des contretemps dignes du communisme primitif. Non, on ne se fera pas monarchier sur la gueule pour l'éternité !

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