Logomachie n°1 : Démesure

Publié le 6 Août 2026

"C'est à l'heure du commencement qu'il faut particulièrement veiller à ce que les équilibres soient précis." C'est ainsi que la princesse Irulan débute son Manuel de Muad'Dib, qui chronique les faits et gestes de l'empereur-Dieu de Dune (1965), et dont les extraits servent de narration intradiégétique au roman de science-fiction visionnaire de Frank Herbert, pour lequel il étudia intensément l'écologie dans le but de rendre vraisemblable la terraformation verdoyante d'Arrakis, exoplanète dans un premier temps désertique et relativement abiotique.

Nous savons tous que notre plus grande gloire hors des sentiers battus exige d'y laisser des traces de notre passage que les agents du spectacle ne manqueront pas d'examiner à la loupe le jour où notre notoriété antispectaculaire dépassera un seuil critique au-delà duquel les enjeux primeront sur le jeu. Ne suffit-il pas désormais d'un seul tweet offensant d'il y a dix ans pour ruiner la réputation d'un candidat à une élection décisive, sauf peut-être s'il connait l'art de s'autoflageller avec des orties fraîches en faisant des grimaces de componction ?

Si ça se trouve, peut-être as-tu terminé ton histoire avant même qu'elle ne commence, dans tes erreurs de jeunesse et autres bombes à retardement qui ont saboté tes plans parfaits ? 

Pour ma part, je suis moins concerné que les autres à cause d'un handicap qui exclut que j'occupe quelque poste à responsabilité : dans la belle cité de Platon, je ne peux pas finir guerrier, parce que les stratèges paranoïaques sont des dangers publics. Mais je peux à la rigueur finir philosophe si j'arrive à argumenter que c'est par ce genre d'erreurs que l'on apprend — même si les plus courtes resteront toujours les meilleures. Quant à mes erreurs enfreignant les règles qui garantissent ma compétence en philosophe, je peux dire que la plupart furent commise pendant que mon discernement était aboli ou altéré. Du reste dont je suis pleinement responsable, rien ne m'a encore l'air mortel dans l'absolu ; mais si certaines de mes paranoïas se révélaient exactes, alors de toute façon, il n'y aurait aucune honte à finir artisan. Disons donc que désormais, j'espère rester d'une vigilance inébranlable. Et puisque l'équilibre du début de mon épopée est question de mesure, il me faut débuter par une définition de la démesure.

M'étant interdit de resucer Wikipédia, je synthétiserai à ce propos l'entrée correspondante du Dictionnaire de la pensée écologique (2015) dirigé par Dominique Bourg et Alain Papaux aux éditions Quadrige. J'ai voulu étudier cette notion au prisme de l'écologie politique pour mieux comprendre comment une société aussi obsédée par la rationalité que la Grèce classique a pu s'abstenir des déprédations de la révolution industrielle, histoire d'imaginer un peu plus clairement comment modérer l'impact anthropique de notre système-monde du début du troisième millénaire en-deçà de la capacité de charge de la biosphère. 

L'entrée a été rédigée par Olivier Rey, chargé de recherche à l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques et enseignant au CNRS, à l'université Paris-I et à l'ENS. De telles fonctions où il a pu obtenir la reconnaissance de ses pairs en poursuivant des vérités au service du bien commun sans se soucier d'être démissionné par quelque petit chef, je lui fais plus confiance qu'aux marchands de doute stipendiés par les carbofascistes.

De sa page Wikipédia, on sait qu'il a écrit beaucoup d'essais sur la démesure technicienne et le mirage du progrès illimité — et deux romans qui adoucissent son austère doctorat en mathématiques. Il est catalogué comme un genre d'écologiste de droite, vu sa tendance à écrire pour n'importe qui, y compris des journaux peu recommandables — mais puisqu'il a semble-t-il un faible pour Ivan Illitch, Simone Weil et Pier Paolo Pasolini, nous pouvons croire qu'il est confusément à la gauche du Christ, et qu'il mérite donc toute notre attention.

Mesure et démesure

En français, la mesure désigne soit l'évaluation d'un relation ou quantité par comparaison avec une autre de même espèce, soit la juste mesure d'une action autolimitée et conforme à la vertu. C'est de l'absence de mesure au second sens dont on parle dans la démesure, et plus souvent dans l'excès que l'insuffisance, comme la maxime delphique "Rien de trop" gravée à l'entrée du temple d'Apollon. Toutes les vertus valorisées par les Grecs pouvaient devenir des vices passé un certain seuil critique, que ce soit dans leur mythologie ou philosophie. C'était que leur mythologie alertait sur les dangers qu'il y a être capricieux en perdant le contrôle de ses passions, puis que leur philosophie alerterait sur la nécessité de bien connaître l'ordre du cosmos avant d'oser le désordonner, au risque de déchaîner un chaos contreproductif.

En effet, cela n'est plus le fondement de la morale de l'Occident depuis bien longtemps ! 

Une rupture s'est produite au XVIe siècle, lorsque l'émergence du paradigme héliocentrique a permis à Galilée de proposer une autre théorie du cosmos, avec une humanité décentrée, des planètes homogènes, et un univers infini. Les mathématiques servirent alors à quadriller le monde et à séparer le sujet humain du reste de la nature, privée momentanément de toute portée éthique : ce qui existait n'indiquait plus rien de ce qui était censé exister. L'humanité pouvait alors se juger elle-même sans rien laisser d'autre la juger. Faute de se poser les questions que se posaient les Grecs, l'Occident a pu créer un monde nouveau en détruisant l'ancien, au point d'échouer à s'adapter face à ses propres nuisances. Cela devait arriver dès lors que le sens de la mesure était dévalorisé comme un manque d'ambition ou une pusillanimité par tous ceux qui voulaient permettre à l'humanité d'accomplir la totalité de son potentiel.

Cela étant, tout retour en arrière semble difficile, tant l'Occident a artificialisé le monde qui servait de mesure aux Anciens et Médiévaux, au point que les étoiles qui les guidaient sont devenues invisibles dans les grandes villes la nuit. Et donc Rey considère que l'usage le plus raisonnable des mathématiques se situe désormais dans la reconnaissance de ce que le monde n'est pas invariant par changement d'échelle, c'est ce que Galilée avait déjà compris dans son Discours concernant deux sciences nouvelles (1638) : lorsqu'on double la dimension d'un corps, son volume augmente deux fois plus vite que sa surface — c'est la loi des carrés et des cubes qui affaiblit les structures les plus grandes et permet de réaliser qu'un être vivant n'est viable qu'à l'échelle qui est la sienne, de sorte qu'un excès de croissance le désadapterait, et donc qu'une créature aussi colossale que Godzilla est mathématiquement impossible.

Mathématiquement impossible, mais mythologiquement nécessaire.

Mais passé un temps assez long à ne se soucier que de la quantité au mépris de la qualité, il se peut que nous perdions le contrôle, et que la seule régulation restante soit la catastrophe, quelque chose comme le châtiment divin portant le nom de "némésis" chez les Grecs anciens.

Face à cette éventualité, existe-t-il une alternative en dehors du verdissement du système pour le perpétuer un peu plus longtemps, et du transhumanisme qui espère au surplus adapter l'humanité a ses propres nuisances ? Si on refuse ce genre de surenchère dans la démesure technicienne, alors on peut débuter dès maintenant en triant les techniques, entre l'artisanat essentiel et l'industrie superflue, en gardant une proportion entre les moyens et les fins pour éviter de résoudre les problèmes les plus simples avec les techniques les plus complexes, et entre les fins et les facultés humaines pour éviter que la technique rende l'humain obsolète alors que ce dernier peut d'abord rendre obsolète ses fantasmes de toute-puissance.

Il s'agit donc de penser une décroissance. Le mot est lâché, il est beaucoup plus facile à dire qu'à faire, et il fait peur à tous ceux qui ont trop à perdre. Mais il n'est pas prêt de disparaître.

Et pourtant je vous dis que le bonheur existe !

C'est ici que je vais tenter de tirer ma propre conclusion de la définition de Rey. Au sens le plus matériel du terme, on fera moins d'enfants, on se serrera la ceinture, et tant mieux pour qui aura accumulé le plus de gadgets écoconçus, les autres recycleront les restes de l'ancien monde. Mais au fond, la décroissance n'est pas seulement un état du monde, c'est aussi un état de l'âme. On dit parfois un peu rapidement qu'il faut sortir du capitalisme pour sauver la planète, mais c'est là tirer des plans sur une comète qui peut encore agoniser longtemps avant d'exploser. Sous forme néomalthusienne et exterministe, avec les tickets de rationnement des dernières guerres mondiales, et des techniques de surveillance et de punition assez durables, c'est-à-dire en cas de barbarie écofasciste généralisée, le capitalisme peut encore durer quelques siècles obscurs — donc si la décroissance matérielle ne va pas avec une décroissance psychique, l'avenir ne sera pas plus désirable que la catastrophe qu'on cherche à éviter.

Mais pour l'instant, les partisans de la décroissance ont des réputations de "pères-la-rigueur" qui ne font pas vraiment rêver, ne sachant pas encore comment se rendre crédibles et désirables, malgré leur définition encourageante du bonheur comme "abondance frugale dans une société solidaire". Le pari de ce blog sera de rechercher des raisons d'accomplir ce bonheur dans la liberté des Grecs anciens, survenue après l'effondrement de l'âge du bronze récent, à comparer avec celui qui menace notre civilisation thermo-industrielle. Il n'y a qu'en étudiant les gloires du passé qu'on peut espérer se soustraire à la sinistrose du présent.

Publié dans #Logomachies

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article