Mieux disputer n°1 : s'exprimer avec un des sens
Publié le 14 Août 2026
Du moins lorsqu'on est précautionneux, pour éviter que l'interlocuteur confonde amour avec tambour — parce que ça ne se joue pas avec la même baguette ! En théorie de l’argumentation, il y a des techniques de définitions diverses et variées, mais dans toutes les langues humaines, il s’agit d’établir une relation d’équivalence sémantique entre deux termes, avec dans un dictionnaire d’une part l’entrée de ce qu’il faut définir (ou definiendum en latin) et d’autre part le discours signifiant (ou definiens, souvent appelée « définition » par métonymie d’un terme pour les deux). En termes scientifiques, l’acte de définir exige donc la substituabilité totale entre les deux termes, et leur identité sémantique : on dira donc que le terme à définir abrège le discours signifiant, et que le discours signifiant explicite le terme à définir. Mais dans le langage ordinaire, l’usage peut varier à mesure qu’un terme devient polysémique avec le temps, de sorte que la substituabilité n’est pas toujours parfaite.
La première définition qu'expérimente tout être humain, c'est la « définition par ostension » qui consiste à définir lA chose en pointant du doigt un ou plusieurs exemples et en se passant de toute communication verbale — Le doigt que le sage pointe vers la lune est donc lui aussi une expression définitoire, même si on vous traitera d’idiot si vous regardez le doigt à la place de la lune.
Ensuite, on s'est mis à parler de notions abstraites impossible à indiquer par un geste, de sorte qu'il fallait les raconter. L'humanité transmettait de génération en générations des histoires importantes conçues pour être inoubliables et exprimant des vérités sacrée plus ou moins utiles dans la pratique.
Traditionnellement, dans la philosophie occidentale depuis les Grecs, on définissait par le genre le plus proche, puis par une ou plusieurs différences spécifiques : l’homme est un animal, mais il est censé être rationnel et user de ses pouces préhenseurs pour manipuler ses outils, tant qu’un accident ne le privait pas de ces facultés. Et donc en Occident, on hiérarchisait les substances en les centrant sur la substance-première qui la distingue de toutes les autres (comme le bonhomme Socrate) puis en y ajoutant des substances-secondes qui lui servent d’attributs (son humanité, sa mortalité, etc.), de sorte que l’on définit aujourd’hui encore souvent du plus singulier au plus commun. Cette définition grecque s’accompagnait d’une ambition logique dans la grammaire considérant la relation entre le sujet et le prédicat comme l’élément de base d’un syllogisme. Les Grecs antiques étaient obsédés par les définitions, parce que tous leurs objets étaient relatifs à une théorie s'exprimant dans une axiomatique formelle, faute de distinguer nettement le postulat, l’axiome et la définition. On verra dans un autre article que leur mathématisation du discours était sans précédent dans l’Histoire humaine.
À partir de la modernité, le retour des mathématiques sur la scène de l’Histoire pendant la révolution héliocentrique poussa les scientifiques à se méfier du jugement de perception immédiat, et à exiger que la définition soit « opératoire » ou « générative », c’est-à-dire telle qu’elle contienne les étapes de vérification ou de construction de l’objet mathématique considéré (comme lorsqu’on définit le nombre premier en vérifiant que ses diviseurs sont 1 et lui-même, ou lorsqu’on génère le nombre -1/12 en manipulant la série divergente des entiers naturels avec certaines méthodes de sommation délirantes).
De nos jours, on ajoute une distinction des définitions fondamentales en deux catégories : la « définition lexicale » étale les savoir linguistiques sur le terme à définir dans l’entrée du lexique, alors que la « définition encyclopédique » résume l’état des connaissances scientifiques sur la chose au moment de la rédaction de l’entrée de l’encyclopédie. Ce sont deux savoirs distincts sur les mots et les choses, comme dirait Michel Foucault. Dans l’air du temps de notre déconstruction, la mode est désormais à la généalogie des concepts pour révéler leur caractère construit socialement — mais il n’est pas tout à fait certain que cela les empêche d’avoir une portée universelle...
Et le fil d'Ariane, c'est pour les chiens ?
Les techniques d’explicitation du terme à définir sont diverses et variées, et le catalogue le plus vaste est d'un rhéteur romain du IVe siècle ap. J.-C. appelé Marius Victorinus (290 - 364).
Dans son livre De definitionibus (Des définitions), on trouve la distinction classique entre définition philosophique et rhétorique : la première a la prétention de cerner l’essence de la chose, la seconde préfère l’efficacité persuasive. Au sommet de la hiérarchie de la définition, il y a toujours le modèle aristotélicien du genre proche et de la différence spécifique, ou définition substantielle (mais on dit parfois aussi essentielle pour exclure tous les attributs accidentels de la chose). Et pour le philosophe ce n’est pas une définition d’usage cherchant à révéler la polysémie du terme à travers les âges, c’est une définition normative cherchant à établir la meilleure façon d’expliciter le terme dans le contexte donné de ce qu’il faut démontrer — ainsi, lorsqu’on cherche à définir l’essence de la démocratie, c’est souvent dans un acte critique de rejet d’une démocratie usurpée.
Notons aussi que ce genre de définition n’était définitif que lorsqu’un jugement de perception ou un argument d’autorité était partagé entre tous les participants du débat. Cela veut dire que toute définition inessentielle pouvait être réduite au résultat d’un acte de connaissance particulier « noématique » — et donc chaque fois qu’une définition soi-disant essentielle était jugée trop fragile, l’opposant pouvait rétorquer : « Les avis, c'est comme les trous de balle, à chacun le sien ! »
Autant dire que l’acte de déconstruction qui consiste à démasquer un point de vue situé derrière une prétention à l’objectivité n’a rien de rien nouveau ; ce qui est vraiment nouveau, c’est que depuis la fin des années 1960, la prétention à l’objectivité a été marginalisée dans les sciences sociales.
Et donc Victorinus propose une liste à la Prévert de toutes les définitions noématiques connues :
- Par la qualité : discerner une propriété distinctive de la chose pour l’indiquer sans s’embarrasser de précision métaphysique — Le chien est le meilleur ami de l’homme (Frédéric II roi de Prusse).
- Par la description : raconter ses sensations pour les catégoriser — La riposte de l’accusé était immédiate et proportionnée, donc c’était de la légitime défense (article 122-5 du Code Pénal).
- Par le verbe : énumérer les équivalences — Résister c’est créer, c’est dire non, c’est souffrir, etc.
- Par la différence : distinguer une chose de ses semblables— La différence entre l'homme et l'animal, c'est que l'animal n'a pas le droit de tuer l'homme (Pierre Peuchmaurd).
- Par la métaphore : désigner une chose par une autre qui lui ressemble avec un objectif de comparaison — Le nerf de la guerre, c’est l’argent (Bion de Phlossa).
- Par la négation : caractériser la chose par un attribut qu’elle ne possède pas — La mort est un manque de savoir-vivre (Alphonse Allais).
- Par la brève évocation : représenter la chose par ce qu'elle peut avoir de commun sans détailler son essence ni ses attributs — L’enfant est une personne (Françoise Dolto).
- Par l'exemplification : illustrer une chose à travers des cas particuliers — Il y a trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques (Mark Twain).
- Par la mathématisation : définir la chose comme un rapport entre dimensions mathématiques — Le génie, c’est 1% de talent et 99% de travail acharné (Albert Einstein).
- Par l'éloge (ou le blâme) : présenter la chose sous un jour positif sans s'attarder sur ses attributs — Les larmes des philistins sont le nectar des dieux (graffiti de mai 68). Ou négatif — Le fascisme est une machine à fabriquer du malheur (Frédéric H. Fajardie).
- Par l'analogie : comparer la relation entre deux choses avec une autre relation — Les contes de fée sont les romans érotiques des enfants (Jean Paulhan).
- Par la relation : caractériser la chose par la nature de la relation qu'elle entretient avec d’autres choses — La femme est le prolétaire du prolétaire (Flora Tristan).
- Par la cause : expliquer la chose par son origine — L’Histoire est un roman dont le peuple est l’auteur (Alfred de Vigny). De nos jours, on ajoute la définition par la fonction lorsqu’on explique la chose par sa destination — La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre (Yves Lacoste).
Définir, c'est entourer d'un mur de mots
un jardin d'idée.
Dans leur quête de perfection oratoire, les Anciens avaient compris que la définition n’était pas seulement une manière d’établir l’essence des choses, c’était aussi une création humaine dont on peut dire qu’elle relève de l’art martial. D’abord on établit une définition, et une fois qu'un public l’a acceptée, on l’exploite pour sa plus grande gloire. Encore de nos jours, tous les twittos sont à l’affut de l’occasion d’inventer un mot pour avoir un quart d’heure de célébrité : la « définition stipulative » consiste à expliciter un phénomène sans nom puis à l’abréger avec un néologisme (ainsi les hommes qui font la leçon aux femmes sont abrégés en « pénisplicateurs »). Que ce soit en science, en politique, ou en art, les disputes stipulatives sont souvent nécessaires et parfois inextricables.
Et donc je déclare, pour la suite de cette série consacrée à la renaissance héroïque de la dispute, que tout discours sur un terme litigieux débutera avec une brève performance scientifique et artistique à laquelle chaque arbitre pourra attribuer un point . Cette performance, je propose de la nommer...
Ces Yankees, il faut tout leur expliquer...
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