La dispute héroïque
Publié le 11 Août 2026
Dans le passé, il y avait plus de futur que maintenant — et pas seulement en termes de quantité.
Je suis un millénial, et de ce que m’apprennent les représentants de la Gén Z que j’ai pu croiser, nous avons l'impression que j’appartiens à la dernière génération à avoir assisté à des disputes réglées.
Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : il y avait, au premier étage d’un bar à côté de la plus grande fontaine de ma ville, une vaste mezzanine privatisable où les étudiants de mon Institut d’Étude Politique se retrouvaient toutes les quinzaines pour refaire le monde entre quelques pintes de bières ou de soda. C’était la réunion de deux clubs, l’un plutôt Jean Jaurès et l’autre plutôt Charles de Gaulle, qui argumentaient librement en se balançant des vacheries assez bien calibrées pour ne pas pourrir l’ambiance. Mais il y a peu, j'ai croisé des étudiants qui m’ont confirmé que le concept a été abandonné depuis que leurs camarades s'y sont polarisés dans un double phénomène de zemmourisation et de wokisation, de sorte que le ressentiment a rendu impossible toute dispute réglée — il ne leur reste plus que la dispute déréglée des réseaux sociaux pour pleurer.
Lorsque je raconte à ces jeunes gens comment on disputait avant, ils sont perplexes. Même ceux qui refusent totalement d’accorder le moindre temps de parole à un ennemi au sens fort du terme sont prêts à assister au débat de l’entre-deux-tours des présidentielles entre cet ennemi et leur champion, même si c’est avec la délectation morose du pugilat qui s’annonce. Et donc de cette exception qui confirme la règle, on peut abduire que pour peu que l'espérance de gain soit assez attractive, que le public soit assez vaste et peuplé d'indécis, et que certains arguments odieux soient proscrits par un arbitrage simple et strict, presque tout le monde serait prêt à débattre avec presque n’importe qui.
C’est de cette hypothèse dont il sera question dans cette série intitulée : LA DISPUTE HÉROÏQUE !
« Disputer » provient du verbe latin « disputare » qui évoquait littéralement un examen ou une discussion renforcée, puis en ancien français l'échange d’arguments contradictoires de deux interlocuteurs sur un sujet donné, et enfin en français classique un conflit pour savoir qui est le meilleur, ou encore pour obtenir ou conserver ce qu’autrui cherche aussi à obtenir ou conserver.
La dispute dont il sera ici question ne prétendra pas forcément être « héroïque » au sens où elle se rapporterait aux vertus des héros des épopées, mais au sens où l’on y débattra de thèses difficiles à défendre, parfois diaboliques ou invraisemblables, qui demanderont donc du courage.
« Dispute » a aussi une proxémie évidente avec « disputation », qui en scolastique médiévale désignait un exercice ritualisé de joute oratoire portant sur un point de doctrine philosophique ou religieux.
Cependant, j’ai préféré écarter ce mot, parce que sa connotation déjà vertueuse rendrait son héroïsme redondant, alors que dans le langage ordinaire, nul ne s’attend plus à ce qu’une dispute soit héroïque, et donc l’effet de style de cette antithèse est bien plus intriguant. Assumer la dispute dans ce qu’elle pourrait avoir de plus traumatique, c’est se préparer mentalement à la possibilité d’un dérèglement, et rester en garde pour éviter la tragédie. L’adjectif « héroïque » de ce projet n'espère pas seulement du courage, c’est aussi un impératif : nos disputes se devront d'incarner des vertus épiques dépassant la polarisation de notre société et sa satanée brutalisation, du cyberharcèlement jusqu’à l’homicide.
La dispute héroïque que je proposerai fait donc le pari d’assumer l’aspect théâtral et stratégique de toute dispute, pour l’encadrer à la façon d’un art martial où tous les coups ne seront pas permis. Donc pour y arriver, cette série d’article explorera l’histoire de la joute oratoire de la plus haute antiquité jusqu’aux dernières tentatives pour ressusciter la disputation médiévale par des philosophes de la Sorbonne en 2022. Ce seront des travaux préparatoires à l’écriture des règles d’un sport de combat oratoire où il s’agira de débattre et combattre, vaincre et convaincre, discuter et percuter !
La France est le pays de la prose et des carrières politiques interminables !
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