La science cognitive cherche à modéliser et analyser les comportements collectifs, c’est-à-dire le comportement d’un groupe de grande taille, résultant du comportement de chacun, lorsque ces comportements s’influencent mutuellement. Ce domaine est déjà étudié par la psychologie sociale, qui s’intéressa depuis longtemps à l’influence des spectateurs d'une décision sur cette même décision, désormais avec le supplément de la neuroimagerie.
D’abord, on constate un certain mimétisme entre les membres du groupe. Un choix est fait plus facilement si d’autres font le même choix, comme les phénomènes de mode. L’expérience la plus classique est celle de Solomon Asch en 1951 : lorsque des acteurs font semblant de voir les mêmes stimuli perceptifs, le cobaye qui n’est pas prévenu se conforme souvent à un jugement faux. Par suite, on distinguera le conformisme normatif et le mimétisme informationnel, qui consiste à imaginer que les autres auraient accès à une information de meilleure qualité. Parfois, la perception même est affectée par le conflit avec le groupe, ce qui provoque une dissonance cognitive. En économie, on dira qu’une décision est due à une externalité « positive » lorsqu’elle conduit à un certain consensus, c’est une norme autoréférentielle comme dirait l’économiste André Orléans. Les investisseurs croient à la « vérité du marché » d’avantage qu’aux informations dont ils disposent réellement, comme dans le célèbre « concours de beauté » de John Maynard Keynes. Lorsqu’il faut désigner la plus belle personne d’un groupe, le choix sera influencé par les anticipations de ce que les autres vont trouver beau, précisément parce qu’il y a quelque chose à gagner. En science économique, on parle de point focal pour désigner les situations où la structure des choix permettent de faire ce genre de spéculation. Par exemple, demander aux élèves d’une classe de choisir une année au hasard les conduit au point focal de préférer l’année actuelle ou l’année de naissance de la plupart de leurs camarades — pour peu que celui qui a raison gagne quelque chose. Pour expliquer les phénomènes d’unanimisme, on propose des modèles à seuil lorsque les autres sont suffisamment nombreux. Par exemple pour la participation à un événement auquel on ne veut participer que s’il y a suffisamment de présents.
Cet unanimisme potentiel d'une foule peut signifier tout et n'importe quoi, du lynchage d'un innocent à la sagesse invincible de telles conventions citoyennes sur le climat dont la supériorité morale fut lâchement et stupidement écartée par la présidence Macron. L'humanité peut empirer en groupe, mais elle peut aussi s'améliorer. Concentrons nous sur le verre à moitié plein, et ça ira mieux.
Sur les blogs des « néoréactionnaires » qui ont dernièrement jobardé ce qu’il reste des États-Désunis d’Amérique, on trouve tout un tas d’arguments plus ou moins foireux qui ont de quoi alerter tout irréductible gaulois qui se respecte : le citoyen Curtis Yarvin et ses partenaires de fortune ont forgé l’idéologie de droite la plus élitiste du moment, celle qui acclame l’entrepreneur-Roi, comme Elon Musk, mandaté par ses adulateurs pour rendre l’État fédéral aussi efficace et hiérarchisé qu’une start-up. C’est le genre d’idéologie que seule une classe intellectuelle d’ingénieurs pouvait engendrer : il faut croire avoir des compétences rares et indispensables pour mépriser la plèbe à ce point.
On parle parfois de « modernisme réactionnaire » pour désigner tous ceux qui idolâtrent la technique tout en méprisant les idéologies des Lumières — mais la modernité n’est pas la technique, c’est un rapport particulier au passé. En plus, une technocratie est vaguement oligarchique, qu'elle soit favorable aux Lumières ou non. Je les qualifierai de « techno-césaristes », pour bien désigner leur mépris absolu pour les aspects les moins inégalitaires et autoritaires de la république de 1776.
Les néoréacs sont également connus pour un mépris anticlérical assumé pour la « Cathédrale », ainsi qu’ils surnomment le politiquement correct de l’égalité entre les êtres humains et de la démocratie qui va avec, incarné par les universités publiques, les médias sociaux-démocrates, et les fonctionnaires supposément trop nombreux. Cette cathédrale serait issue du « Synopsis », du fond anthropologique puritain évangélique de la blanchité nord-américaine, expliquant pourquoi elle manifesterait autant de vertu ostentatoire hypocrite. C'est une chose curieuse que la droituration visible en Amérique du Nord.
Mais ne nous racontons pas d’Histoire : lorsqu’un droitard méprise le christianisme, ce n’est jamais pour les bonnes raisons. Par exemple, l’un de ces bloggeurs s’est choisi pour pseudonyme « Bronze Age Pervert », et il n’y a pas de faux-ami là-dedans. C’est du virilisme païen à la mords-moi-le-nœud, du genre à accuser le christianisme d’avoir efféminé le monde. Espérons que ce phallosophe scélérotomane au cerveau ramolli par la testostérone finisse sa vie minable dans le même asile de fou que Friedrich Nietzche après avoir embrassé le cul d’un cheval.
L’âge de bronze n’est pas une période de l’Histoire de l’humanité qui évoque quelque chose de positif pour les gens de gauche. Elle dura plus de mille ans, mais on y trouve surtout des manières de roi et des fronts prosternés. Ce n’est vraiment qu’avec les premières démocraties grecques de l’âge du fer que la malédiction a été vaincu, lorsque les Athéniens et leurs alliés triomphèrent de l’empire Perse. Pour expliquer cette anomalie, les néoréacs assureront que cette démocratie-là était vachement inégalitaire, et personne ne me viendra en aide face à cet argument massue répandu à droite et à gauche.
Aujourd’hui, au lieu de réfuter cet argument massue, on va plutôt parler de l’enrobage scientifique auquel carbure la néoréaction : les neurosciences réductionnistes qui nous assurent que le statut social serait corrélé au QI, et que notre cerveau serait tant câblé pour la domination que la démocratie serait condamnée à l’émotivité tribale, l’opportunisme factieux, et la guerre de tous contre tous.
Moi aussi je suis HPI, mais du point de vue de ces gugusses partisans d’une technocratie absolue de droit darwiniste, j’ai gâché mon potentiel, parce que j’ai préféré faire confiance au peuple et cogiter pour l’abolition des privilèges. Pour cette première vulgarisation de l’Académie des Shadoksciences, consacrée à la neuropolitique, j’offrirai mes fiches de lectures à partir de trois livres :
L’impossible démocratie : Comment nos instincts façonnent et déforment l’idéal politique (2026) de Pascal Boyer aux éditions Robert Laffont — A-t-on besoin d’un chef ? Petit traité d’intelligence collective (2025) de Medhi Moussaïd aux éditions Allary. Le tout saupoudré des chapitres pertinents de la somme La cognition : du neurone à la société (2018) sous la direction de Thérèse Collins et les autres.
Face à ces Étasuniens en fin de règne avec leur esprit de clocher étroit comme le chas de l’aiguille qui les sépare du paradis, assez ethnocentrés du bulbe pour croire que leur pays serait représentatif de l’humanité des anthropopithèques aux spationautes, nous argumenterons que ce n’est pas parce que la république anglo-américaine est en proie au techno-césarisme qu’il faut généraliser hâtivement.
On y verra que la démocratie est un cerf-volant qui n'a pas le cerveau lent, puisqu'il suffit de l'expérimenter à l'air libre en chair et en os dans certaines conditions expérimentales bien précises pour que la réflexivité collective aboutisse à un soleil plus beau que les anciens mensonges.
Au début de la série télévisée d’animation française Les Shadoks, dont le premier épisode fut diffusé avant les événements de mai 68 sur l’ORTF, d'étranges volatiles sont coincés sur une planète qui change de forme tout le temps. Il finissent par en avoir marre et décident d'aller coloniser la Terre. Après avoir construit une première fusée, les Shadoks réalisent qu'ils ont oublié le carburant, et donc le Professeur Shadoko invente la cosmopompe pour acheminer du cosmogol sur leur planète.
Le cosmogol est un carburant naturel contenu dans l’atmosphère de la Planète Gibi, dont les habitants sont bien plus intelligents, mais deviennent stupides lorsqu’on leur ôte leur chapeau melon. Les Gibis ne pompaient rien, parce que leurs machines étaient tellement plus efficaces que celles des Shadoks que tout leur travail était automatisé. Les Gibis étaient parvenus à raffiner leur cosmogol pour synthétiser le précieux cosmogol 999, carburant-miracle capable d’alimenter leurs fusées vers la Terre.
Et les Shadoks voulaient tellement obtenir ce carburant qu’ils passaient leur vie à pomper, pomper, et encore pomper pour aspirer ce cosmogol atmosphérique dans un gigantesque entonnoir.
Les Shadoks sont notoirement l’une des séries les plus controversées de l’Histoire de la télévision française, provoquant d’abord un déferlement de commentaires et réactions shadokophobes par voie de poste, ou « shitstorm » comme on dit de nos jours, suivi d’un contre-déferlement shadokophile réclamant que la série continue jusqu’à son terme prévu à l’origine. Dans l’émission de dépouillage des lettres reçues, l’humoriste Jean Yanne ironisa de la situation comme d’une nouvelle affaire Dreyfus. Des milliers de lettres soigneusement timbrées furent alors écrites par des gens non moins timbrés.
Alors pourquoi ce concept était-il à ce point clivant ?
Officiellement, le créateur de la série, Jacques Rouxel, avançait que les Shadoks symbolisaient l'image de notre civilisation occidentale oscillante entre son matérialisme dévorant et son perpétuel rêve de poésie et de beauté. C’était l’air du temps des débuts de la critique de la société de consommation : cette dénonciation de l’absurdité du pompage permanent pouvait être vécue comme une libération par ceux qui rêvaient de renverser les fausses idoles du spectacle pour profiter du temps libre des gains de productivité, tout comme elle pouvait être vécue comme un outrage par les stakhanovistes qui ne voulaient pas entendre parler de la possibilité que leurs efforts puissent ainsi échouer — sans parler de l'esthétique enfantine décomplexée des dessins qui aggravèrent la division.
Mais il y a plus. Les Gibis pragmatiques et flegmatiques, avec leur chapeaux melon servant d’antennes radio, évoquaient une image caricaturale de la Grande-Bretagne (dont les initiales G.-B. se prononcent « Gibi » à l’anglaise), alors que la fascination des Shadoks pour la technoscience la plus alambiquée et contreproductive évoquait l’hégémonie culturelle de l’École Polytechnique française sur le Commissariat général du Plan qui administrait les Trente glorieuses — avec une touche de soviétisme dans le cas de la prison du « Goulp », de prononciation pas très éloignée de « Goulag », où sont envoyés les Shadoks tire-au-flanc. On peut aussi rapprocher le Chef-Shadok et le Devin-Plombier de la noblesse et du clergé d’Ancien Régime. De surcroît, un poncif dans la littérature économique de l’époque consistait à opposer le « système D » vite fait et mal fait des Français à la qualité ouest-allemande, parce que depuis la révolution industrielle, les patrons français ont toujours fait honte à leurs ouvriers indisciplinés en les opposant à l’éthique protestante du capitalisme.
Dans un tel contexte, beaucoup de gens ont vu dans cette série une apologie du capitalisme libéral dans le cadre de la course à la conquête spatiale qui opposait les États-Unis et l’Union Soviétique
Effectivement, Rouxel ne s’est jamais caché d’être anglophile, il parlait couramment l’anglais et s’inspirait beaucoup de l’humour et de la poésie britanniques. En plus, c’était encore l’époque où l’humour britannique n’était pas encore associé au swag subversif des Monty Python :
L’humour anglais porte sur l’homme mais respecte les institutions. C’est en soulignant la faiblesse, le ridicule de l’homme par rapport à l’institution qu’il déclenche le rire. Il est foncièrement chrétien puisqu’il nous rappelle perpétuellement le péché originel. Ce sont au contraire les institutions que l’esprit français tourne en dérision (soit en elles-mêmes, soit en ceux qui les incarnent). Il est essentiellement irrespectueux.
Et Dieu que les Shadoks étaient tarés, prédestinés au matérialisme dévorant de la « pompomanie », cette culture de l’arbitraire qui n’est pas sans évoquer tous les caprices tyranniques du Père Ubu avec sa « pompe à phynance » chez Alfred Jarry — pendant que les Gibis étaient prédestinés à la poésie et à la beauté, capables de faire de la musique agréable avec absolument n’importe quel bruit.
Entre son éloge bas de plafond de la perfide Albion et cette double prédestination de certains peuples à la médiocrité et d’autres à la gloire, le concept original m’aurait sans doute un peu scandalisé.
Mais c’était sans compter sur les événements de mai 68.
Imaginez qu'il fut un temps où on pouvait la chanter sans craindre le ridicule...
Beaucoup les trouvaient insupportablement satisfaits, ces Gibis : ils étaient fainéants, vautrés devant leur téléviseur en se délectant de tous les échecs des Shadoks, allant jusqu’à provoquer les mésaventures de ces derniers pour mieux s’esclaffer ; et ils étaient persuadés de la supériorité de leur mode de vie fondé sur une politesse obséquieuse et des danses de courtisans, alors même que sans leur chapeau melon, ils étaient encore plus cons que les Shadoks…
Et donc sans surprise, les soixante-huitards ont spontanément créé des fresques avec les Shadoks portraiturés en ouvriers exploités, et les Gibis portraiturés en patrons oisifs !
C’était un renversement des intentions originelles de Rouxel, mais ce dernier a su y voir une occasion de changer de braquet : dans la troisième saison de 1974, les Gibis deviennent méchants, ils colonisent et « nettoient » nombre de planètes en y imposant leur mode de vie prétendument supérieur.
Quant aux Shadoks, ils étaient toujours aussi bêtes et méchants, mais leur symbolique passa de l’absurdité totale à une certaine forme de bon sens : ils nous apprenaient que la persévérance est une qualité, surtout quand elle semble déraisonnable ; que la bêtise collective peut être une force héroïcomique ; et surtout qu’il faut savoir rire de nos propres absurdités. Certes, la pompomanie des Shadoks ne mène souvent à rien, et cela reste absurde ; mais eux, au moins, ils tentent quelque chose, ce qui les rend moins absurdes que Vladimir et Estragon lorsqu'ils attendent Godot.
Beaucoup de devises shadoks sont rentrée dans le langage ordinaire :
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
Idéal pour expliquer pourquoi on préfère le rugby au football !
Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries, que de mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes !
Idéal pour écrire un manuel d'autodéfense contre les zombies, rechercher l'ingrédient secret du Pâté de Crabe de Bob l'Éponge, ou deviner la sexualité des schtroumpfs !
S'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème !
Idéal pour rembarrer le défaitiste névrosé qui veut empêcher tout le monde de croire qu’on puisse faire la paix dans le monde et sauver la biosphère de la destruction !
Mon grand-père maternel « Papouche », dont je n’ai pas souvenir mais qui m’a appris à marcher, ne m’a laissé qu’un message d’outre-tombe, une pancarte que j’ai placardée à l’entrée de ma chambre :
L’obstination dangereuse de cette pancarte fait partie de mon identité.
Et du coup cette série d’articles, intitulée L’ACADÉMIE DES SHADOKSCIENCES, proposera des fiches de lecture d’œuvres de vulgarisation scientifique digne de l’obstination dangereuse des Shadoks.
Parce que même ceux qui auront pompé finalement pour rien auront au moins pompé pour prouver que leur pompage ne mènerait à rien, et donc paradoxalement, ils auront pompé pour quelque chose, même si c’est pour presque rien. Et en attendant le premier épisode, n’oubliez pas :
Il vaut mieux pomper d'arrache-pied même s'il ne se passe rien que de risquer qu'il ne se passe quelque chose de pire en ne pompant pas !