L'article de la mort — Épisode 0

Publié le 21 Août 2026

Il en faut peu pour être parano

C'est un mystère que peu de citoyans se posent, mais comment numérote-t-on les articles de loi ?

À une époque où le juriste n'avait pas de recherche motorisée pour lui rappeler facilement le numéro exact de tel article dont il se souvenait néanmoins du contenu, on devait employer des méthodes mnémotechniques fondées sur l'association libre. Par exemple, nous savons que pour modifier la constitution française du 4 octobre 1958, il faut passer par l'article 89, qui évoque immédiatement 1789.

Et donc chaque fois qu'une équipe de juriste compose un Code, il se pourrait qu'il soit « Da Vinci » sur les bords. Tout est possible, tout est imaginable, c'est le jeu de la vie.

Il y a d'autres exemples. L'article 16 est l'article le plus radioactif de la Cinquième république : c'est celui où les gaullistes stipulent les circonstances exceptionnelles auxquelles il serait nécessaire d'accorder les pleins pouvoirs à la présidence le temps de sortir d'une période critique pour la souveraineté de la patrie. C'était officiellement la « constitutionnalisation de l'appel du 18 juin 1940 » — mais officieusement, il s'agissait surtout de fixer les conditions et les garde-fous de la Guerre civile opposant l'État gaulliste à l'Organisation de l'Armée Secrète (OAS) des forcenés de l'Algérie française, et donc il ne fut appliqué que pendant et après le Putsch d'Alger de 1961, entre avril et septembre.

  • À l'article 16, voici ce que César soupèse : 
  • « Le 16 juin 40, je ne fus pas Louis XIV.
  • Mais ne vous en déplaise, je resterai balèze :
  • en cas de lèse-majesté, je vous baise ! »
  • À la fin, ce fut la Corrèze avant le Zambèze,
  • Et la liberté peut gésir sous la glaise
  • Si les zélés réclament un vendredi 13 !
L'article de la mort

Si cet article n'avait pas été là, alors la France n'aurait eu aucune arme constitutionnelle pour empêcher les généraux de s'emparer du pouvoir en Algérie, et la Guerre d'Algérie aurait été plus longue. C'était pensé pour rassurer, avec le garde-fou d'avoir rendu l'Assemblée nationale indissoluble pendant l'application, ce qui garantissait que la présidence ne pouvait pas l'exploiter pour intimider certains électorats. Puis en 2008, une loi constitutionnelle a ajouté que le Conseil Constitutionnel, qui n'existait pas en 1958, pouvait être saisi pour rendre un avis public sur le bien-fondé de la décision.

Lorsque j'étudiai le droit constitutionnel pendant mon cursus en sciences politiques, il arriva un moment où mon quasi-bilinguisme associa l'article 16 à la l'anglais « seize the means of production », la locution marxiste évoquant la possibilité de confisquer les moyens de production des capitalistes traîtres à la patrie si cela rentrait dans les conditions d'application de l'article. Impossible d'oublier le numéro après ça. Je me alors suis demandé si c'était intentionnel en référence à la Cinquième colonne synarchique qui avait trahi la France en ouvrant un boulevard aux hordes hitlériennes en 1940, puis au fond j'ai réalisé que d'autres hypothèses moins marxisantes étaient encore plus vraisemblables — comme la déclaration d'indépendance étasunienne de 1776.

Dans tous les cas, cet article ne me rendait perplexe. D'une part, je reconnais qu'il y a des situations d'urgence où il faut élire un stratège en situation d'urgence quand l'on n'a pas toujours le temps de délibérer. Mais d'autre part, chez les Romains, il n'était question de désigner un dictateur qu'après que le Sénat en approuva le principe. Cet article devrait donc être réservé aux situations où le Parlement ne peut pas délibérer de la présence des autres circonstances requises.

Mais en l'état actuel, il menace clairement la souveraineté du peuple en circonstance où celui-ci refuse que l'État français n'exécute ses « engagements internationaux ». D'après Wikipédia, de Gaulle mettait en effet cet article derrière les fagots si les communistes français « ne jouaient plus » pour la France. En plus, la rhétorique omniprésente actuelle autour du « séparatisme islamique » le rend également applicable en l'espèce si la présidence estime « l'intégrité du territoire « en danger.

Dans la mesure où ce blog parle de résistance, il m'est venu à l'esprit un catastrophisme éclairé sur cette épée de Damoclès qui pendouille sur ce qu'il reste de la démocratie française, et qui pourrait déboucher sur une application scélérate. Je suis donc allé sur Wikipédia, pour relire l'article dans son intégralité, histoire de vérifier exactement de quoi il était question. Et là, ma mâchoire a décroché.

Téma un peu la première phrase :

Lorsque les institutions de la République, l'indépendance de la Nation, l'intégrité de son territoire ou l'exécution de ses engagements internationaux sont menacés d'une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier ministre, des Présidents des Assemblées ainsi que du Conseil constitutionnel.

Première phrase de l'article 16 de la Constitution du 4 octobre 1958.

Avez-vous perçu quelque chose qui cloche ? Relisez attentivement.

C'est bon, vous avez trouvé ?

Il y a une coquille. Les quatre circonstances exceptionnelles retenues pour conditionner l'application de l'article sont toutes des substantifs féminins, mais le masculin l'emporte quand même.

De plus, bizarre autant qu’étrange, cet article est en vigueur depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008. Donc il y a eu une occasion en or de corriger cette coquille, et elle n'a pas été saisie.

Et pourtant, un amendement au projet de loi constitutionnel débattu le 16 juillet 2018 a été débattu pour la corriger — dix ans plus tard ! L'intention était là, mais le projet de loi ainsi amendé n'est pas passé pour d'autres raisons qui n'avaient rien à voir. Et donc la coquille est encore là pour nous narguer en 2026, bientôt sept décennies après le plébiscite du 28 septembre 1958, remporté à 82,5%.

Mais ce qu'il y a de plus hallucinant, c'est le compte rendu de la deuxième séance du lundi 16 juillet 2018 sur le site internet assemblee-nationale.fr. J'ai lu les échange, et je n'en reviens toujours pas.

M. Olivier BECHT — Je me fais ici l’écho d’une préoccupation de Jean-Luc Warsmann. Il semblerait que, en 1958, une erreur de typographie, pour ne pas dire une faute d’orthographe ou de grammaire, se soit glissée à l’article 16 : il manque un « e » au mot « menacés ». Nous proposons donc de le rajouter.

Mme la rapporteure (sic) Yaël BRAUN-PIVET — Je n'ai pas d'avis ! (Rires.)

Mme la garde des sceaux Nicole BELLOUBET — Pour ma part, j’ai un avis défavorable. D’une part, il convient de garder le texte dans son intégrité...

Mme Danièle OBONO — Et une coquille, vous la corrigez ?

Mme Nicole BELLOUBET — ...d’autre part, les éditeurs corrigent d’eux-mêmes l’erreur lorsqu’ils publient la Constitution. C’est notamment le cas dans le petit fascicule que j’ai entre les mains.

M. Gilles LURTON — Qui est très bien fait !

Mme Nicole BELLOUBET — Bref, je crois que ce n’est pas indispensable.

M. le président François DE RUGY — La parole est à Mme la rapporteure (sic)

Mme Yaël BRAUN-PIVET — C’était une petite boutade de ma part...

M. Charles DE COURSON — Ouf !

Mme Yaël BRAUN-PIVET — Comment avoir un avis ? S’il y a une faute d’orthographe, faut-il la corriger pour l’amour de l’orthographe ou bien la conserver pour l’amour de la Constitution telle qu’elle a été rédigée en 1958 ? Je vous laisse juges, mes chers collègues ! (Sourires et exclamations sur divers bancs.)

M. Dino CINIERI — Pour l’amour tout court !

M. Philippe VIGIER — Ce n’est pas très convaincant, madame la rapporteure !

M. Jean-Louis BOURLANGES — M. Blanquer appelle au respect de l’orthographe.

M. François DE RUGY — La parole est à M. Olivier Becht.

M. Olivier BECHT — Je ne voudrais pas empiéter sur le domaine de compétence de l’Académie française. Toutefois, il me semble que le texte d’origine a été amendé près de vingt-cinq fois. Donc, si nous reconnaissons qu’il y a une faute d’orthographe ou de grammaire dans la Constitution, par pitié, corrigeons-la !

M. Jean LASSALE — Mais oui ! Pauvre France !

M. François DE RUGY — La parole est à Mme la garde des sceaux.

Mme Nicole BELLOUBET — Ce dernier argument m’a convaincue définitivement. Je m’en remets donc à la sagesse de l’Assemblée.

MM. Jean-Louis BOURLANGES & M’jid EL GUERRAB —Très bien !

M. François DE RUGY — La parole est à M. Fabien Di Filippo.

M. Fabien DI PHILIPPO — Je me réjouis que vous ayez changé d’avis, madame la garde des sceaux. Pour le reste, si vous aimez tellement le texte de la Constitution dans sa pureté originelle, renoncez tout simplement à cette réforme constitutionnelle ! Nombreux d’entre nous en seront très heureux, en tout cas de ce côté-ci de l’hémicycle. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LR.)

M. David HABIB —Très bonne intervention !

(L’amendement n° 1924 est adopté — applaudissements sur divers bancs.)

Mais quelle bande de peignes-culs cons comme des balais sans poil...

Et ils trouvaient ça drôle au point d'applaudir, non mais vous vous rendez compte ?

Il n'y en a pas eu un seul pour comprendre la portée historique de la chose !

Je ne suis pas stupéfait à cause d’une simple histoire d’accord de genre qui consisterait à projeter sur le passé la mode contemporaine autour de l’écriture inclusive, parce que cela serait anachronique.

Cette goujaterie linguistique, OSEF. C'est seulement la cerise sur le gâteau.

Tout s’est passé comme si les députés ne savaient pas de quel article ils parlaient :

  • On ne parle pas de l'article 54, l'article poussiéreux de saisine du Conseil Constitutionnel pour contrôle de la conformité des traités à la Constitution, presque jamais utilisé
  • On ne parle pas non plus de l'article 19, qui stipule quand le contreseing du Premier ministre est obligatoire sur les actes du Président, dont on se balek presque totalement aussi, vu que sous la Cinquième, le Premier ministre est pratiquement superfétatoire sauf cohabitation.
  • On ne parle pas de l'article 14, qui gère les accréditations des diplomates par la présidence, vu que la diplomatie est une activité basée sur le secret qui ne passionne pas les foules.

 

ON PARLE DE L'ARTICLE DE LA MORT,

LES NIQUEDOUILLES DE LA FIN DE RÈGNE !!!

 

Imagine, estimable lectaire : tu es citoyan de France en 1958, et la Guerre d'Algérie bat son plein.

  • Le 27 mars, le livre d’Henri Alleg la Question sur la torture en Algérie est saisi par la police.
  • Le 23 avril, la durée du service militaire obligatoire passe à 27 mois.
  • Le 8 mai, le président de la République René Coty désigne Pierre Pflimlin président du Conseil pour être investi le 13. Il est favorable à la reprise des pourparlers avec le FLN pour un cessez-le-feu.
  • Le 9 mai, on apprend l'exécution par le FLN de trois soldats français prisonniers, et le président René Coty reçoit un télégramme du général Salan qui souligne les inquiétudes d'une armée difficilement contrôlable et même une éruption de ras-le-bol.
  • Le 13 mai, un putsch se produit à Alger contre l'investiture de Pfimlin. Le gouvernement général et l'immeuble de la Radio sont occupés par la foule, et Massu annonce un Comité de salut public.
  • Le 19 mai, Charles de Gaulle, le sauveur suprême de service quasiment disparu des radars depuis 1945, tient une conférence de presse pour déclarer qu'il se tient à la disposition du pays.
  • Le 24 mai, on apprend l'arrivée en Corse de parachutistes qui soutiennent un autre Comité de salut public, créé à l'exemple et à l'instigation de celui d'Alger. Il y a des rumeurs que les parachutistes vont s'emparer de Paris si de Gaulle n'obtient pas gain de cause.
  • Le 27 mai, un communiqué de de Gaulle déclare qu'il a entamé le processus régulier nécessaire à l'établissement d'un gouvernement républicain, et le ministère Pflimlin démissionne. 
  • Le 1er juin, de Gaulle accepte de reprendre le pouvoir à condition de gouverner par ordonnance pour une durée de six mois et de modifier la Constitution. Le Parlement accepte en échange de certaines garantis que cette constitution ne piétinera pas ses prérogatives
  • Le 4 juin, Michel Debré, juriste-en-chef de de Gaulle, dirige l'écriture de la nouvelle constitution.

 

Genre t'es en observation participante à ce moment l'un des plus décisif de l'Histoire de France où tout le monde transpire du sang pour l'avenir de ses enfants, mais comment tu réagis exactement lorsque tu reçois le pavé par voie postale ou de presse ? La première chose que chacun est censé faire, c'est de te précipiter sur l'article 16 et décortiquer la première phrase mot par mot pour vérifier si de Gaulle est un dictateur ou pas... Autrement dit, c'est littéralement le pire endroit possible où trouver une faute de grammaire : cette coquille du siècle est la preuve éclatante que les Français ont veauté pour une constitution qu'ils n'ont même pas lue ! Parce que si personne n'a lu cette phrase correctement, alors aucune autre phrase n'a pu être lue correctement... Par pitié, un historien ne pourrait-il pas me démentir et démontrer que cette coquille n’était pas dans la version distribuée aux français ?

ET EN PLUS ÇA LES FAIT MARRER ! Il y en a même une qui trouve que c'est très bien comme ça, et qu'il faut continuer de chérir sa constitution préférée nonobstant cette imperfection cocasse... Pas un seul de ces gobe-mouches tout droit sortis d'un film d'OSS 117 n'a capté que c'était le pire endroit possible pour trouver une faute dans la Constitution. Oh bordel, je suis à deux doigts d'un éclair de rage !

Quand j'ai découvert leurs répliques goguenardes et décérébrées, j'ai voulu en faire la goutte d'eau. De même que ces révolutionnaires des siècles passés dont la légende noire raconte qu'ils jurèrent la perte de l'hôtel et du trône pour la peccadille de tel monarque ayant ignoré un compliment de leur part pendant leur âge ingrat, je déclare désormais que je ne vis que pour que crève la Cinquième.

Si Paris l'avait su

Récapépétons une dernière fois cet acte manqué : non seulement les gaullistes ont été foutus d'apposer une bougnette phallocrate dans la phrase la plus sanglante de la Constitution... MAIS EN PLUS PAS UN SEUL JOURNALEUX NE S'EN EST SERVI POUR SE FOUTRE DE LA GUEULE DE BADINGUET !

Connaissez-vous la science-fiction uchronique ? C'est basé sur une bifurcation historique. « Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde aurait changé » (Blaise Pascal).

  • Donc si Jésus de Nazareth n’avait pas été crucifié, aurait-il fait du kung-fu dans un monastère shaolin avec ses apôtres et eu des aventures galantes avec Marie Madeleine ?
  • Et si Thomas Paine avait réussi à convaincre la Convention d’exiler Louis Capet aux États-Unis, le roi déchu aurait-il libéré le Québec du joug de la perfide Albion pour se faire pardonner ?
  • Et à quoi aurait ressemblé l’URSS si Alexandra Kollontaï et Nikolaï Boukharine s’étaient conjurés pour neutraliser Joseph Staline avant 1937 ?

 

Mais enfin, je sais pas, à quoi aurait ressemblé l'Histoire de la Cinquième si un journaliste de l'Humanité l'avait aperçu avant d'aller voir ses camarades en mode :« Hé, les gars... Ça vous dit qu'on fasse pour prochain gros titre : "LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE MENACÉ ?" Les gens ils vont croire que c'est une coquille, et puis ils vont ouvrir le journal et comprendre ! Un saboteur s'est-il glissé dans l'équipe de Michel Debré ? De Gaulle, pianiste mal accordé, va-t-il se faire tirer dessus par sa copine Massu ? On pourrait organiser un concours pour demander aux lecteurs d'inventer une cinquième condition masculine pour sauver les apparences de la francité, et la meilleure idée gagnera un prix ! » 

C'est typiquement le battement d'aile de papillon qui ne va rien changer sur le moment, mais qui 70 ans plus tard, théorie du chaos oblige, aboutirait à un monde totalement différent, en raison de toutes ses conséquences souterraines, inconscientes et incalculables.

Ainsi que le disait Benjamin Franklin en 1758 :

  • « Faute d’un clou, le fer fut perdu,
  • Faute d’un fer, le cheval fut perdu,
  • Faute d’un cheval, le cavalier fut perdu,
  • Faute d’un cavalier, la bataille fut perdue,
  • Faute d’une bataille, le royaume fut perdu,
  • Et tout cela, faute d’un clou de fer à cheval. »

 

Et puisque ne n'avons pas pu saisir cette France totalement différente, je déclare que la Cinquième est maudite. Nous savons tous que quelque chose a foiré, comme aux tragédies grecques où l’on oublie un sacrifice et dont les dieux châtieront la démesure du héros. Si la Cinquième n'a pas empêché la dégringolade de la France, alors c'est parce que nous avons manqué ce quart d'heure de gloire. 

Au début, tout avait si bien débuté. L'après-guerre semblait si prometteur. On se souvient tous que sous de Gaulle, la France fut modernisée au pas de charge et le niveau de vie s’est raisonnablement accru avec la fixation d’infrastructures à la pointe de leur époque. L’exode rural fut atténué par la Politique Agricole Commune, et de Gaulle montrait ses fesses à l’hégémonie anglo-américaine, en forgeant notre indépendance énergétique et sa dissuasion nucléaire, en boycottant les opérations étasunienne sous l’égide de l’ONU au Congo, en faisant des réserves d’or pour ramollir le privilège exorbitant du dollar US, en réfutant la guerre du Vietnam, l’arrogance israélienne, l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun, et en allant jusqu’à soutenir la liberté du Québec.

Et même si le FLN était martyrisé, et même si tout n’était pas rose sous les mœurs les plus rétrogrades de notre roi maudit préféré contre lesquelles le joli mai préparait ses pavés, de Gaulle était tellement compétent que sa disparition a transformé la Cinquième en pièce de théâtre de l'absurde.

À cause de la nature inattendue et inespérée des modernisations gaullistes, cela fait plus d'un demi-siècle que nous attendons Godot. Mais plus le temps passe, plus la situation devient ubuesque :

  • La France a abdiqué la planification indicative pour des désinflations salariales lâches et stupides, sans que le cout du capital ne baisse, et la survaleur de l’euro a décroché notre industrie, alors que l’Allemagne se porte mieux que jamais avec son euro sous-évalué.
  • Notre mortalité infantile augmente, parce que le temple de Moloch de la finance internationale exige des saignées budgétaires moyenâgeuse sans proposer la moindre incitation. 
  • Notre système éducatif décroche dans les mathématiques de PISA, alors que résoudre le problème n’est pas si difficile, il suffit de passer un coup de fil aux pays à la tête du classement. 
  • Nous avons l’une des polices les plus scélératogènes d’Europe, vu que notre doctrine du maintien de l’ordre n'a aucune retenue ni clémence contre ceux qui osent attaquer la propriété privée, de sorte que les Gilets jaunes ont été gazés, mutilés, soumis, alors qu’ils se battaient pour le référendum d’initiative citoyenne de la plus belle de toutes les constitutions françaises, celle de l’an I.
  • François Hollande a décidé de s’applaventrir devant l’hégémonie allemande en 2015 au terme du désastre du dénouement de la grande dépression grecque, et les autorités grecques ne se sont même pas réveillées pendant notre présidentielle de 2017. 
  • Notre gauche pourrait passer au second tour avec un candidat unique, mais il y a trop de chicayas autour de l’Europe, de la laïcité, du nucléaire, et de la sécurité.
  • Notre intelligentsia s’est crétinisée. Nous avions Sartre, de Beauvoir, Camus, Lévi-Strauss, Braudel, Barthes, Lacan, Deleuze, Foucault, Derrida, Bourdieu, Althusser, Bouveresse, Debray, Morin, Debord, Castoriadis, Vaneigem, Badiou, Clouscard, et maintenant on endure Bernard Henry-Lévy, Jacques Attali, Raphaël Enthoven, Jean Tirole, Elisabeth Badinter, Luc Ferry, etc., qui jouent du violon sur le Titanic en chantant à la gloire de la merdialisation qui a éviscéré les prolétaires qu’ils accusent d’être des rouges-bruns… C’est une lobotomie, que dis-je ; une trépanation !
  • À partir de 1951, les Cahiers du cinéma d’André Bazin ont enflammé les passions de la Nouvelle Vague avec les Quatre cents coups en 1959 et À bout de souffle en 1960, alors que les films de français d’avant-garde aujourd’hui n’arrivent plus à se faire respecter. Les Cahiers du cinéma ont cessé d’être un laboratoire. Sa vision de long-terme s’arrête au prochain festival. Trop de choix, pas d’enjeux. Il faut cocher trop de case pour plaire à tout le monde et le résultat est insipide.
  • Le plan du méprisant Macron pour sauver la France est d’en faire une start-up nation pour touristes friqués afin qu’un excédent budgétaire improbable (à cause des contraintes européennes contre le protectionnisme et des dés pipés de la surévaluation de l’euro) lui permette d’obtenir des Allemands un budget fédéral, sans lequel la zone euro est condamnée à rester sous-optimale pour l’éternité. Comme le plan de Macron est voué à l’échec, il racole auprès de l'extrême-droite.
  • Après la fin du gaullisme, la France accumula une armée de réserve postcoloniale qui permet à CNews de conditionner le France pour des années de plombs entre les nostalgiques de l’Algérie française et les 12 000 « fichés S » partisans du califat.
  • Et finalement, depuis que Jacques Chirac a fait son numéro de guignol de l’info en supprimant le service militaire obligatoire, il n’y a plus personne de gauche dans l’armée pour refaire la Révolution des Œillets avec un coup d’État démocratique si la France sombrait du côté obscur de la force en 2027 en employant l'article 11 pour revenir en arrière sur les principes de 1789. Si jamais l'article 16 est employé contre le séparatisme des quartiers au nom de l'intégrité du territoire.

 

Vladimir et Estragon sont sur le point de se déceinturer, et le froc de la France va tomber.

J'ai l'intuition que tout aurait été bien différent si Paris l'avait su.

La morale de la fable

Au nom de la Sixième république sempiternelle car amendable en droit mais inamendée dans les faits, voici ce que je déclare pour les six coins de l'Hexagone et jusqu'aux quatre coins du monde :

  • L'article 16 doit être totalement refondu pour le limiter aux situations où la législature est empêché, et cette scéléructation doit être corrigée une bonne fois pour toute.
  • Pour commémorer cette gloire manquée, nous valorisons d'organiser un concours : les journaux et les partis politiques dignes de ce nom proposeront une récompense substantielle à qui trouvera la moindre faute de français, pour inciter les gens à les lire.
  • Il faudrait écrire le scénario d’une comédie d’espionnage dans le genre de Au service de la France pour imaginer à quoi aurait ressemblé la décennie 1958/1968 si cette faute avait été exploitée, comment les différences insignifiantes se seraient accumulées jusqu’à une bifurcation finale, en révélant le secret généralisé et le faux sans réplique qui recouvrent encore cette période, toute la magie noire grâce à laquelle de Gaulle a réussi à vaincre et salir ses ennemis.

 

Ceci était le zéroième épisode de la série « L'article de la mort », celle où la mémoire de cet acte manqué se traduira par des analyses paranoïaques sur des questions juridiques décortiquées avec la plus grande attention. En attendant le premier épisode, n'oubliez pas : 

SI VOUS NE LISEZ PAS LES PROGRAMMES POUR LESQUELS VOUS VOTEZ, 

ALORS IL NE FAUDRA PAS CHIALER S'ILS VIENNENT VOUS ÉBORGNER !

 

La sixième ou la mort

[SUR L'AIR D'I AIN’T MARCHING ANYMORE de PHIL OCHS]

 

Oh j’ai averti les Français lorsqu’ils ont voulu
Voter une constitution qu’ils n’avaient pas lue ;
De Gaulle martyrisa le FLN,
Les Pieds-noirs trahis eurent la haine.
Au référendum j’ai voté non !
Et j’ai vu l’applaudimètre permanent
Acclamé en 62 par les manants
Et depuis cette forfaiture
La France se dénature et n’a plus de futur,
Au référendum j’ai voté non !
Que des trahisons perfides, ou des plébiscites stupides,
Et leur démocratie se vide…
10 ans de gloire en France, puis 60 ans de souffrance,
Fallait-il vraiment tenter ta chance ?

Et j’ai vu un mois de mai inégalé
Faire renaître une Commune extatique
Juste avant de rétropédaler
Devant le clergé médiatique.
Mais je votais encore pour le moindre mal !
Et j’ai vu Pompidou importer des expatriés
Pour « tenir les salaires » des ouvriers
Avant de ligoter la Banque de France
Au nom de la tyrannie de la finance,
Mais je votais encore pour le moindre mal !
Debord et Castoriadis nous ont donné les indices
Pour abolir l’immondice :
On peut sauver la patrie même si elle est meurtrie
Le peuple doit juste faire le tri !

J’ai vu comme ce diamantaire de Giscard
Ruait notre industrie dans les brancards
C’est lui qui lança la mode toxique
De la propagande narcissique
Mais je croyais encore au changement !
J’ai cru que Mitterrand allait changer la vie
Et deux ans plus tard il changea d’avis
Et c’est depuis que nous commande
Un socialisme à l’allemande
Mais je croyais encore au changement !
Les mêmes qui huaient de Gaulle font que la France dégringole
Ils nous monarchient sur la gueule !
Ils veulent te serrer la ceinture, mais on voit que leur imposture
Ne tient plus que par la peinture !

J’ai vu un scélérat naguère collabo
Gonfler le FN et cocufier les cocos
Couler le Rainbow Warrior
Et faire l’Europe du Thermidor
C’était la montée de l’insignifiance !
J’ai vu l’ascension d’un guignol de l’info
Soignant la « fracture sociale » pour de faux
L’euro nous a surévalués
Et les salaires ont reflué
C’était la montée de l’insignifiance !
Et plus le temps passe, plus la dignité trépasse,
Laissant place aux tours de passe-passe !
Ils font des dissolutions pour nous donner l’illusion
D’une désintoxication !

Et j’ai vu Jospin privatiser à outrance
Sans redistribuer la croissance
Charmeur des petits-bourgeois
Et des prolos le rabat-joie
Et j’ai quand même voté pour lui !
Et j’ai vu la gauche caviar chuter
Face à un tortureur de fellagha 
Était-ce à cause de l’insécurité
Ou bien à cause d’un renégat ?
Et j’ai quand même voté pour lui !
Nul n’a vraiment tort de jouer les castors
Pour faire barrage au minotaure
Mais le fil d’Ariane est saboté, et comme la gauche s’est menottée 
Il est permis de boycotter !

Et j’ai vu Villepin dire merde aux Étasuniens
Avant de leur offrir notre espace aérien
Face au revanchisme que nous créions
L’OTAN avançait comme Napoléon
Et donc n’est pas de Gaulle qui veut !
Et j’ai voté contre l’Europe de la casse sociale
Avant de prendre une douche glaciale
Puis un avocat d’affaires pourri
Déshonorait la France en Libye
Et donc n’est pas de Gaulle qui veut !
Où est passé le chic de la potion magique
Dont la vraie France est nostalgique ?
Il faut être lucide et faire que ressuscitent
Nos traditions tyrannicides !

Et j’ai vu Flamby avoir la finance en ennemi
Puis ses valseuses dire : « J’aime l’entreprise ! »
La vérité surgit de la méprise :
En ce bas monde tout est permis.
Que crève le capitalo-présidentialisme !
Et j’ai vu les Grecs subir l’humiliation
À cause de la lâcheté de nos socialopes !
C’est pendant leur grande dépression
Que la Chine rattrapait l’Europe
Que crève le capitalo-présidentialisme !
À part le roi maudit, ce sont des traîtres à la patrie
Cinglés comme l’était Charles VI.
Ils battent tous les records en termes de gardes du corps,
Pourtant t’en redemandes encore !

Et j’ai vu un bankster sorti de nulle part
Que les nouveaux chiens de garde acclamèrent
MacKinsey écrivait les faire-part
Pour son gala du 18 brumaire
Et les Français n’y ont vu que du feu !
Au 49.3 il spolia les travailleurs 
Tandis que Marine Le Pen regardait ailleurs.
Des cadeaux fiscaux pour les fascistes,
Benalla étranglant les gauchistes,
Et les Français n’y ont vu que du feu !
Les Giles Jaunes éborgnés, les Antivaxs humiliés
Et les retraités dépouillés…
La France meurt du système et devient l’ombre d’elle-même
Vivement que crève la Cinquième !

Vous me direz que j’exagère mais ma folie n’est pas mensongère
Ni même une colère passagère…
Alors traitez-moi d’irresponsable,
Ou de patriote non-influençable,
Mais c'est le tirage au sort ou la mort !
Mais c'est le tirage au sort ou la mort !

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